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Le côté obscur du gouvernement ouvert

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© Getty - John Lund / Sam Diephuis

A l'heure du sommet mondial de Paris, le gouvernement ouvert nous est promis comme le gage d'une parfaite démocratie 3.0 Mais les risques de ces évolutions sont nombreux : "open washing", désillusion après des promesses non tenues ou encore diverses manipulations. Entretien avec Lancelot Pecquet.

Docteur en informatique, spécialiste défense et consultant en ouverture de données publiques, y compris auprès des services du Premier ministre, Lancelot Pecquet enseigne notamment à l'ESSEC et dirige la société Will Strategy. Celui qui a aussi co fondé l'association République citoyenne a plusieurs fois exposé ou participé à des débats pendant le sommet de Paris du Partenariat pour un Gouvernement Ouvert.

Le côté obscur du gouvernement ouvert

13 min

Qu'appelez-vous le "côté obscur" du gouvernement ouvert ?

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Ce dont on ne parle pas en général : tous les risques qui pourraient survenir si l'on ne fait pas le gouvernement ouvert convenablement. Par exemple, c'est un risque de désillusion après avoir trop promis. Avec derrière le risque de se retrouver avec des populistes comme on peut le voir dans un certain nombre de pays. C'est aussi par rapport à un mécanisme qui fait beaucoup intervenir les associations le risque qu'elles soient potentiellement utilisées malgré elles. Par ces populistes, ou par des puissances étrangères. On a vu une suspicion d'influence russe via Wikileaks pour influencer les élections américaines.

On a aussi un risque de manipulation des opinions à travers les plateformes en ligne. Sachant qu'il s'agit de choses très bien documentées et théorisées dans les outils des lobbyistes professionnels. Et puis aussi un risque de surveillance politique. A partir du moment où vous avez une plateforme sur laquelle vous concentrez les opinions politiques des gens, on peut utiliser ces informations contre les personnes en question. A fortiori quand cette plateforme n'est pas transparente !

Enfin, il y a un risque de complaisance entre des politiques et des gouvernements qui veulent se donner une bonne image en organisant des consultations, et des vendeurs de solutions qui justement ont un intérêt économique. Et peut-être des associations qui sont elles-mêmes proches de ces sociétés.

Finalement, si vous dites à un informaticien d'ouvrir le système informatique mais sans prendre de précautions, il va s'inquiéter très fortement du risque de faille de sécurité. Là, de la même manière, il y a un risque de faille de sécurité démocratique à partir du moment où l'on ouvre le gouvernement sans prendre de précautions.

Lancelot Pecquet en "pitch", présentation express, au sommet de Paris, palais d'Iéna
Lancelot Pecquet en "pitch", présentation express, au sommet de Paris, palais d'Iéna
© Radio France - Eric Chaverou

Vous dénoncez en particulier l'"open washing"

Oui. C'est faire semblant de faire du gouvernement ouvert, avec par exemple des questions sur ce qu'il doit y avoir dans le plan d'action national, donc l'outil central du gouvernement ouvert. Que ce plan d'action ne soit pas la partie émergée de l'iceberg et qu'en-dessous ne se trouvent pas cachés l'essentiel des problèmes. Cela rejoint le communiqué de presse que "République citoyenne" a publié avec dix autres associations et collectifs où sont détaillés un certain nombre de problèmes auquel nous sommes par exemple confrontés en France. Et ce que nous proposons est davantage un appel au gouvernement et à la société civile pour que le gouvernement ouvert soit pris au sérieux qu'une attaque. Sachant que le risque démocratique est majeur si les choses ne sont pas faites convenablement.

