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Le complot QAnon dans le radar européen

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Berlin le 29/08/20. Manifestation des militants anti-masques du mouvement complotiste "Querdenken 711"
Berlin le 29/08/20. Manifestation des militants anti-masques du mouvement complotiste "Querdenken 711"
© Maxppp - MV/SULUPRESS.DE

Facebook lui-même s'en inquiète : dans la perspective des élections américaines, le groupe a annoncé retirer désormais les pages en lien avec QAnon, le réseau complotiste venu des États-Unis. En attendant, il essaime en Europe, autour des mêmes thèmes et avec des leviers comparables.

En marge de l’élection présidentielle aux États-Unis, plusieurs dizaines de candidats se réclamant de QAnon sont aujourd’hui en course pour intégrer le Congrès américain. Le complot de Q rassemble toujours les mêmes profils politiques : pro-Trump, tendance extrême droite, pro-armes, anti-masques. 

Selon le site Media Matters for America, la NRA, la National Rifle Association, qui concentre son action sur le droit à posséder des armes, aussi, soutient ouvertement des candidates suivant ce courant conspirationniste : Lauren Boebert, en lice dans le 3e district du Colorado pour un mandat de députée, et Marjorie Taylor Greene. Cette dernière, qui se définit elle-même 100 % pro-vie (anti-avortement), pro-armes, pro-Trump, est l’un des meilleurs espoirs pour QAnon d’obtenir un siège à la chambre des représentants. 

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Qui derrière Q ?

Ce mystérieux "Mister Q" est sorti des limbes du web en 2017, sur le forum 4chan, devenu 8chan puis 8kun. Il se présentait comme un informateur prétendant disposer de données secrètes directement issues de la Maison Blanche.  

Sous cette lettre, Q, désignant le plus haut niveau d’habilitation confidentielle aux États-Unis, ce compte commence à diffuser des messages sans fondement, révélant l’existence d’un gouvernement parallèle. Un "État profond" qui regrouperait des démocrates américains et des progressistes du monde entier et dissimulerait un gigantesque réseau pédophile. Toujours selon Q, Donald Trump aurait été désigné pour libérer le monde de ces élites manipulatrices.  

Deux pistes ont récemment été mises au jour pour tenter de révéler l’identité de Q.  

Le site de fact checking logically.ai y fait référence dans un article où l’on apprend qu’une adresse IP partagée – un seul réseau d'ordinateurs, ou une même machine – aurait établi un lien entre Jim Watkins, propriétaire du forum 8kun, et l’incontournable plateforme Qmap.pub qui, encore très récemment, rassemblait et rendait accessibles tous les contenus publiés par Q .  

Le site source de la QAnonsphère aurait atteint la vitesse de croisière de 10 millions de visites mensuelles depuis le mois d’avril dernier – l'équivalent du site de France Culture en août – mais vient d’être fermé après la découverte de l’identité de son développeur. Potentiellement notre homme. 

Un appel à contribution de Q en personne sur Twitter aurait mené les enquêteurs de logically vers cette seconde piste, une adresse e-mail qui appartiendrait à Jason Gelinas, 48 ans, domicilié dans le New Jersey, analyste spécialisé dans la sécurité informatique et ayant occupé des postes à responsabilités dans le secteur bancaire, notamment chez Citygroup.

Plus on avance dans les profondeurs du web pour de savoir d’où vient Q, plus le langage utilisé vous échappe, plus l’organisation semble tentaculaire, plus la probabilité que Q ne soit qu’une seule personne devient faible.  

Les adeptes de Q, en revanche, se déploient à travers le monde et se manifestent de plus en plus ouvertement. 

Le "méta-complot" se greffe aux contestations européennes

La conclusion d'un rapport du site de lutte contre la désinformation Newsguard publié en juillet est sans équivoque : la crise du COVID a largement favorisé la propagation de QAnon en Europe. Pendant le confinement, la fréquentation des sites du même genre a augmenté de manière exponentielle.  

Plus de 600 % pour les 10 premières pages Facebook se réclamant du mouvement, avec un levier principal, explique Chine Labbé, rédactrice en chef de Newsguard pour l’Europe et co-autrice du rapport :

Ce qui a gagné en popularité avec la pandémie, c’est la défiance envers les institutions. Cela a permis de propulser toutes les théories selon lesquelles les élites mentent ou cachent la vérité.

De la Grande-Bretagne à l’Allemagne en passant par la France ou l’Italie, des mouvements populaires ou politiques ont embrassé la vision de Q.  

En mars 2019, un groupe "Gilets Jaunes versus Pédocriminalité", s'appuyant sur des récits liés à QAnon, est apparu sur Facebook. Une constellation de forums de discussion, de chaînes YouTube, de comptes Twitter, se font le relais de ces récits. En Italie, plusieurs responsables politiques du mouvement 5-Étoiles y ont publiquement fait référence et ont utilisé les messages QAnon comme socle de leur discours. 

