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Le cœur, organe de l’amour

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Ouka Leele Wound as the fog to the sun, photographie Tirage pigmentaire sur papier.  « Cœurs, du romantisme dans l’art contemporain » au musée de la Vie romantique
Ouka Leele Wound as the fog to the sun, photographie Tirage pigmentaire sur papier. « Cœurs, du romantisme dans l’art contemporain » au musée de la Vie romantique
- © Ouka Leele _ Galerie VU, Paris © Adagp, Paris, 2019

On le trouve imprimé sur les cartes de Saint-Valentin, gravé au canif sur les troncs d’arbre, coupé en deux parties d’un même pendentif qui lie des amoureux... Le cœur est partout. Comment ce bout de chair battant et sanguinolent est-il devenu l’une des représentations de l’amour ?

Deux pétales rouges arrondis qui se rejoignent sur le haut et se terminent par une pointe en forme de V : voilà un cœur. Des courriers enflammés aux émoticônes en passant par les bijoux et les tee-shirts “I ♥ NY”, le cœur est devenu le motif du transport amoureux, l’icône qui signifie l’action d’aimer. Mais d’où vient cette forme lisse et symétrique, bien loin de l’organe sanglant que nous portons en nous ? Comment le cœur, ce “mot charnel et sensible, mot rond dans lequel il y a du sang” comme l’écrivait Anna de Noailles dans La Nouvelle espérance, est-il devenu un symbole de l’amour ?

La symbolique du cœur : de l’intériorité à l’affectivité

Le cœur, “viscère rouge en forme de cône renversé situé dans le médiastin, constitué d'un muscle (myocarde) doublé de deux tuniques (péricarde, endocarde)...” selon sa définition médicale, a toujours été l’objet de mythes. Avant même d’être associé à l’amour, le cœur humain symbolisait, du fait de sa position supposée dans le corps humain, le centre de l’être, siège de son intelligence. Comme on peut le lire dans le Dictionnaire des symboles (Robert Laffont, 2000), les religions lui ont accordé une place essentielle et ce, dès l’Antiquité. Dans la religion égyptienne par exemple, on déposait lors de la psychostasie le cœur du défunt sur la balance du jugement divin. C'était aussi la coutume de placer sur la poitrine du mort une amulette appelée “scarabée de cœur” sur laquelle était gravée une formule censée empêcher le cœur de témoigner contre le défunt au tribunal d’Osiris. Le cœur était en effet considéré comme le berceaux des secrets... On retrouve cette même idée dans la tradition hébraïque : évoqué dans l’Ancien Testament, il désigne l’organe caché de l’homme, celui au sein duquel ses intentions les plus intimes peuvent trouver refuge. Dans la tradition islamique également, le cœur, et ses nombreuses enveloppes protectrices, est moins “l’organe de l’affectivité que celui de la contemplation et de la vie spirituelle”.

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En savoir plus : Histoire(s) de cœur
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Comme le note Roger Parisot dans Le Cœur (Pardès, 2000), l’affectivité a commencé à gagner le cœur à mesure que sa physiologie était mieux comprise. William Harvey, grand médecin anglais auquel on attribue la compréhension de la circulation sanguine générale, observait dans son Motu Cordis (1628) les effets de nos émotions sur le cœur. Touché par la sensibilité de cette “pompe rotative” qui bat au rythme de nos sentiments, le sérieux médecin devait lui-même se montrer passionné au moment de décrire l’ingénieux organe vital : “Le cœur est (...) le foyer divin qui, exerçant ses fonctions, nourrit, chérit, accélère le corps tout entier, et est le fondement de la vie, la source de toute action” (cité par Martin Kemp dans Christ to Coke, How Image becomes Icon, Oxford University Press, 2011).

Dans son Traité des passions de l’âme (1649), Descartes examinait ces incidences psychosomatiques : l’accélération du pouls de l'amoureux, la sensation de “chaleur agréable” et le désir qui “agite le cœur plus violemment qu’aucune des autres passions”... Résumant ces vues, le physiologiste Claude Bernard écrivait : “Les sentiments que nous éprouvons sont toujours accompagnés par des actions réflexes du cœur ; c’est du cœur que viennent les conditions de manifestations, quoique le cerveau en soit le siège exclusif.” (“ Étude sur la physiologie du cœur”, Revue des Deux Mondes, 1865). Quand la médecine se fait science du cœur, les expressions consacrées trouvent tout leur sens : notre cœur bat la chamade à la vue de l’être aimé ou se brise victime d’un chagrin amoureux.

