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Le Festival d'Angoulême fiché par ses affiches

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Les trois affiches du Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême de 2019, avec de gauche à droite : Richard Corben, Bernadette Després et Taiyou Matsumoto. Président du jury : Richard Corben.
Les trois affiches du Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême de 2019, avec de gauche à droite : Richard Corben, Bernadette Després et Taiyou Matsumoto. Président du jury : Richard Corben.
- FIBD ANGOULÊME

Chaque hiver, on attend l’affiche du Festival International de la Bande-dessinée d’Angoulême faite par celle ou celui qui a été sacré(e) Grand Prix dans l’édition précédente. Elles ne donnent pas seulement à voir le talent des grands dessinateurs primés, elles témoignent aussi de leur époque.

C’est devenu un rituel français : chaque hiver un dessin inédit d’une pointure confirmée de la BD s'affiche en grand format un peu partout dans le pays, dans les stations de métro des villes comme dans les ronds-points des champs. Nous étions sans doute nombreux cette année à attendre avec beaucoup d’excitation le dessin de Richard Corben, Grand Prix d’Angoulême 2018, ne serait-ce que parce que cela faisait longtemps qu’on n’avait plus eu de nouvelles de cet illustre retraité américain de 78 ans. 

Angoulême 2019 : trois affiches au lieu d’une

L’attente en valait la peine. L’affiche simple et percutante de Corben représente sur fond rouge un jeune enfant autant absorbé qu’horrifié par la lecture de ses Tales of Creepy - Les Contes de la crypte- revue de BD d’épouvante dans laquelle le dessinateur américain a fait ses premières armes. Clin d’oeil aux connaisseurs avertis. Et pour les autres, une invitation à aller découvrir ces comics qui donnent des sueurs froides à l’enfant. Sauf que cette belle affiche n’est pas la seule du Festival d’Angoulême 2019. On en compte deux autres, que l'on doit à deux dessinateurs différents : l’une est réalisée par l’auteure jeunesse Bernadette Després, 77 ans, connue pour avoir dessiné la série Tom-Tom et Nana, lancée avec Jacqueline Cohen au scénario au milieu des années 70, l’autre est de Taiyou Matsumoto, 51 ans, auteur de mangas depuis plus de trente ans. Explication de la société 9eme Art+, qui assure l'organisation de l’évènement : "Cette année, Le Festival prend l’initiative de renouveler le principe de ses affiches. Pour les cinq années à venir, elles seront ainsi confiées à trois artistes de nationalités différentes, célébrant, symboliquement, toute la richesse de la bande dessinée."

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L'affiche comme moyen de raconter le Festival

Pour Stéphane Beaujean, le directeur artistique :

L’affiche du Festival a toujours communiqué sur le lauréat du Grand Prix, et jamais sur le Festival d’Angoulême lui-même. Cela fait longtemps que je cherchais à trouver une solution à cette équation difficile.

Le thème commun à ces trois illustrations est "un autoportrait de l’artiste en enfant, découvrant la ou les bandes dessinées fondatrices de sa passion, voire de sa vocation". C’est donc une commande du Festival, autre nouveauté. On peut tenter une autre lecture :  depuis la houleuse polémique de 2016, où le Festival d’Angoulême fut accusé de sexisme pour avoir sélectionné exclusivement des hommes pour son Grand Prix, l’équipe qui le dirige fait tout pour rendre hommage aux dessinatrices. Et c’est une bonne chose. De même le Festival assume son intérêt de plus en plus grandissant  pour l’industrie japonaise de BD (croissance à deux chiffres cette année) et de ses auteurs. Et il a bien raison d’afficher cette ambition. Mais sans se fâcher avec personne et encore moins avec l’équipe dynamique du FIBD, peut-on confesser qu’à tout prendre, et quitte à passer pour un archaïque conservateur, on préférera toujours une affiche qui célèbre un(e) auteur/ autrice plutôt que trois qui "communiquent" sur les bonnes intentions du Festival ?

En tout cas ce choix de trois affiches au lieu d’une résume bien le contexte sociétal et les tendances du marché de la BD actuel. D’une manière générale les affiches d’Angoulême n’illustrent pas seulement le talent des grands dessinateurs primés, elles témoignent aussi de leurs époques.  La preuve par 5 autres affiches, 5 dates clés du Festival d’Angoulême. 

