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Le coronavirus face aux particularismes nationaux

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A Libreville, au Gabon, une cliente regarde l'étal d'un marchand, où du pangolin et d'autres viandes d'animaux sauvages sont proposées.
A Libreville, au Gabon, une cliente regarde l'étal d'un marchand, où du pangolin et d'autres viandes d'animaux sauvages sont proposées.
© AFP - Steeve JORDAN

La Revue de presse des idées. Pour cette première revue de presse des idées autour du Coronavirus et de ses effets, il apparaît que notre mondialisation n’a pas encore gommé les particularismes nationaux ni les cultures régionales, qui resurgissent et s’entrechoquent à l’occasion de cette crise.

Comme Montaigne, Blaise Pascal, qui l’a bien lu, est souvent mobilisé, depuis le début de la crise du Coronavirus, pour aider adultes et plus jeunes à faire face à cette situation inédite. 

Avant-hier dans Le Journal du Dimanche, le philosophe André Comte-Sponville préconisait ainsi de relire Montaigne mais aussi Pascal, qui condamnait la condition humaine dans les Pensées, en regrettant que les hommes « ne puissent demeurer en repos dans une chambre ».

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Dans un entretien accordé au site Mediapart, le médecin et anthropologue Didier Fassin, rappelle que la crise que nous vivons n’a pas d’équivalent dans l’histoire mondiale depuis plus d’un siècle. Et que, même si les experts en santé publique s’attendaient à une épidémie de ce type, les dispositifs actuels ont fait preuve de leur impréparation, comme le sociologue Andrew Lakoff l’avait noté pour des crises de moindre ampleur aux États-Unis. 

Les États, quels qu’ils soient, ont donc, explique Didier Fassin, relancé une politique classique de police sanitaire, mais en puisant chacun dans leur culture nationale.

Professeur à Princeton et titulaire de la Chaire Santé publique au Collège de France, Didier Fassin peut ainsi comparer, pour Mediapart, les États-Unis et la France. Il pointe d’abord une différence entre les deux pays touchés par le virus : la crise montre une confiance dans la science en France, tandis qu’aux États-Unis, le gouvernement de Donald Trump n’a cessé de contester les acquis scientifiques. Autre différence, bien connue, les niveaux de décision en matière de santé publique: ils sont multiples aux États-Unis tandis que la France est toujours une nation jacobine et centralisée qui « peut mettre en place une réponse plus homogène sur l’ensemble du territoire ». 

Didier Fassin trouve tout de même un point commun, dans sa critique du politique qui imagine que la solution de l’après-crise ne viendra pas d’en haut : « Dans les deux pays, cependant, on observe les mêmes stratagèmes de dissimulation de la vérité ». 

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Vérité en-deçà de la Manche, erreur au-delà du Channel ?

Est-ce affaire de dissimulation ou de conviction ? Dans un article du Guardian paru vendredi dernier, Adam Tooze, historien qui a analysé dans Crashed les racines de la crise financière de 2008, lie la première réaction du gouvernement Johnson en Grande-Bretagne à la volonté de rester ouverte aux affaires, laissant la main-d’œuvre productive acquérir l’immunité. Mais, dit avec ironie le directeur de l’Institut européen de l’Université de Columbia, cette « audacieuse expérience d’économisme héroïque » a pris fin. « La fermeture a un prix. Mais face aux prévisions terrifiantes de malades et de morts, il n’y pas d’alternative », conclut Adam Tooze avant de s’interroger : douze ans après la crise de 2008, « quelles contraintes économiques sont réelles et lesquelles sont imaginées ? ».

"Nous sommes tous Asiatiques" ?