Cet "open washing", c'est l'écart entre les paroles et les actes. Et dans ce sommet, on voit bien dans les débats que c'est un problème majeur ! Tout le monde parle de ça. La question a d'ailleurs été posée d'ailleurs pendant la matinée de la société civile au directeur général du Partenariat pour un gouvernement ouvert et au co président au niveau de la société civile. Leur réponse n'a pas été complètement flagrante et je pense que c'est aussi peut-être parce les gens n'ont pas toutes les clés aujourd'hui. Mais dans une table-ronde dont je sors la question a aussi été posée à deux membres du comité de pilotage. Il y a eu une prise de position extrêmement claire de leur part : "c'est majeur, il faut absolument lutter contre "l'open washing" et les associations doivent aider le comité de pilotage du PGO à définir en particulier des règles de bonne conduite qui permettront d'obliger en quelque sorte les pays engagés dans le gouvernement ouvert à bien se comporter vis-à-vis de cette question". Il suffit par exemple de vérifier si un gouvernement qui proclame partout travailler avec un plateforme en code ouvert, y compris dans une charte éthique, le fait. Et quand l'opacité est aussi flagrante, on dénonce. Même si le but n'est pas de dénoncer. Le but est de dire : mettons nous autour d'une table, dressons les problèmes, y compris ceux qui fâchent, définissons un cadre méthodologique, et arrêtons de faire semblant !!!

Le problème est que l'on fait semblant aujourd'hui parce que les politiques veulent donner une bonne image d'eux-mêmes sur le temps court à cause des échéances électorales. Mais en faisant cela, ils se tirent une balle dans le pied, parce qu'on aimerait bien peut-être les aimer, mais nous sommes obligés de les détester compte-tenu de leur comportement. Ils s'enferrent dans ce cercle vicieux qui conduit au populisme. Ils doivent changer de logiciel et qu'ils prennent du logiciel libre pour du gouvernement ouvert pour de vrai.

Et pour la France plus précisément, quel est votre constat ?

Il y a des progrès et c'est très bien, mais il faut bien avoir en tête mon image d'iceberg. Dans sa partie émergée, il y a le plan d'action national, élaboré par le service du Premier ministre Etalab, en collaboration avec certaines organisations de la société civile. Ce plan présente des avancées, soulignées par une analyse coordonnée par République citoyenne il y a un an, en collaboration avec Transparency international. La France y a reçu une note de 64%, sur la base de critères d'évaluation internationaux proposés par l'OGP et d'un outil extrêmement précis.

A lire et écouter : Données publiques : si ouvertes que ça ?

Mais sur la partie immergée de l'iceberg énormément de points n'ont pas progressé ou ont régressé. Comme un état d'urgence qui dure plus d'un an avec une fin complètement hypothétique, comme la création d'une base de données biométriques de l'ensemble des Français qui posent des tas de problèmes en terme de libertés publiques et de risques. D'ailleurs aux États-Unis par exemple, on a bien vu qu'il y avait des millions de fonctionnaires dont les données biométriques ont été piratées, sans que l'on sache très bien par qui !

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Ce côté obscur peut aussi être lié à une fragilité numérique ?

Oui. Des petits pays n'ont pas les moyens de développer un ensemble de logiciels libres pour leur gouvernement ouvert, des systèmes décentralisés dans lesquels on prend moins de risques d'un point de vue vie privée, sécurité. Aujourd'hui, des petits pays cèdent du coup à des discours de certaines sociétés privées qui leur disent : "fournissez-nous vos données publiques, de cadastre, des citoyens, etc., on va tout héberger chez nous et s'il y a une catastrophe chez vous (tremblement de terre, etc.) tout sera dans notre cloud et s'il y a un problème on vous les rendra. Évidemment, en termes de souveraineté, c'est difficilement acceptable. Mais on peut comprendre que ces pays aient un petit peu le couteau sous la gorge, parce que d'un côté ils doivent évoluer d'un point de vue numérique avec de meilleurs services pour leurs citoyens, et malheureusement, comme il n'y a pas suffisamment d'investissements au niveau mondial pour construire des outils libres, ils sont obligés d'utiliser des solutions de ces éditeurs là.

Globalement, le gouvernement ouvert pose des problèmes graves de souveraineté nationale, de démocratie, de cyber défense. Ils sont abordés en France par exemple, mais selon moi le sujet n'est pas suffisamment central par rapport aux enjeux.