1- 1974 : Le Pari Pratt. 

Affiche du Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême en 1974. Président du jury et Grand Prix : André Franquin. CRÉDIT PHOTO : FIBD ANGOULÊME
Affiche du Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême en 1974. Président du jury et Grand Prix : André Franquin. CRÉDIT PHOTO : FIBD ANGOULÊME

Pour la première édition du Salon international de la bande-dessinée d’Angoulême (qui ne deviendra «  Festival » qu’en 1995), André Franquin est tout à la fois le Grand Prix et le président du jury. Qui d’autre pouvait occuper le trône ? En revanche en 1974 Hugo Pratt qui vient à peine de publier La Ballade de la mer salée en feuilleton dans France-Soir, n’est connu et apprécié que par ses pairs et quelques mordus de la BD alternative. Claude Moliterni, un des trois fondateurs du Salon avec Francis Groux et Jean Markidian, admire tant le trait et l’univers de ce dessinateur italien rencontré en 1968 au festival de Lucques qu’il fera tout pour le faire connaître en France. D’abord en étant le premier Français à l’interviewer, pour la revue Phénix, ensuite en le présentant à Georges Rieu, le rédacteur en chef de Pif, le premier journal français à avoir publié Pratt, enfin en lui donnant la possibilité de signer cette première affiche du Salon. 

La silhouette de Corto Maltèse de dos en pattes d’éph , un bord de fleuve du bout du monde, le noir et blanc de la BD underground… La première édition affiche son ambition auteuriste, classe.  Tout dans cette affiche d’Hugo Pratt respire la liberté des années 70, l’âge d’or des contre-cultures, l’époque où les traversées du monde étaient possibles.  

2- 1977 :  Dieu a marché sur Angoulême

Affiche du Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême en 1977. Président du jury : Pellos. Grand Prix : Jijé. CRÉDIT PHOTO : FIBD ANGOULÊME
Affiche du Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême en 1977. Président du jury : Pellos. Grand Prix : Jijé. CRÉDIT PHOTO : FIBD ANGOULÊME

En 1977, Dieu en personne, 70 ans, accepta dans le cadre de la promotion de son nouvel album Tintin chez les Picaros d’être le président exceptionnel de l’événement. Dans sa miséricorde il avait même promis d'en signer l’affiche, la première en couleurs ! En fait de dessin, le dieu des 7 à 77 ans se contenta de reprendre une vignette de son album en promo, le dernier achevé, le moins bon de tous les Tintin. Mais qu’importe, dans les rues d’Angoulême ce fut le délire : Les foules en extase ont ovationné Dieu le père exactement comme le fut son fils "Tintin en Amérique". Retransmises à la télévision, les aventures du Seigneur Hergé à Angoulême ont fait passer le Salon du statut de rendez-vous pour amateurs du 9ème art à celui d’événement culturel national. 

Aucun Dieu n’est parfait pour autant, et Hergé a beau être Hergé, son affiche est la plus fade de toute l’histoire du Salon/Festival d’Angoulême. 

3- 1982. Moebius, une valeur sûre pour un festival sérieux

Affiche du Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême en 1982. Président du jury : Moebius. Grand Prix : Paul Gillon. CRÉDIT PHOTO : FIBD ANGOULÊME
Affiche du Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême en 1982. Président du jury : Moebius. Grand Prix : Paul Gillon. CRÉDIT PHOTO : FIBD ANGOULÊME

La génération Mitterrand a beaucoup aimé les auteurs de bande-dessinée, le succès des revues de BD de l’époque en atteste. Qui se souvient de Yves Mourousi en direct d’Angoulême interviewant le nouveau ministre de la Culture, Jack Lang, qui lui aussi faisait très bien semblant d’adorer la BD ? Dans les années 80, la bande dessinée était devenue respectable. Des philosophes aux chanteurs pop, tout le monde s’y intéressait désormais. Voyant que le genre était enfin pris au sérieux, le Salon International de la BD se voulût encore plus sérieux pour sa 9ème édition, en organisant des débats avec des thèmes costauds, des conférences savantes, des remises en question publiques. Fini les gags et la rigolade, la BD c’est sérieux, tiens et si on parlait de "La BD et son avenir"

On peut se moquer de l’époque, n’empêche en 1982, le futur ne faisait pas encore peur, bien au contraire, comme semble nous le rappeler aujourd’hui le splendide dessin de Moebius.

