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Le féminisme en affiches, d'Olympe de Gouges aux murs anti-féminicides

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Collages contre les féminicides
Collages contre les féminicides
- Elise Veillard Gotchac

Depuis septembre 2019, des messages dénonçant les féminicides apparaissent la nuit sur les murs des grandes villes. Derrière cette initiative, un groupe de femmes déterminées qui s'inscrivent dans la tradition féministe des "colleuses d'affiches", dont Olympe de Gouges fut la pionnière.

"Une femme va être tuée dans 48 H", "Papa il a tué maman", "121 femmes tuées. C'est autant que toute l'année 2018. Macron tu agis quand ?" Grandes lettres capitales noires dessinées sur autant de papier A4... Ces messages dénonçant les féminicides frappent directement l’œil du passant. Peut-être en avez-vous déjà rencontrés sur votre route : on peut les trouver sur les murs de nombre de grandes villes depuis le début du mois de septembre. Derrière ces collages, un mouvement autonome lancé par une Femen, Marguerite Stern, et parti de Marseille avant d'arriver dans la capitale française, nous explique Astrid, jeune professeure de théâtre qui fait partie des "colleuses" depuis qu'elle a pris conscience, à l'aune du Grenelle contre les violences conjugales qui a débuté au mois d'août, de "la tuerie de masse que représentaient les féminicides" : 

Le 30 août, Marguerite Stern a lancé le mouvement à Paris dans les combles d'un squat où elle résidait. En l’espace d’une semaine, il a pris de façon hallucinante. Elle a simplement lancé les choses, sans se revendiquer leader.

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Des colleuses d'affiches contre les féminicides, au travail
Des colleuses d'affiches contre les féminicides, au travail
- Camille Gharbi

Apporter du soutien aux victimes et familles de victimes, sensibiliser les passants, atteindre, par la médiatisation de leur action, la sphère politique... Voici les objectifs que visent les membres de ce mouvement, qui vont coller des affiches la nuit, au risque de se faire interpeller par la police pour "affichage sauvage". Marseille, Toulouse, Rennes, La Rochelle, Strasbourg, Cherbourg, la Guyane, la Réunion, mais aussi l’Allemagne, l’Espagne, la Turquie... Le mouvement s'étend partout sur l'Hexagone, et en franchit les frontières. Mais de quand date l’utilisation des affiches par les féministes ? Nous avons posé la question à l'historienne Christine Bard, spécialiste de l'histoire des femmes

Olympe de Gouges, pionnière des colleuses d'affiches ?

Durant l'Ancien Régime, les affiches, appelées aussi "placards", servaient surtout à rendre publics les avis officiels, côtoyant sur les murs des avis séditieux imprimés par des opposants au pouvoir royal. Pendant la Révolution française, la pionnière du féminisme, Olympe de Gouges, fut la première femme à utiliser les placards pour diffuser ses idées, nous apprend Christine Bard. Vous pouvez consulter ici l'un de ses placards, où elle se présente comme "défenseur officieux de Louis Capet" au moment du procès de Louis XIV en 1792. En voici un extrait :

Je m'offre après le courageux Malesherbes pour être défenseur de Louis. Laissons à part mon sexe, l'héroïsme et la générosité sont aussi le partage des femmes, et la Révolution en offre plus d'un exemple. Mais je suis franche et loyale républicaine, sans tache et sans reproche. (...) Je crois Louis fautif, comme roi ; mais dépouillé de ce titre, proscrit, il cesse d'être coupable aux yeux de la république.

Cependant, jusqu'à la Commune de Paris, les affiches restent finalement assez rares, note Christine Bard : 

En 1871, la Commune en produit, et notamment l’Union des femmes pour la défense de Paris ; puis, au début de la IIIe République, les associations pour les droits des femmes. Le recours à l’affiche va ensuite s’intensifier. 

La bibliothèque Marguerite Durand, à Paris, conserve plus de 1 500 affiches datant d'Olympe de Gouges à nos jours, en partie numérisées : "Le contraste est saisissant, explique encore l'historienne, entre les affiches anciennes, donnant un texte dense à lire, et les affiches modernes, économes en mots mais attirantes avec la présence de l’image et de la couleur."