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La conception du cœur comme organe des émotions s’est ainsi ancrée dans notre imaginaire. Lorsqu’en 1967, le chirurgien cardiaque Christian Barnard réalise la première transplantation cardiaque entre une jeune femme de 26 ans décédée dans un accident de la route et Louis Washkansky, un homme âgé de 55 ans, l’épouse de ce dernier confiait être “pétrifiée” à l’idée de voir les sentiments de son mari changer, persuadée “comme tout le monde, que le cœur contrôlait les émotions”... Même lorsque les connaissances en anatomie n’étaient pas encore très précises, l’amour semblait couler dans les veines à partir du cœur : les Romains, raconte l’historienne américaine Marilyn Yalom dans The Amorous Heart : An Unconventional History of Love (Basic Book, 2018), croyaient qu’il existait une veine, appelée la “vena amoris”, qui allait du cœur au quatrième doigt de la main gauche, l’annulaire.

L’éclosion formelle du cœur, de la botanique à l'anatomique

Mais comment en est-on arrivé à dessiner le cœur comme un triangle arrondi et échancré pour exprimer l’amour ? Les origines de cette forme telle que nous la connaissons aujourd’hui sont incertaines. Deux pistes doivent cependant être explorer pour essayer d’en avoir le cœur net. La première est botanique. Le symbole de l’amour résulte de la schématisation de la forme des feuilles de lierre qui, étant vivaces toute l’année,  symbolisaient la fidélité et l’endurance. On évoque aussi la ressemblance avec les feuilles de figuiers ou les graines de silphion, une plante condimentaire et médicinale très appréciée dans l'Antiquité gréco-romaine, aujourd’hui disparue. Si les premiers cœurs représentés en sculpture ou dans des fresques étaient bien inspirés des plantes, souligne Marilyn Yalom, ils avaient souvent une “valeur décorative”.

Govard Bidloo, “Le cœur, entier et disséqué”, dans "Anatomia humani corporis", 1685 et Leonard de Vinci, “Le cœur comme graine”, c. 1507.
Govard Bidloo, “Le cœur, entier et disséqué”, dans "Anatomia humani corporis", 1685 et Leonard de Vinci, “Le cœur comme graine”, c. 1507.

La seconde voie d’explication est à nouveau anatomique. Toujours dans Christ to Coke, How Image becomes Icon, l’historien de l’art Martin Kemp observe les tâtonnements scientifiques de la représentation du cœur. Si les dessins anatomiques réalisés par Léonard de Vinci sont d’inspiration végétale (le génie, qui s’adonnait parfois à la dissection, soutenait que les artères sanguines prenaient racine dans le cœur comme le tronc et les branches d’un arbre de la graine), progressivement, les planches médicales représentent des “cœurs humains” plus réalistes “dont la forme se rapproche de la forme conventionnelle du cœur que nous connaissons”, comme celle du Traité d’anatomie humaine de Govard Bidloo (1685).

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Disséqué et analysé sous toutes ses coutures, le cœur trouve son image romantique à la fin du Moyen Âge. C’est au monde chevaleresque de l’amour courtois ou “fin’amor”, que l’on doit la systématisation du cœur aux lignes rondes et épurées qui nous sont aujourd’hui familières. Tantôt littéral et sanguinolent, tantôt désincarné et réduit au motif percé d’une flèche, les manuscrits enluminés de la littérature médiévale fournissent de nombreux exemples de cœurs. Dans son étude, Marilyn Yalom date “la première image connue de l’icône du cœur indubitable” en 1344, dans Le Roman d’Alexandre, l’un des grands livres d'images médiévaux. Dans l’illustration ci-dessous, une femme tient un cœur vraisemblablement reçu de l’homme qui se tient devant elle. Alors qu’elle accepte son offrande, il touche sa poitrine pour lui indiquer d’où vient son cadeau.

Jeunes femmes capturant au filet des coeurs ailés” dans le Petit Livre d'Amour de Pierre Sala. Scène représentant l’élan amoureux et “L’Offrande du coeur”,  Illustration du Roman d’Alexandre, 1338-1344.
Jeunes femmes capturant au filet des coeurs ailés” dans le Petit Livre d'Amour de Pierre Sala. Scène représentant l’élan amoureux et “L’Offrande du coeur”, Illustration du Roman d’Alexandre, 1338-1344.

