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Le gel hydroalcoolique, une révolution inventée il y a 20 ans

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Des mains sales.
Des mains sales.
© Getty - D. Sharon Pruitt Pink Sherbet Photography

Face à la flambée des prix du gel hydroalcoolique, le gouvernement a dû encadrer ses prix. Ironique, quand on sait que son inventeur, qui a créé cette solution il y a 20 ans, avait décidé de la rendre publique pour qu'elle soit accessible au plus grand nombre. Mais comment fonctionne-t-elle ?

C'est, avec le masque chirurgical, l'objet le plus "in" du moment. Les étals des pharmacies comme des supermarchés ont été dépouillés du moindre flacon de gel hydroalcoolique, au point que son prix s'est envolé : 30 € les 500 ml, quand la même quantité est en général plus proche des 5 euros. La peur d'être infecté par le Coronavirus (Covid-19) a transformé ce produit pourtant simple à fabriquer en une denrée rare, au point que le gouvernement a dû encadrer les tarifs en annonçant un plafond de 3 euros les 100 ml. 

La situation ne manque pas d'ironie, quand on sait que ses inventeurs, le médecin épidémiologiste suisse Didier Pittet et le pharmacien William Griffiths, ont rendu ce produit accessible avec l'aide de l'Organisation Mondiale de la Santé, afin de limiter les risques d'infection dans les hôpitaux. 

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Une invention vieille d'un quart de siècle

A la base du parcours menant à la création du gel hydroalcoolique se trouve pourtant une question simple : comment le personnel soignant peut-il se laver les mains plus efficacement ? Au cours de ses études de médecine, alors qu'il se spécialise dans les maladies infectieuses, le médecin épidémiologiste de l'Hôpital Universitaire de Genève, Didier Pittet, s'intéresse à la question des infections liées aux cathéters intraveineux, responsables de 20 à 30 millions d'infections hospitalières par an. C'est ce que raconte Thierry Crouzet dans sa biographie consacrée au médecin, intitulée Le Geste qui sauve (disponible sous licence Creative Commons) :

Il fait sienne la question de Pasteur : "Au lieu de s’ingénier à tuer les microbes dans les plaies, ne serait-il pas plus raisonnable de ne pas les y introduire ?"

Avec l'aide d'une équipe de quatre infirmières, Didier Pittet commence à mener au sein de son propre hôpital, à Genève, une enquête sur le nombre d'infections contractées sur place : près de 18 % des patients en seraient victimes. Ils découvrent alors que les infections sont dues pour l'essentiel à l'impossibilité pour les praticiens de se laver les mains à l'eau et au savon antiseptique aussi souvent que nécessaire, notamment en raison du manque de temps. Pour bien faire, une infirmière devrait en effet se laver les mains avant chaque manipulation : concrètement, elle a donc environ 22 occasions par heure de le faire, chaque lavage de mains durant en moyenne 2 min. Matériellement, la méthode est impossible, et les mains sont lavées près de 40 % de moins qu'elles ne devraient l'être.

Face à cette incohérence, Didier Pittet entrevoit une solution : il faut utiliser de l'alcool, un puissant antiseptique. Mais "on l’utilisait peu à l’hôpital", se souvient-il dans Le Geste qui sauve. "On consommait à peine 15 000 flacons par an, contre 250 000 aujourd’hui !" 

Étrange signe du destin, le pharmacien des Hôpitaux universitaires de Genève, William Griffiths, se trouve être un spécialiste des solutions alcoolisées. Depuis plusieurs années déjà, il travaille à la création d'une solution alcoolique pour les mains. Au cours des années 1970, il a d'ailleurs déjà testé plusieurs variantes et compris qu'il est nécessaire d'ajouter de l'eau à l'alcool, car ce dernier, seul, ne se fixe pas sur les germes et ne les détruit pas. 

William était déjà prêt. Comme s’il attendait depuis toujours que je vienne le trouver.  C’est le père de la solution hydroalcoolique. [...] Il avait toujours cinquante mille idées de variations. Il hésitait, revenait en arrière. J’étais obligé de choisir, sinon on serait encore en train d’expérimenter. Didier Pittet

Le gel hydro-alcoolique a permis de diviser par deux le nombre d'infections nosocomiales.
Le gel hydro-alcoolique a permis de diviser par deux le nombre d'infections nosocomiales.
© Getty - Steven Puetzer

En 1995, grâce à cette rencontre, le gel hydroalcoolique est né. A force d'études et d'expériences, Didier Pittet, William Griffiths et leur équipe d'infirmières édictent une liste de cinq moments clés où il est indispensable, pour les soignants, de se laver les mains : 

  • Avant de toucher un patient
  • Avant un geste aseptique (prise de sang par exemple)
  • Après un risque d’exposition à un liquide biologique
  • Après avoir touché un patient
  • Après avoir été en contact avec l’environnement d’un patient

Avec le gel hydroalcoolique, la friction des mains avec l'alcool est non seulement plus rapide qu'un lavage de mains classique, et quasiment aussi efficace quand il s'agit de se débarrasser des bactéries et autres virus. Ne reste plus qu'à tester la solution ailleurs qu'à l'Hôpital Universitaire de Genève. John Boyce, infectiologue aux Etats-Unis, teste le premier les règles édictées par l'équipe du Dr Pittet, dont il est un ami, dans son propre hôpital de New Haven, dans le Connecticut. Il commence par suivre le protocole en se lavant les mains au savon. "Au bout de deux semaines, ses mains étaient couvertes de plaques rouges et de petites plaies face à l'intensité des lavages", raconte Thierry Crouzet dans Le Geste qui sauve. Passant ensuite à la solution mise au point par les Genevois, les mains du médecin reprennent une apparence normale... Le gel hydroalcoolique semble définitivement plus efficace. 

