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Le concert de confinement, un genre en soi

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Le chanteur M a décidé de donner jeudi 26 mars un concert depuis son salon, retransmis en direct sur Facebook à 16h30. Un "grand petit concert" spécial enfants devant les internautes. Capture d'écran
Le chanteur M a décidé de donner jeudi 26 mars un concert depuis son salon, retransmis en direct sur Facebook à 16h30. Un "grand petit concert" spécial enfants devant les internautes. Capture d'écran

#LaThéorie. Pour endiguer l’épidémie de coronavirus, plus de la moitié de l’humanité est priée de rester chez elle, tandis que son agenda de concerts virtuels déborde. Une sorte de sono mondiale en quarantaine s’est installée sur tous les canaux de diffusion : l’événement est sans précédent.

Dans sa cuisine comme Stéphane Eicher, au coin du feu comme Neil Young, assis à son piano en robe de chambre comme John Legend, dans son home-studio comme M ou Chris(tine and the queens), devant ses platines comme le DJ et producteur Diplo, l’artiste confiné assure le spectacle. Par solidarité, par fidélité envers son public, et par réflexe aussi tout simplement. 

Mais cela n’a rien de commun avec la mise en scène, déjà à l’œuvre sur les réseaux sociaux, d’une proximité entre les foules et leurs idoles. Cela ne ressemble pas non plus à d’autres mobilisations solidaires, lorsque sur scène ou dans un clip une brochette d’artistes chante contre toutes les misères du monde. Non, le live de confinement est un genre en soi, c’est ma théorie.

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Et qui dit genre dit codes et standards, mais aussi différentes façons de se les approprier. Je distinguerais trois familles de concerts de confinement.

Musiques de chambre

D’abord la performance « amateur ». L’artiste est en général en tenue « normale », dans sa maison (plus ou moins) « normale », jouant de la guitare ou du piano devant son téléphone ou son ordinateur. Il ou elle se produit alors comme des hordes de non-professionnels le font en temps « normal » sur le net. A l’occasion, il ou elle peut même chanter faux avec une humilité désarmante comme Jean-Jacques Goldman dans son hommage au personnel soignant. 

Ce qui transparaît avant tout, c’est cette étrange sensation d’une célébrité totalement prosaïque et d’un talent confirmé qui n’en serait en même temps qu’à ses débuts. Le _live "_amateur" de confinement est un voyage dans un temps qui n’existe pas ou plus.

Sur le visage de Jean-Louis Aubert avant d’entamer un concert d’une heure, il y a par exemple l’excitation d’un jeune premier. Et le titre qu’il choisit pour démarrer « Maintenant je reviens » pourrait s’appliquer à tous ceux et celles qui se sont lancés dans ce type de concerts de confinement. « Je reviens de tout ce qui n’est pas moi/ non ce n'était pas moi/ Je reviens vers vous et je n’en reviens pas ».

Catégorie "show must go on"

Le live de confinement peut prendre des formes plus costumées ou plus élaborées. C’est là une catégorie disons « semi-professionnelle » et la famille que je qualifierais de « show must go on ». Par exemple, M, Mathieu Chedid, d’abord en studio puis chez lui, qui maintient une part de mise en scène et organise des concerts thématiques, pour les enfants par exemple. Ou encore Diplo, avec son sweat shirt « coronight fever », qui a mis en place chez lui un "club à distance" avec une véritable programmation de mix, variant en fonction des jours de la semaine. 

Le chef d'oeuvre du genre

Enfin, dernière variation : l’artiste qui va transcender les contraintes du confinement pour proposer une création qui n’aurait pas été possible autrement. C’est l’exemple de Neil Young. Sans passer par les différentes plateformes du net mais uniquement par son site d'archives, il a créé sur mesure, un chef d’œuvre du genre. Lui aussi est au naturel, en casquette et bottes de pluie. Lui aussi hésite parfois et se trompe, se plaçant à une hauteur désacralisée. Mais les sessions « au coin du feu » de l’icône folk canadienne, sont entourées par un bel habillage rétro dessiné sur l’écran, elles ont un langage visuel à part entière, innovant et sensible grâce à sa femme qui le filme habilement avec son téléphone, et enfin elles sonnent comme un live de Neil Young que vous auriez toujours rêvé d’entendre. Bref Neil Young a construit un cadre artistique à l’intérieur de la contrainte, ou comment faire de cet enfermement une proposition nouvelle. Si le genre du concert de confinement a trouvé son maître, il ouvre la voie à d’autres émules. Au point qu'il faudra sans doute distinguer un jour le coronavirus de son œuvre.