Des manuscrits aux enseignes des jeux de cartes en passant par les armoiries, l’icône du cœur s’est popularisée. Au XVIe siècle, l’humaniste Pierre Sala a contribué à l’histoire du cœur amoureux avec son Petit livre d’amour, recueil d’emblèmes dans lequel le symbole occupe le premier rôle (ill. ci-dessus). Du XVIIe au XIXe siècle, "la représentation de l’adoration du Christ en la forme du Sacré-Cœur a été décisive dans la normalisation iconique et formelle du cœur", explique Martin Kemp. Le “Sacré-Cœur" est représenté par un cœur rouge-sang, couronné d’épines duquel émanent des rais de lumière ou des flammes. Au cours du XIXe siècle en France, certains catholiques donneront à la dévotion du Sacré-Cœur une coloration royaliste, rappelant les cœurs arborés par les Chouans de Vendée et ceux qui auraient dû orner les étendards royaux sous le règne de Louis XIV.

Le symbole païen s’est aussi installé dans l’univers iconographique populaire. Au XXe siècle, il devient même un motif commercial, utilisé sur les cartes et les boîtes de chocolat pendant de la période de la Saint-Valentin. L’icône s’est même faite verbe en devenant un logo, décliné en émojis. Le “♥” a envahi “l’art graphique international, notamment avec la campagne de publicité « I ♥ NY » pour « I love New York », initié en 1977, raconte Martin Kemp. Le département du développement économique de l’État de New York avait chargé l’agence de publicité Wells Rich Greene de monter une campagne pour la ville. Le rébus a été conçu par Milton Glaser, designer graphique, pour un budget de 1 500 dollars.” Son design est tombé dans le domaine public, entraînant d’infinies variations.

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Représenter l’amour : le cœur comme motif artistique

Les artistes, peintres, sculpteurs ou photographes se sont bien entendu saisis de ce motif universel pour exprimer les mille et unes facettes de l’amour. Dans une exposition intitulée “ Cœurs. Du romantisme dans l’art contemporain, le Musée de la Vie romantique à Paris met ces jours-ci en lumière les représentations du symbole de l’amour, en résonance avec les thématiques classiques du romantisme. A travers une sélection de 40 œuvres contemporaines, le cœur devient le personnage principal des phases du sentiment amoureux.

7. Françoise Petrovitch ' Dans mes mains' , 2018, peinture, huile sur toile, 160 x 120 cm.  « Cœurs, du romantisme dans l’art contemporain »  au musée de la Vie romantique.
7. Françoise Petrovitch ' Dans mes mains' , 2018, peinture, huile sur toile, 160 x 120 cm. « Cœurs, du romantisme dans l’art contemporain » au musée de la Vie romantique.
- Photo _ A. Mole. Courtesy Semiose, Paris © Adagp, Paris, 2020

Signe de l’émoi naissant et des premiers tourments, il est délicatement tenu, comme dans les scènes d’offrande de l’amour courtois, par une adolescente dans la toile de Françoise Petrovitch Dans mes mains (2018). Mais son côté mièvre peut aussi être tourné en dérision comme l’explique Gaëlle Rio, directrice du musée : “Le cœur est volontairement kitsch chez Pierre & Gilles, ou est érotisé et détourné dans le Tableau de mariage de Philippe Mayaux, où la forme du cœur est aussi celle des fesses”.

Gilles Barbier, Amour éternel (artist impression), 2017, gouache sur papier, Courtesy Galerie GP & N Vallois, Paris.  « Cœurs, du romantisme dans l’art contemporain » au musée de la Vie romantique.
Gilles Barbier, Amour éternel (artist impression), 2017, gouache sur papier, Courtesy Galerie GP & N Vallois, Paris. « Cœurs, du romantisme dans l’art contemporain » au musée de la Vie romantique.
© Getty - © JC Lett © D.R © Adagp, Paris, 2020.

Pour ne pas conclure sur le cœur brisé par la blessure d’amour, que représente dans son ambivalence Annette Messager avec son convalescent Cœur au repos en filet de pêche noir, à la fois fragile et endurant, l’exposition interroge le cœur "gravé et éternel". Il transcende, presque ironiquement, la mort avec le crâne de Gilles Barbier : “En le mettant à l’envers, l’artiste fait apparaître la cavité nasale en forme de cœur, et y inscrit 'cœur éternel'", commente Gaëlle Rio. Dans un ultime pied de nez, le cœur-symbole survit au cœur-organe.

Du monde de l'art à la vie quotidienne, le cœur a su se faire une place dans nos communications numériques, et même faire évoluer son implicite charte graphique : au-delà du classique cœur rouge, il existe plus d’une trentaine d’émoticônes contenant un cœur. Mais, comme l'interrogeait l'historienne Marilyn Yalow  dans une conférence consacrée à ce symbole, le ❤ qui ponctue nos messages est-il véritablement capable de transmettre toutes les nuances de l’amour ?

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