Harriet Tubman (vers 1820-1913), militante abolitionniste et féministe
Harriet Tubman (vers 1820-1913), militante abolitionniste et féministe

Le féminisme décolonial selon Françoise Vergès

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Le féminisme décolonial selon Françoise Vergès

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Dans son dernier essai, "Un féminisme décolonial", Françoise Vergès fait la critique d'un féminisme occidental et bourgeois qui chercherait à donner des leçons aux femmes racisées plutôt qu'à les émanciper.

Françoise Vergès est une féministe décoloniale. Ce féminisme vise à atteindre l’intersectionnalité et la convergence des luttes, à la fois contre le sexisme, le racisme, le capitalisme, l’impérialisme. Il dénonce aussi les reliquats de l’idéologie coloniale qui structurent la société.

Françoise Vergès : "Dans les années 1970, se dire féministe, c’était tout de suite "mais vous n’aimez pas les hommes", alors qu’aujourd’hui, même des femmes d’extrême-droite peuvent se dire féministes. Décolonial, cela signifie voir comment la société demeure structurellement raciste et sexiste, parce que les deux vont très souvent ensemble."

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La pensée décoloniale s’inspire de plusieurs mouvements de lutte depuis les années 1960-1970, notamment le Black feminism.

Françoise Vergès : "La notion de décolonial émerge il y a à peu près dix ou quinze ans en Amérique du Sud, ça rencontre aussi ce qui existait aux États-Unis dans le féminisme noir. Les Noires aux États-Unis disaient qu'il n’y avait pas que la domination masculine qui expliquait notre situation. C’était aussi le fait d’être femme, d’être noire, d’être descendante d’esclave et d’être en prise avec le capitalisme américain. Ce n'était pas simplement nos pères et nos frères qui nous opprimaient."

Le féminisme décolonial déconstruit aussi un féminisme pensé par et pour les femmes occidentales.

Françoise Vergès : "Je parle de féminisme civilisationnel parce que je trouve que ce féminisme a repris le vocabulaire de la mission civilisatrice coloniale : "la France est supérieure à tous ces autres peuples parce que ces peuples ne sauraient pas ce que c’est que les droits, que le progrès." Le racisme anti-noir et l’islamophobie sont des formes de colonialités. 

Le voile serait le symbole-même de la soumission aux pères et aux frères. C’est ne rien comprendre à cette question du voile et ne pas voir que les femmes musulmanes elles-mêmes luttent contre le patriarcat dans leur communauté mais ne confondent pas cette domination avec d’autres formes d’oppression, comme les inégalités Nord-Sud ou le racisme quand elles sont en France ou les politiques néolibérales.

Je ne veux pas dire qu’il n’y a pas de tyran dans ces communautés, ce n’est pas ça la question. Un féminisme décolonial prend en compte tous les niveaux et tous les éléments d’une oppression. Mais ça ne veut pas dire qu’on va excuser la violence d’un homme car il serait  racisé. On va écouter la manière dont les femmes racisées élaborent et développent leurs luttes, elles. C’est quand même les premières concernées."

Françoise Vergès veut raconter une autre histoire du féminisme, moins centrée sur l’Occident.

Françoise Vergès : "Il faut que la manière de raconter les luttes féministes change. On ne peut pas continuer à parler d’Olympe de Gouges au XVIIIe siècle si on ne parle pas aussi dans le même temps des femmes qui, dans ce qu’on a appelé Saint-Domingue et qui deviendra Haïti, se joignent aux insurrections deviennent des soldates vont être torturées et assassinées par les armées napoléoniennes. 

Il faut repenser le récit aujourd’hui en 2019 pour que des petites filles ou des jeunes femmes élargissent le champ, et non pas dans ce champ étroit de ce féminisme qui dit qu’il n’y a qu’une manière de voir les luttes des femmes, c’est celles qu’ont menées les femmes françaises blanches. C’est impossible, c’est anti-scientifique, c’est anti-curieux."

Les thèses décoloniales sont enseignées dans plusieurs universités américaines. Elles continuent de faire débat en France et suscitent régulièrement la controverse. En décembre 2018, 80 personnalités françaises ont signé une tribune pour appeler à défendre "l’universalime républicain" contre "le racialisme", "le différentialisme" et "le ségrégationnisme".  

33 min