Publicité

Le défi de la scolarité en France au sortir de la Seconde Guerre mondiale

Par
Écoliers le 1er octobre 1947 à Paris, lors de leur rentrée scolaire.
Écoliers le 1er octobre 1947 à Paris, lors de leur rentrée scolaire.
© AFP

Il y a 75 ans s'achevait la Seconde Guerre mondiale en Europe. Des millions de morts et un continent à reconstruire. En France, l'école commençait très lentement à reprendre, avec souvent des bâtiments détruits, des manques de fournitures et des difficultés de santé physiques et psychologiques.

Hasard de l'Histoire, la reprise inédite et progressive de l'école, ce lundi, après un long confinement, correspond presque jour pour jour au 75e anniversaire de la Seconde Guerre mondiale. Pas question de comparer ces deux moments historiques pour l'Education nationale mais de rappeler comment avaient repris les cours au sortir d'un conflit qui avait mis la France à feu et à sang. Même pendant les grèves et les manifestations de 1968, les écoles n’avaient pas connu de fermeture aussi longue.

Des difficultés matérielles

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le problème est le manque d’écoles encore en état de recevoir des élèves afin de reprendre ou de poursuivre sa scolarité.

Publicité

Si la reprise de l’école a lieu officiellement le 2 octobre 1944, elle ne peut s’effectuer que dans une partie du pays. D’une part, pour des raisons matérielles : entre 1939 et 1945, 10 000 établissements ont en effet été détruits ou très endommagés par les bombardements. D’autre part, à cause des troupes allemandes toujours présentes sur une partie du territoire.

C’est pourquoi, la rentrée ne peut s’effectuer qu’à Paris et au sud de la Loire. Contrairement à la Normandie, au Nord-Pas-de-Calais, au grand Ouest et bien sûr à l’Alsace-Moselle où l’armée nazie est encore présente. Dans ces régions, la rentrée ne s'effectuera qu’en septembre 1945.

Cependant, la reprise de la scolarité reste difficile. Les établissements qui ont pu rouvrir manquent de papier, d’encre, de tables et de chaises.

Classe détruite en juin 1940, à Paris, en raison d'un bombardement allemand.
Classe détruite en juin 1940, à Paris, en raison d'un bombardement allemand.
© AFP

Dans la Manche, durement frappée pendant le Débarquement, la moitié des 1 057 écoles ont été détruites pendant la guerre. Entre 1946 et 1949, certains instituteurs dans les écoles normandes utilisent parfois des caisses de munition en guise de bancs dans les classes, nous a indiqué Éric Alary, docteur en histoire et spécialiste de la Libération et de la vie des Français au quotidien au XXe siècle.

Dans les classes, on manque également de chauffage. D'autant que les hivers 44 et 45 ont été particulièrement froids. Ce qui accroît l’absentéisme, une partie des parents préférant garder leurs enfants chez eux.

Des difficultés de santé physiques et psychologiques

Dans les écoles où s’effectue la rentrée scolaire les enfants souffrent encore de malnutrition et ont même perdu quelques centimètres pendant la guerre. Il faut dire que le rationnement fait rage même après la guerre. Jusqu’en 1949, il est donc difficile pour les enfants de s’alimenter, même dans les cantines qui, elles aussi, manquent de denrées alimentaires.

Cette situation obligera même le ministère de l’Education nationale à réduire les heures de sport. 

Affiche de la Loterie nationale française de 1945 mettant en évidence une campagne de financement de la rééducation des enfants après la dévastation de la Seconde Guerre mondiale et l'occupation de la France.
Affiche de la Loterie nationale française de 1945 mettant en évidence une campagne de financement de la rééducation des enfants après la dévastation de la Seconde Guerre mondiale et l'occupation de la France.
© Getty - Universal History Archive

Au sortir du conflit, les conséquences sont aussi psychologiques, souligne l'historien Éric Alary :

Les élèves ont subi des traumatismes très lourds pendant les combats : exode, perte de parents, de frères et sœurs, emprisonnement de leur père. Ou encore perdu des proches dans des massacres comme à Oradour-sur-Glane le 10 juin 44. Sans oublier qu’en France 11 400 enfants juifs ont été déportés dans les camps dont 2 000 avaient moins de 6 ans.

