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Le drapeau européen a-t-il été créé par une grenouille de bénitier comme le dit Mélenchon ?

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Vierge de Vyšehrad à l'Enfant, couvent Sainte-Agnès, à Prague.
Vierge de Vyšehrad à l'Enfant, couvent Sainte-Agnès, à Prague.
- via Wikicommons

Pour ses premiers pas au Palais Bourbon, Jean-Luc Mélenchon a repris la vieille rengaine de la bigoterie subliminale de l'Union européenne. En jeu : les étoiles et le bleu azur du drapeau européen. Une polémique de plus de 40 ans qui révèle deux histoires derrière la création de la bannière étoilée.

La souveraineté française violée par la Sainte Vierge ? C’est en substance le refrain entonné par Jean-Luc Mélenchon à son arrivée à l’Assemblée nationale, mardi 20 juin. En cause, la vue du drapeau européen bleu et or sur le côté du perchoir :

Franchement, on est obligé de supporter ça ? C’est la République française ici, c’est pas la Vierge Marie !

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La posture de Jean-Luc Mélenchon a été largement relayée sur les réseaux sociaux. Elle n’est pourtant pas inédite : ce procès en bigoterie fait à l’Union européenne est en réalité une vieille Arlésienne. Le Canard enchaîné, dans les années 80, s’était ainsi largement fait l’écho d’un cheval de Troie dans la symbolique européenne en la personne d’Arsène Heitz.

Plaire à une maman bigote

Fonctionnaire parmi les premiers bataillons de collaborateurs des institutions européennes, c’est lui qui a dessiné formellement le drapeau bleu flanqué de douze étoiles. Or dans les années 80, peu avant de mourir, Heitz s’était flatté de révéler la véritable source de son inspiration : une médaille miraculeuse à l’effigie de la Sainte Vierge. “Pour faire plaisir à ma mère”, affirmait Heinz trente ans plus tard, dans la revue catholique belge Magnificat.

Depuis lors, l’idée que l’Europe se serait drapée dans des oripeaux de grenouille de bénitier refait régulièrement surface. Avec d’autant plus de résonance que certains partis, de part et d’autre de l’Union européenne, se revendiquent des “racines chrétiennes de l’Europe”, par exemple pour écarter l’idée d’adhésion de la Turquie ou justifier de leur xénophobie.

Deux autres fonctionnaires européens ont pourtant véhiculé une toute autre histoire du drapeau européen. Moins bigote, celle-ci : Paul Levy et Robert Bichet, respectivement directeur du service de l’information et de la presse du Conseil de l’Europe dès 1949, et président du "Comité ad hoc pour un emblème européen". Tous deux ont témoigné de la façon dont la bannière bleue à étoiles a progressivement vu le jour. Très progressivement, même, puisque l’idée d’un symbole réellement institutionnel ne s’impose pas immédiatement aux yeux des pays membres. En 2005, l’historien Yves Hersant exhumait sur France Culture cet écrit signé de Robert Bichet, qui date de 1985 et que vous pouvez retrouver sur le site du "Centre virtuel de la connaissance de l'Europe".

Ce texte permet de découvrir comment l’Europe a d’abord hésité entre un grand E en initiale (au choix, vert sur fond blanc ou or sur fond rouge), avant de se ranger à l’idée d’une couronne d’étoiles. Des étoiles qui furent d’abord quinze avant de finir à douze lorsque le drapeau européen, dans sa forme actuelle, a finalement été plébiscité. Morceau choisi de ce témoignage, lu dans l'émission d'Yves Hersant en 2005 :

Robert Bichet racontant les prémices du drapeau européen, un texte de 1985 lu le 16 mai 2005 sur France Culture

2 min

Il faut six ans pour que le Conseil de l’Europe, né avec le traité de Westminster du 9 mai 1949, se décide pour ce bleu frappé d’étoiles dorées. Pendant ce laps de temps, un appel à projet est lancé, et une centaine de propositions arrivent au Conseil de l’Europe. Yves Hersant les a redécouvertes dans les archives du Conseil de l’Europe et cite par exemple, pêle-mêle :

  • des cercles dorés enchevêtrés, façon anneaux olympiques
  • le blason de la ville de Strasbourg
  • un triangle qui sera jugé trop franc-maçon
  • un soleil levant bizarrement égaré dans nos latitudes occidentales
  • et puis la croix, motif récurrent sur les drapeaux d’une demi-douzaine de pays du continent européen au moment de la consultation

Si la croix n’a jamais été envisagée par les fonctionnaires européens aux manettes de cette opération, l’idée d’un substrat chrétien et prosélyte qui se serait subliminalement glissé dans le choix des douze étoiles refait régulièrement surface. Ne trouve-t-on pas dans la Bible, au passage de l’Apocalypse, l’image de cette femme, Marie, couronnée de douze étoiles sur la tête ? Pour redécouvrir toute l’histoire de la bannière étoilée européenne, vous pouvez réécouter en intégralité cette émission de Yves Hersant, diffusée le 16 mai 2005 sur France Culture :

Histoire de l'idée d'Europe, le 16/05/2005 sur France Culture

20 min