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Le grand jeu (périlleux) de Benjamin Netanyahu au Moyen-Orient

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Benyamin Netanyahou donne une conférence de presse le 13 août 2020 à Jérusalem pour annoncer la signature d'un accord de paix historique avec les Émirats Arabes Unis.
Benyamin Netanyahou donne une conférence de presse le 13 août 2020 à Jérusalem pour annoncer la signature d'un accord de paix historique avec les Émirats Arabes Unis.
© AFP - Abir Sultan / Pool

La "normalisation" entre Israël et les Emirats Arabes Unis annoncée la semaine dernière est caractéristique de la "diplomatie Netanyahu". Le Premier ministre israélien se cherche des alliés dans le Golfe pour isoler l'Iran. Mais plusieurs polémiques entachent cet accord historique.

Une véritable course. Dès l'annonce d'un accord de normalisation entre Israël et les Emirats Arabes Unis (E.A.U.) jeudi dernier en fin d'après-midi, les grandes chaînes de télévision israéliennes se sont lancé un défi : avoir le premier envoyé spécial dans le pays. Pour la petite histoire, Doron Herman est le premier arrivé à Dubaï pour la chaîne 13 avant d'être rejoint par nombre de confrères et consœurs israéliens.

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Après l'accord historique avec les Émirats, notre reporter est sur place à Dubaï : un tweet de la chaîne d'information 13 News.

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Dès lors, les médias israéliens ont abreuvé le public de reportages sur le petit Etat richissime : ses gratte-ciels exubérants, ses centres commerciaux gigantesques et ses hôtels de luxe, ses 50 degrés dehors et sa piste de ski couverte à -2 degrés, sa petite communauté juive visiblement à l'aise dans ce pays majoritairement musulman... Sans oublier les promesses économiques d'un tel accord entre high-tech, agriculture et tourisme. En Israël, plusieurs grands axes routiers ont été pavoisés du drapeau émirati également projeté sur la mairie de Tel Aviv. Durant le weekend qui a suivi, bon nombre d'Israéliens se sont réjouis sur les réseaux sociaux à grands coups de cœurs, de smileys et de "shabbat shalom, salam aleikoum" ("passez le shabbat en paix" en hébreu, "que la paix soit sur vous" en arabe).

Netanyahyu considère que le passé est devant lui. Il voit avant tout la sécurité de l'Etat d'Israël dans une perspective historique en rappelant régulièrement la Shoah et les menaces que représenterait l'Iran.

Mais derrière cet emballement parfois un peu mièvre s'est produit un événement diplomatique considérable qui met en lumière le Premier ministre israélien membre du Likoud (droite). Après l'Egypte en 1978 et la Jordanie en 1994, les Émirats ne sont que le troisième État arabe à reconnaître officiellement Israël. L'accord final doit encore être écrit mais cette normalisation annoncée par Donald Trump qui a chapeauté l'accord, est l'aboutissement d'une démarche entamée par Benyamin "Bibi" Netanyahu dès son retour au pouvoir en 2009. D'abord, il poursuit le désenclavement diplomatique et économique d'Israël. Ensuite, invoquant les déclarations belliqueuses des dirigeants à Téhéran, le chef du gouvernement israélien est persuadé que l'Iran constitue une menace existentielle pour Israël. "L'Iran est une obsession israélienne, quand Netanyahu se met à en parler, il en devient pavlovien, on sent qu'il se passe un truc dans la tête du bonhomme. Mais le pire, c'est qu'il croit à fond à son narratif", nous confie un diplomate européen qui s'est entretenu à plusieurs reprises avec "Bibi". Dès lors, une grande partie de son action extérieure a été guidée par cette préoccupation et par une vision "catastrophiste" du destin du peuple juif (le mot Shoah signifiant catastrophe) selon le diplomate et journaliste Freddy Eytan, biographe du chef du gouvernement israélien, joint par France Culture : "C'est le fils d'un historien de droite nationaliste et il rappelle toujours les faits à la lumière de l'Histoire juive. Netanyahyu considère que le passé est devant lui. Il voit avant tout la sécurité de l'Etat d'Israël dans une perspective historique en rappelant régulièrement la Shoah et les menaces que représenterait l'Iran. Il donne aux électeurs l'impression que nous sommes assiégés. Il dramatise." 