À Londres, cet été, plusieurs manifestations anti-masques et anti-confinement ont réuni des milliers de personnes à chaque fois. À l’intérieur des cortèges, quelques pancartes faisant directement référence à QAnon et certaines autres avec le #savethechildren. Selon les adeptes de Q, 200 000 enfants seraient séquestrés dans les sous-sols de la capitale britannique. Ils prétendent que Boris Johnson aurait été placé par Q lui-même, avec la même mission que Donald Trump, "assécher le marécage", autrement dit nettoyer la société de ces élites pédophiles. 

Derrière le complot, un projet politique ? 

Le métacomplot de Q attire des milliers de partisans en Europe. Mais c’est en Allemagne que les théoriciens de Q s’enracinent et convergent vers les courants politiques radicaux. Le port du masque est en ce moment leur terrain de bataille privilégié. Les manifestations du samedi 3 octobre, dans plusieurs villes, ont de nouveau donné aux leaders de ces multiples mouvements l’occasion de s’exprimer.

À réécouter : La rhétorique QAnon
5 min

Tel, Michael Ballweg, fondateur de l’initiative "Querdenken 711" – littéralement “Penseur latéral”, ceux qui pensent autrement. Parti de Stuttgart, son groupe se réclamant de Q, rassemble tout le spectre de l’extrême droite allemande et multiplie les actions anti-masques dans tout le pays. Ou Stefan Räpple, exclu de l’AfD (Alternative für Deutschland), aperçu le samedi 2 mai 2020 dans les rues d’Offenburg (Bade-Wurtemberg), à quelques dizaines de kilomètres de Strasbourg, avec sur le dos un panneau prosaïque :

Le gouvernement nous baise tous. (Die Regierung verarscht uns Alle !)

Il défile d’abord au nom du groupe de droite radicale Patriotic Opposition of Europe (Opposition patriotique à l’Europe) puis au nom des Corona-Rebellen Berlin (les Rebelles-Corona de Berlin) et maintenant en tant que représentant dans la capitale des Querdenken.

Autre personnalité, Bodo Schiffmann est devenu en quelques mois l’une des figures de proue des théoriciens du complot dans cette épidémie de coronavirus. Au début de l’année 2020, cet homme était uniquement médecin ORL et traitait les vertiges et les troubles de l’équilibre à Sinsheim, une ville au nord de Stuttgart dans le Bade-Wurtemberg, Land allemand où le mouvement anti-masques est l’un des plus actifs.

Sandra Scheld, elle, oppose au mouvement #WirSindMehr (Nous sommes nombreux), né en septembre 2018 après les manifestations xénophobes et d’extrême-droite de Chemnitz, une réponse en forme de surenchère avec la mobilisation #WirSindVielMehr (Nous sommes bien plus nombreux).

Il y a aussi Götz Kubitschek, éditeur, journaliste et éminence grise de la Nouvelle Droite, mouvement identitaire, soutenu par le magazine de la droite radicale Compact et son rédacteur en chef Jürgen Elsässer à l’initiative d’un des appels à manifester à la fin du mois d’août, ou encore le rappeur d’extrême-droite Chris Ares et Attila Hildmann, un chef vegan réputé devenu un influenceur de l’extrême-droite avec plus de 80 000 abonnés sur Telegram...

Des smoothies à la QAnonsphère, tous vulnérables

En dépit de l’anonymat derrière lequel se cachent la grande majorité des adeptes de Q (Anon signifiant anonymes), ils sont aussi de plus en plus nombreux à assumer leur adhésion.  

C’est le cas de la Britannique Laura Ward. Cette femme de 36 ans vit au Pays de Galles. Elle est engagée depuis le début de l’épidémie dans des mouvements anti-vaccin et Covid-sceptiques. Pendant le confinement, elle découvre QAnon. En juillet, elle créé un groupe Facebook pour dénoncer les réseaux pédophiles et aider les victimes. En deux mois, elle réunit 12 000 membres sur ce réseau social. Auparavant, elle y vendait des smoothies.

On la retrouve le dimanche 20 septembre, lors de manifestations organisées dans plusieurs grandes villes du Royaume-Uni, à l’initiative de Freedom For the Children. Pas de mobilisation de masse mais quelques dizaines de personnes, majoritairement des femmes, dont certaines n’avaient jamais entendu parler de QAnon. Interviewée par le Times, Laura Ward dit n’avoir aucune affiliation avec QAnon. Son seul but est "la protection des enfants". Elle souligne juste ne pas être clairement "contre" et que Q "essaie d’aider les gens à penser par eux-mêmes".  

La tendance "QAnon Pastel" émerge également sur les réseaux, des influenceuses de mode, de bien-être ou de yoga, très suivies sur Instagram, se faisant l'écho de la théorie complotiste. "L'erreur à ne pas commettre, ce serait de penser que cela concerne quelques illuminés", souligne Chine Labbé.

Tout le monde est susceptible de partager des contenus QAnon. Quand vous avez une théorie qui offre des réponses simples, c’est séducteur et tout le monde est un peu vulnérable.

Les théories de Q mijotent, infusent, se mélangent et s’adossent à des courants politiques ou des mouvements contestataires. Des récits infondés qui cherchent à s’imposer comme des vérités et à incriminer la politique traditionnelle. Le projet QAnon dope la pensée complotiste, se substitue au scepticisme et ambitionne de s’installer progressivement comme un courant idéologique majeur.