4- 2000. "Au nom de la morale et du bon goût je te censure"

Affiche du Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême en 2000 censurée. Président du jury : Robert Crumb. Grand Prix : Florence Cestac. CRÉDIT PHOTO : FIBD ANGOULÊME
Affiche du Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême en 2000 censurée. Président du jury : Robert Crumb. Grand Prix : Florence Cestac. CRÉDIT PHOTO : FIBD ANGOULÊME

Robert Crumb Grand Prix 99... En l’an 2000 on a attendu avec fébrilité l’affiche signée par ce pilier historique de la BD underground américaine, retraité et replié en terres françaises depuis des lustres. En vain. Mais on a eu mieux en échange, une nouvelle encore plus réjouissante : Robert Crumb a été censuré !  Encore et toujours subversif donc. Quel bel hommage à son immense talent et à sa sacrée réputation que de voir l’Institution décréter que son dessin ne pouvait être diffusé. Si l’affiche de Crumb n’a pas été "retenue" par le conseil municipal d'Angoulême et du FIBD, c’est en raison de son caractère "dérangeant" et de ses allusions sexuelles "qui ne permettaient pas de l'exposer au grand public" s’était défendu le Festival. La planche de Crumb sobrement intitulé "Fuck Off Festival, Angoulême" avec ses 14 cases pornographiques est effectivement un petit chef d’oeuvre de provocation. Le plus hilarant c’est qu’il est question de morale et de censure dans cette planche qui n’oublie pas de se moquer au passage du plus grand Festival de la BD du monde, de ses prix et distinctions attribués dans un cérémonial qui se prend de plus en plus au sérieux. 

Crumb censuré et remplacé par une affiche d'une rare laideur

Affiche du Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême en 2000. Président du jury : Robert Crumb. Grand Prix : Florence Cestac. CRÉDIT PHOTO : FIBD ANGOULÊME
Affiche du Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême en 2000. Président du jury : Robert Crumb. Grand Prix : Florence Cestac. CRÉDIT PHOTO : FIBD ANGOULÊME

Crumb censuré, à la place on a dû se contenter d’une affiche froide comme celles que les boites de comm' en faisaient à l’époque : très institutionnelle, sans dessins, les noms des auteurs à peine lisibles dans un aplat violet d’une rare laideur. Mais les sponsors et les partenaires du Festival eux sont bien visibles. Tiens, on aperçoit tout en bas à droite l’ancien logo de France Culture… bientôt remplacée par RTL, Inter, Europe 1. 

Que nous dit encore cette affiche grandeur et décadence du Festival d’Angoulême ? Peut-être que l’esthétique des années 90 vieillit mal ? 

5- 2012. Art Spieglman, l’Adieu au papier 

Affiche du Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême en 2012. Président du jury : Art Spiegelman. Grand Prix : Jean-Claude Denis. CRÉDIT PHOTO : FIBD ANGOULÊME
Affiche du Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême en 2012. Président du jury : Art Spiegelman. Grand Prix : Jean-Claude Denis. CRÉDIT PHOTO : FIBD ANGOULÊME

Le grand Art Spieglman sait que l’Affiche du Festival d’Angoulême est largement diffusée dans les stations de métro. Non seulement il a bien pigé le rituel français mais il lui rend hommage. Et, tout en répondant au cahier des charges qui consiste à représenter ses propres personnages rencontrant d’autres héros connus de la BD, l’auteur de Maus réussit à faire passer son message perso, très "signe des temps" également. Dans cette station de métro où l’affiche du festival se confond déjà d’autres plus anciennes, le personnage du premier plan lit sa bd sur tablette. En contraste et en plus petit, les trois célèbres héros de papier en train de  feuilleter des revues de BD ont toute l’innocence du passé.  "Amateurs de BD nous sommes en 2012, préparez vous à changer de support !" semble implorer dans un joyeux optimisme l’affiche. L’Adieu au papier de Spiegelman en un dessin. Du Grand Art. La plus belle de toutes les affiches d’Angoulême ?