L'accord avec les Émirats est donc porté par cette préoccupation permanente de Netanyahou. Monarchie sunnite proche des États-Unis, les Émirats sont résolument opposés au régime de Téhéran. Les ennemis de mes ennemis étant mes amis, Israël s'est donc entendu avec les Émirats avec l'espoir de conclure des accords similaires avec d'autres pays arabes du Golfe comme Bahreïn, Oman voire l'Arabie Saoudite, pour constituer un glacis anti-chiite face à l'Iran.

Renversement du paradigme

Mais mercredi, le ministre saoudien des Affaires étrangères a douché les espoirs israéliens. Le prince Fayçal Ben Farhane a déclaré qu'il fallait d'abord "parvenir à une paix entre les Palestiniens et Israël" avant une normalisation entre l'Arabie Saoudite et Israël. "Une fois que cela se réalise, tout sera possible", a-t-il ajouté en conférence de presse à Berlin. Cette déclaration n'est pas anodine car l'accord entre Israël et les Émirats a constitué une mauvaise nouvelle pour les Palestiniens. Certes, l'accord est assorti d'un abandon des projets israéliens d'annexion partielle de la Cisjordanie. Donald Trump dit que l'annexion "n'est plus à l'ordre du jour", Israël évoque une "suspension" mais ce n'est qu'un soulagement apparent pour les Palestiniens. Fondamentalement, ces derniers évoquent "une trahison". 

"Les dirigeants palestiniens rejettent ce que les Émirats arabes unis ont fait. Il s'agit d'une trahison de Jérusalem et de la cause palestinienne", déclare le Président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas au pouvoir en Cisjordanie.

"Cela ne sert pas la cause palestinienne", estime de son côté le Hamas qui contrôle la bande de Gaza. Pourquoi ? Parce qu'avec cet accord, les Émirats rompent avec le plan de paix arabe proposé en 2002 sur initiative saoudienne, prévoyant que la création d'un État palestinien dans les frontières de 1967 précéderait tout accord entre un pays arabe avec Israël. "Il a renversé le paradigme. Aujourd'hui, la résolution du conflit israélo-palestinien n'est plus un préalable à une normalisation. Aujourd'hui, le dialogue avec les autres Arabes a supplanté le dialogue avec les Palestiniens", nous explique Barak Ravid, spécialiste diplomatique pour les sites d'information israélien Walla et américain Axios. Voilà pourquoi depuis une semaine, Benyamin Netanyahu martèle sa doctrine de "Paix contre Paix" : "La gauche et beaucoup de gens des média passent un moment difficile en voyant un Premier ministre israélien de droite conclure une paix véritable. C'est la Paix contre la Paix et non plus la Paix contre la terre", s'est-il vanté dans un communiqué.

Netanyahu le solitaire

Jusque là, donc, tout va bien pour Netanyahu. Le Premier ministre recordman de longévité en Israël (déjà plus de 14 ans cumulés au pouvoir) tient désormais son legs. L'éditorialiste du Jerusalem Post Seth Frantzman nous rappelle que "Bibi tient beaucoup à laisser son empreinte. Il veut devenir une figure historique à l'image d'un Churchill. Il veut donc se voir crédité d'une grande initiative." 

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Begin avait signé avec l'Egypte, Rabin avec l'OLP et la Jordanie, Barak avait évacué le sud-Liban et Sharon quitté Gaza ; Netanyahu peut à présent brandir la normalisation avec les Émirats. Sauf que le legs est déjà sujet à polémique. À peine l'accord annoncé, Bibi expliquait qu'il n'avait pas tenu au courant ses ministres - centristes - des Affaires étrangères et de la Défense pour éviter "des fuites". C'est dire le niveau de confiance au sein du cabinet ! Chargé de la Défense dans le gouvernement de coalition, son rival Benny Gantz a réagi mollement lors d'une conférence de presse à Tel Aviv : "Il est vraiment inconvenant que je n'ai pas été informé de l'accord avec les Émirats. Mais si je dois ravaler ma fierté en échange d'un accord de Paix, je ferai ainsi. Je ne suis pas ici pour retirer un bénéfice quelconque." Le public israélien et les commentateurs n'ont même pas été surpris par le cavalier seul de leur Premier ministre qui a préféré s'appuyer sur le directeur du Mossad ou sur le Conseil de sécurite nationale tous deux à sa main, plutôt que sur les diplomates ou les militaires. Pour Seth Frantzman "C'est toute l'histoire de Bibi. Malgré son procès en cours pour corruption, il veut montrer qu'il est le seul à pouvoir arriver à quelque chose. 