À la fin du XIXe : par l'image, tenter de s'abstraire des codes de genre

Aglaia : the journal of the Healthy and Artistic Dress Union, 1894
Aglaia : the journal of the Healthy and Artistic Dress Union, 1894
- Attribution-Noncommercial-No Derivative Works 3.0

En Angleterre, à la fin du XIXe siècle, des affiches féministes témoignent d’une volonté d’émancipation vestimentaire : Aglaia, le journal du "syndicat pour la robe artistique et saine", proposait ainsi des illustrations représentant des femmes portant fièrement des robes sans corset. "Des mouvements similaires pour le port d'une robe différente furent fondés en Allemagne et en Autriche" nous apprend l'ouvrage L'art du féminisme. Les images qui ont façonné le combat pour l'égalité, 1857-2017 (éditions Hugo&Cie).

Assiste-t-on au même phénomène en France ? Pas vraiment, car la production d’affiches suppose des moyens dont disposent plutôt les courants modérés du féminisme, qui sont aussi les plus conventionnels par rapport aux normes de genre, explique Christine Bard, qui souligne aussi que la pression par rapport à ces normes était bien plus importante en France qu’en Angleterre. Mais il existait tout de même un moyen d’éviter l’image stéréotypée et souvent sexualisée des femmes : les habiller à l’antique.

Cela a aussi l’avantage d’éluder les marques de différences de classes sociales et d’évoquer un imaginaire politique de la cité. Avec ce type de représentation féminine, on s’approche de l’image pieuse. Il est réellement très difficile pour les féministes de promouvoir une image alternative aux modèles dominants. Mais ce n’est pas impossible : ce sont les plus radicales qui osent les ruptures avec les codes moraux et avec la mode, en montrant, par exemple, des femmes au travail. 

Avec les suffragettes : vers une communication féministe beaucoup plus esthétique !

Bugler Girl (Jeune fille au clairon), 1908. Une affiche dessinée par Caroline Watts, qui étudia à la Slade School de Londres
Bugler Girl (Jeune fille au clairon), 1908. Une affiche dessinée par Caroline Watts, qui étudia à la Slade School de Londres
- Alamy/Pictorial Press Ltd;

Ce sont ensuite les suffragettes qui prennent le relais avec leurs bannières et affiches. Christine Bard salue particulièrement les suffragettes anglaises, et leurs extraordinaires talents d'innovation : 

Elles ont leurs propres ressources, dans les écoles des Beaux-Arts, se donnent un code couleur – vert, violet, blanc -, fabriquent, brodent des bannières qu’elles sortent lors de manifestations de rue massives. Rien de tel en France où les sorties des suffragistes sont rares et modestes. Les élections sont l’occasion d’afficher des professions de foi de candidatures féministes, sur les panneaux officiels. 

L'historienne évoque une affiche de cette époque restée célèbre : celle qui accompagna, en 1897, le lancement du quotidien La Fronde par la journaliste, actrice et femme politique Marguerite Durand : "Elle montre des femmes de différentes conditions qui se solidarisent et regardent vers l’avenir".

Pour la France cependant, il faut attendre les années 1934-1936 pour qu’une série de manifestations attirent l’attention. Une affiche notable de cette période ? Celle de la campagne de la journaliste suffragiste Louise Weiss, "La Française doit voter" : "Avec ses lettres rouges sur fond blanc et son message court et simple, elle a eu un grand retentissement."

En 1935, des suffragistes du mouvement "La femme nouvelle" dirigé par Louise Weiss brûlent symboliquement leurs chaînes sur la place de la Bastille, à Paris, en brandissant des pancartes "LA FRANÇAISE DOIT VOTER"
En 1935, des suffragistes du mouvement "La femme nouvelle" dirigé par Louise Weiss brûlent symboliquement leurs chaînes sur la place de la Bastille, à Paris, en brandissant des pancartes "LA FRANÇAISE DOIT VOTER"
© Getty - Keystone-France/Gamma-Keystone

Guerres mondiales : pas de féminisme, mais une exaltation de l'effort de guerre féminin

We Can Do It! de J. Howard Miller, 1943
We Can Do It! de J. Howard Miller, 1943
- U.S. National Archives and Records Administration

En 1914, le déclenchement de la Première guerre mondiale suspend toute campagne pour le vote des femmes en Angleterre, qui vient de déclarer la guerre à l'Allemagne. En France aussi, alors que l'heure est à l'union sacrée, le féminisme se met très largement entre parenthèses : "Les affiches féministes promeuvent alors des campagnes à finalité sociale et patriotique, comme la lutte contre l’alcoolisme", explique l'historienne.