Enfin, il faut préciser qu’à cette époque les études sur la psychologie enfantine n'en étaient encore qu’à leur début. Ce n’est qu’à partir de 1945 que des chercheurs vont commencer à s’y plonger. Pendant cette période, on ne s’intéresse pas encore aux traumatismes qu’a pu provoquer la guerre chez les enfants comme on le fait aujourd’hui, après des attentats ou des conflits hors d’Europe, notamment au Moyen-Orient.

Mais "face à l’urgence sanitaire, l’Etat, conscient et inquiet de la situation, mettra en place le carnet de santé obligatoire juste après la guerre", ajoute Éric Alary.

Démocratiser l’école pour mieux lutter contre le décrochage scolaire

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les conditions pour étudier restent précaires et difficiles jusqu’en 1947. "Il faudra au moins 5 à 6 ans pour reconstruire les écoles" indique Brunot Poucet, professeur d’histoire à l’Université de Picardie Jules Verne d’Amiens.

Durant cette période, une partie des élèves vont également devoir être scolarisés parfois loin de chez eux. Ce qui aura pour conséquence, pour 10% d’entre eux, l’abandon de leurs études, en particulier chez les lycéens.

Dans les années quarante et cinquante, le nombre d’élèves qui accèdent au baccalauréat est très faible. Ils n’étaient que 29 000 contre près de 800 000 aujourd’hui.

Ce n’est qu’à partir de 1959 que l'examen va commencer à se démocratiser. Sous l’impulsion du général de Gaulle, qui va rendre cette année-là la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans.

Dans le même temps, le ministère de l’Education nationale doit faire face à une forte hausse démographique du nombre d’élèves. "Cela va se traduire au début des années cinquante par un afflux d’écoliers dans le secondaire. En particulier au collège, qu’on appelait à l’époque cours complémentaire" précise Bruno Poucet.

Cette hausse démographique s’explique par une forte natalité au début des années quarante, et ce, malgré l’état de guerre en France. Autre raison : le lycée n’est plus payant depuis 1933, ce qui incite les familles à la poursuite d’études plus longues pour leurs enfants, au-delà du certificat d’études que l'on obtenait à l’issue de quatre années de scolarisation à l’école primaire.

D’autant qu’au sortir de la guerre, l’Etat a besoin d’une jeunesse qualifiée pour reconstruire le pays et relancer l’économie. D’où la création en 1947 du baccalauréat technologique.

Retour à l'école en 1947, à Paris.
Retour à l'école en 1947, à Paris.
© AFP

Un contexte social qui fragilise la reconstruction du pays

La situation économique reste difficile. L’inflation est de 60%. Une grande partie des usines ont été détruites pendant la guerre. Le rationnement est toujours en vigueur, tout comme le marché noir qui sévit encore. Tout le pays est donc à reconstruire, avec pour effet de plonger les familles dans une grande précarité.

Autant de raisons qui viennent s’ajouter aux traumatismes qu’a laissé la guerre chez les enfants. Même des années plus tard. Ce manque de repères fera décrocher certains d’entre eux de l’école et aura pour effet d’accroître la délinquance juvénile.

L’année 1947 sera aussi marquée par plusieurs grandes grève, comme chez Renault à partir de fin avril, qui venait d’être nationalisé l’année précédente. Les ouvriers demandent des augmentations de salaire qu’ils obtiendront. En novembre, c'est au tour des cheminots et des mineurs de faire grève. Ils seront rejoints par leurs camarades de Renault de Citroën, de l’Education nationale, des métallos, des dockers et par l’ensemble de la fonction publique.

Des grèves marquées par une forte répression policière, avec les débuts des compagnies de CRS créées en 1944 et envoyées par le gouvernement.

Ce qui provoquera de fortes tensions dans un pays qui panse encore ses plaies.

Avec la collaboration d'Eric Chaverou