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Du milieu hospitalier à une utilisation mondiale 

Fort de ce constat, le Dr Pittet et son équipe publient, en 2000, dans la revue médicale britannique The Lancet, les résultats d'une première expérience. L'utilisation de leur gel hydro-alcoolique, selon les modalités de lavage des mains qu'ils ont définies, permet de constater que le personnel soignant se lave bien plus souvent les mains : le gel sèche en effet presque instantanément, ce qui est un gain de temps non négligeable. Surtout, les médecins réalisent que l'utilisation du gel a permis de diviser par deux le taux d'infection dans les services hospitaliers. 

Au cours de l'expérience, les chercheurs ont profité de l'occasion pour diffuser auprès du personnel soignant les bonnes pratiques et promouvoir une culture de de la sécurité sur le plan institutionnel. Rapidement, l'étude fait des émules, raconte Didier Pittet

La dynamique était lancée. Entre 2001 et 2003, de nombreux hôpitaux ont visité les hôpitaux universitaires de Genève pour mieux comprendre la stratégie mise au point par le Service de prévention et contrôle des infections (PCI) - ce qui nous a permis de valider sa reproductibilité au sein d’autres structures. Nous avons alors été approchés par l’OMS pour porter un programme mondial en ce sens.

En mai 2004, c'est en effet l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) qui contacte le Dr Pittet : l'institution veut lancer un programme intitulé "Clean hands save your life", qui vise à mettre le lavage des mains au centre des préoccupations hospitalières. 15 000 hôpitaux adhèrent au programme et Didier Pittet décide quant à lui de rendre la formule de la solution hydroalcoolique publique

J’ai décidé de rendre la formule gratuite sur le site de l’OMS en visitant en 2006 un hôpital à 150 km de Nairobi en plein territoire massaï. On visite des chambres ; on discute avec le personnel soignant et, tout d’un coup, on découvre avec stupéfaction qu’il y a un flacon de gel mais enfermé dans une boîte en bois cadenassée pour en limiter l’accès, vu son prix exorbitant ! Un jeune chirurgien kényan formé en Angleterre était persuadé que, faute d’eau propre et suffisante dans ce coin reculé, le gel était la solution. Il avait raison. Mais à quel prix ! Pour moi, ça a été le déclic.

Sans brevet pour limiter sa diffusion, le gel hydroalcoolique se démocratise petit à petit, non sans difficultés dans certains pays

En Russie, certains buvaient la solution. On a dû mettre un vomitif dedans. En Grande-Bretagne, un soignant musulman refusait d'utiliser le gel hydroalcoolique au motif que le Coran interdit l'absorption d'alcool, même par la peau. On a donc utilisé de l'alcool isopropylique, qui ne pénètre pas.

Le gel hydroalcoolique devient rapidement indispensable dans les pays en voie de développement, où l'eau vient parfois à manquer : cette innovation permet de compenser l'absence d'eau courante. Selon les estimations de l'OMS, les campagnes incitant aux lavages des mains réguliers, couplées à l'invention du gel hydroalcoolique, permettent ainsi de sauver entre 5 et 8 millions de vies par an.

Le gel hydro-alcoolique est devenu obligatoire dans de nombreux hôpitaux.
Le gel hydro-alcoolique est devenu obligatoire dans de nombreux hôpitaux.
© Getty

Grâce à l'OMS, fabriquer soi-même son gel hydroalcoolique 

Si l'on voit des distributeurs de gel hydroalcoolique à chaque recoin d'hôpital, la solution inventée par le Pr Didier Pittet et le pharmacien William Griffiths, mise à disposition gratuitement, s'est depuis émancipée du milieu hospitalier. On la retrouve partout : dans les magasins, au restaurant, et chacun peut acheter son petit flacon en pharmacie ou en supermarché... 

Si les solutions hydroalcooliques ont des propriétés bactéricides, virucides et fongicides, elles n'ont cependant pas d'effets nettoyants et doivent donc idéalement être utilisées en complément d'un lavage de main plus occasionnel. 

En période de pénurie, il n'est pas compliqué de fabriquer soi-même son propre gel hydro-alcoolique. L'OMS a d'ailleurs indiqué, sur son site, la marche à suivre, les ingrédients étant très faciles à trouver dans le commerce... Attention toutefois, ce guide est avant tout destiné aux professionnels de la santé et les quantités indiquées correspondent à la fabrication de 10 litres de solution hydro-alcoolique. De quoi tenir peut-être jusqu'au bout de la crise du Coronavirus.