Il ne fait pas confiance, il veut tout gérer pour être le seul à en tirer bénéfice" 

Mais l'affaire ne s'arrête pas là. Mardi dernier dans le quotidien Yediot Aharonot, le plus vendu en Israël, le célèbre journaliste Nahum Barnea affirmait que le deal conclu entre Israël et les E.A.U. sous la houlette de Washington prévoyait la vente d'avions F35 américains ultra-perfectionnés aux Émirats. Or, la loi américaine garantit à Israël qu'il est le seul au Moyen-Orient à bénéficier du matériel militaire de pointe provenant des États-Unis. Par cette clause, Israël est certain d'avoir toujours l'armée la mieux dotée de la région. Depuis, c'est parole contre parole. Benyamin Netanyahu affirme qu'il n'a jamais été question de faire sauter cette clause en faveur des Émirats quand Donald Trump déclare à la Maison-Blanche que les E.A.U. "ont de l'argent et ils aimeraient bien commander quelques F35 qui sont les meilleurs avions de combat du monde. On verra ce qui se passe, tout cela est en cours d'examen."

Course aux armements ?

Pour le professeur Nahum Shiloh, spécialiste du Golfe au Centre Moshe Dayan de l'Université de Tel Aviv interrogé par France Culture "C'est un problème car Israël va perdre le monopole des F35 et son avantage technologique. Cela va accélérer la course aux armements dans la région. Une fois que les E.A.U auront leurs F35, l'Arabie Saoudite voudra les siens, puis l'Egypte et d'autres pays encore. Puis, des ennemis d’Israël comme l'Iran ou la Syrie chercheront l’équivalent des F35 auprès de la Russie ou de la Chine. Et bien sûr, personne ne garantit qu'il n'y aura pas de vols de technologies par des hackers. 

Je pense que c'est un souci majeur pour la sécurité d'Israël

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Benyamin Netanyahu, le "monsieur Sécurité", d'Israël a-t-il accepté qu'un pays arabe accède à de telles armes pour conclure la Paix avec ce dernier ? A-t-il bradé la supériorité militaire israélienne pour figurer en bonne place dans les livres d'Histoire ? A-t-il pris un risque calculé comme c'est souvent le cas en diplomatie ? A-t-il dû plier pour faire plaisir au parrain américain ? "Personnellement, même si je n'ai pas la preuve de ce que j'avance, je pense qu'il savait que les Etats-Unis voulaient vendre des F35 et qu'il y a consenti. Mais en réalité, c'est surtout une décision des États-Unis et non d'Israël. Je pense que l'administration Trump a très envie de vendre des systèmes d'armements sophistiqués et coûteux dans la région. L'élection présidentielle arrive et le gouvernement américain veut montrer qu'il fournit du travail à l'industrie d'armement américaine", estime Nahum Shiloh. Qu'il s'agisse d'une décision américaine, israélienne ou d'un compromis entre les deux pays, Netanyahu est très critiqué en Israël : "c'est la Paix contre les avions", ironisent plusieurs éditorialistes ou opposants politiques, en paraphrasant la doctrine du Premier ministre. Dans le Jerusalem Post, l'ambassadeur américain David Friedman, tenant de la ligne Netanyahu, a assuré que "la sécurité israélienne n'était pas amoindrie par l'accord". Mais si les E.A.U. accèdent aux mêmes équipements de pointe qu'Israël, ses propos suffiront-ils à rassurer l'establishment militaire en Israël et le lobby pro-israélien aux Etats-Unis AIPAC ?

Transformer un coup de maître en scandale

En leur temps, Begin, Rabbin et leurs successeurs évoqués plus haut avaient été accusés de mettre en danger la sécurité d'Israël à l'occasion de leurs grandes manœuvres diplomatiques ou stratégiques. Le biographe de Netanyahu Anshel Pfeffer s'interroge dans le quotidien de gauche Haaretz : "Comment la grande réussite diplomatique de Netanyahu a-t-elle tourné au fiasco politique ? Une erreur du Premier ministre dont il est seul responsable a transformé son coup de maître en un scandale potentiellement explosif touchant à la sécurité nationale." À coup sûr, cet accord entre Israël et les E.A.U. restera dans l'Histoire. En bien ou en mal ? Cela reste à écrire.