Le corps et les luttes

Publicité

Le corps et les luttes

"Atlantique" de Mati Diop
"Atlantique" de Mati Diop
- Les films du bal

Cannes 2019. Ubérisation du travail chez Ken Loach, crise migratoire vue du côté de celles qui restent par Mati Diop : Cannes reste le lieu où s’interrogent et se représentent les grands enjeux contemporains. Avec des fortunes diverses : cinéma oblige, c’est la forme qui fait la différence.

46 ans séparent les deux postulants à la Palme d'or du jour : l'Anglais Ken Loach, qui en a déjà deux à son actif, recordman avec quatorze sélections de la compétition cannoise, et la Franco-Sénégalaise Mati Diop, primo-accédante avec son premier film, après s'être fait déjà remarquer avec son beau moyen métrage "Mille Soleils". Tous deux s'attachent à représenter de grands enjeux contemporains, sur fond de lutte des classes, mais à part ça, tout les sépare. Plutôt plus réussi que ses précédents mélodrames sociaux, "Sorry We Missed You"nous plonge dans l'enfer néo-dickensien de l'ubérisation du travail, avec cette histoire d'un couple de Newcastle, lui chauffeur-livreur à son compte, elle aide à domicile, dont la famille se désagrège à cause de la violence de la nouvelle économie. Ken Loach excelle quand il s'agit d'illustrer, par de cocasses et cruelles scénettes, cette exploitation vieille comme le monde qui se pare de modernité et de technologie. Mais comme souvent chez lui, tout se gâte quand ses personnages se mettent à parler comme des tracts militants et subissent l'inévitable et habituel martyrologue qu'exigent ses scénarios. 

Pénélopes modernes

A l'inverse, Mati Diop semble réinventer sans cesse son film. De la crise migratoire, on a souvent filmé l'arrivée dans des terres hostiles mais incarnant un avenir meilleur, parfois la traversée périlleuse des mers, quasiment jamais ceux, et en l’occurrence celles qui restent. La nièce du grand cinéaste sénégalais Djibril Diop Mambéty choisit elle, dans "Atlantique", de filmer ces Pénélopes modernes qu'ont laissées derrière eux de jeunes ouvriers spoliés par leur patron, promoteur d'une tour futuriste à Dakar, et probablement noyés dans leur tentative de rejoindre l'Espagne en pirogue. Film social, film policier, film d'amour fou et bientôt film de fantômes, transcendé par de formidables actrices non professionnelles, "Atlantique" fusionne les corps et les luttes et prouve, par son audace et son inventivité, que les grands sujets n'interdisent pas, bien au contraire, de faire du grand cinéma. 

Publicité

Cannes Jour 4 - Chronique Antoine Guillotl 3

1 min