Frédéric Keck, directeur du laboratoire d’Anthropologie sociale et anthropologue spécialiste de l’Asie, se demande quant à lui dans Libération pourquoi, après avoir affirmé après le 11 septembre 2001 que nous étions tous Américains, personne ne s’est écrié « nous sommes tous Asiatiques » après la crise du Sras. Or, selon Frédéric Keck, auteur des Sentinelles des pandémies, le Sras fut vécu en 2003 par les populations asiatiques comme un « 11 septembre ». Le Sras n’est pas entré dans nos imaginaires comme ce fut le cas pour les attaques du World Trade Center. A l’époque le gouvernement chinois a déclaré la guerre au virus par la construction massive d’hôpitaux rappelle Frédéric Keck : « La somme d’affects, de souvenirs, de concepts, de savoirs qui se sont déployés en Asie au moment du Sras nous a échappé. Et c’est pourquoi nous sommes démunis face au Covid-19, alors que l’Asie s’y préparait depuis 2003. » Mais pour nous éloigner de l’image du « despotisme oriental », il faut s’ éloigner de la Chine populaire et se souvenir que « Taiwan, Hongkong et même Singapour donnent l’exemple d’un contrôle intelligent de l’épidémie, avec des réseaux sociaux qui font participer la population à la mobilisation sanitaire », et que ces « sentinelles des pandémies sont les lieux où s’invente la démocratie du XXIe siècle dans un basculement du monde ». 

L’ombre du Sras de 2003, l’écrivaine Anna Moï, invitée pour un atelier d’écriture, l’a perçue au Vietnam. Avec, dit-elle dans Le Monde, des conséquences étranges qui ont conduit les Vietnamiens, quasi exempts de cas de Covid-19, à changer le visage de la discrimination. Elle nous raconte l’histoire du patient n°17, Hông Nhung, passagère du vol VN54 Londres-Hanoi désignée comme « super contamineuse » pour avoir transmis le virus à vingt-et-un passagers de la classe affaires... et la traque qui a suivi pour pister chacun de leurs contacts. Une preuve, selon Anna Moï, que « cela n’arrive pas qu’aux autres, aux pauvres, aux consommateurs de chauve-souris et autres animaux dégoûtants ». 

Pourtant, dans Libération, le professeur de médecine Didier Sicard nous met en garde : « Que quelques chauves-souris dans un marché chinois détruisent en quelques semaines l’ordre économique mondial donne à réfléchir à l’amont". En particulier aux réservoirs animaux des virus, comme le font les chercheurs des Instituts Pasteur de Shanghaï ou du Laos, aidés par l’institut d’hygiène du Vietnam. Tous réfléchissent à ce passage à l’homme, ce qui nécessiterait d’interdire les marchés d’animaux sauvages et pourquoi pas de créer un « tribunal sanitaire international » pour imposer des mesures que l’OMS n’est pas capable d’adopter en raison des conflits d’intérêt propres à chaque pays.  

Un prochain virus ?  

Le penseur de l’effondrement Jared Diamond et le virologue Nathan Wolfe, pointent eux aussi, dans la revue en ligne AOC, les marchés d’animaux sauvage en Chine : « Si un extraterrestre mal intentionné voulait mettre au point la méthode la plus efficace pour infecter les humains avec des zoonoses, il tenterait de maximiser ses chances en mettant en contact le plus d’espèces de mammifères possible avec le plus d’humains possible. Et par quel biais miraculeux ? Un marché chinois d’animaux sauvages ! ». Et dans une diatribe virulente, les deux demandent eux aussi leur fermeture en mettant en cause un tout-puissant gouvernement chinois qui est « capable de confiner des millions de personnes en quelques jours » mais n’a « pas la volonté de mettre un terme rapide et complet au commerce des animaux sauvages ? ». Une fermeture qui se ferait néanmoins, selon notre collapsologue, au bénéfice des Chinois eux-mêmes prochaines victimes probables du prochain virus…  

Comme le dit Pascal, « on ne voit rien de juste ou d’injuste qui ne change de qualité en changeant de climat, trois degrés d’élévation du pôle renversent toute la jurisprudence ».  

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ». 

5 min