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Quant à la Seconde guerre mondiale, elle a également mis en sourdine toute activité féministe, dans la France occupée et ailleurs. Pourquoi alors, certaines affiches de cette période, glorifiant la force et la témérité des femmes, nous sont-elles restées, comme l'affiche "We Can Do It", signée J. Howard Miller, et produite dans le contexte américain de la Deuxième Guerre mondiale ?

Cette affiche, qui connaît actuellement une deuxième vie extraordinaire, sous le signe du féminisme, n’était pas féministe. Elle exaltait l’effort de guerre féminin. La propagande de guerre est trompeuse car elle valorise la force, le courage, la virilité des femmes… dans la mesure où leur contribution est jugée nécessaire, le temps de remporter la victoire ; ensuite, tout doit rentrer dans l’ordre.

Le Planning familial, le MLF, et les affiches joyeuses du féminisme radical

Démonstration en faveur du choix et de la contraceptions à Paris, en France, en 1972
Démonstration en faveur du choix et de la contraceptions à Paris, en France, en 1972
© Getty - Richard FR

En 1956, en France, la création de La Maternité heureuse, qui devient le Planning familial en 1960, est une étape essentielle dans les luttes féministes : "Cette association bien structurée produit beaucoup d’affiches qui jalonnent la conquête de la contraception et du droit à l’avortement [obtenu en 1967, NDR]", explique Christine Bard.

**A DÉCOUVRIR :  **Si vous souhaitez creuser le sujet et voir des affiches d'époque, des expositions virtuelles sur l’histoire du féminisme sont visibles sur MUSEA, un musée virtuel sur l’histoire des femmes et du genre, dont Christine Bard est la fondatrice et l’animatrice scientifique. Et en particulier : "Le Planning familial : 50 ans en affiches".

Dans le sillage du Planning familial émerge, à la fin des années 1960 le Mouvement de libération des femmes (MLF), qui engendre la création de nombreux groupes de femmes militantes dont les créations sont multiples malgré le manque de moyens, et empreintes d'un esprit et d'un humour post-soixante-huitards :

Les femmes artistes sont à cette époque de plus en plus nombreuses. Une affiche célèbre est réalisée par exemple par Claire Bretécher. Le graffiti a aussi beaucoup de succès. Il est bien dans l’esprit libertaire du féminisme radical. D’innombrables événements culturels féministes sont annoncés par voie d’affiche : concerts, lectures, théâtre, fêtes… Et bien sûr, les manifestations, en particulier celle du 8 mars. On trouve aussi des revendications féministes ailleurs qu’au MLF, dans les syndicats surtout (CGT, CFDT…) : le monde du travail est un autre champ de luttes pour les femmes, ce dont témoignent des affiches.

Manifestation de femmes à Paris à l'appel du MLF
Manifestation de femmes à Paris à l'appel du MLF
- AIMÉ DARTUS / INA

Après Olympe de Gouges, les Communardes, les suffragettes, les féministes du Planning familial et du MLF... les membres du mouvement des collages contre les féminicides entrent à leur tour dans l'histoire, juge Christine Bard, impressionnée par l'ampleur de cette campagne :

L’initiative s’est répandue grâce aux réseaux sociaux et de manière virale. Elle implique des femmes qui ne sont pas nécessairement des "militantes" mais qui ont le courage d’agir, de risquer une amende ou des incidents au moment de l’affichage. Sous cette forme, sans l’aide d’une organisation, c’est certainement la plus grande campagne d’affiches de l’histoire du féminisme. Une preuve de plus du dynamisme inouï de sa troisième vague.