Publicité

Le grand réveil

Par

Moscou, le 26 fevrier 2012
Moscou, le 26 fevrier 2012
© Radio France - Alexis Ipatovtsev

Il est de bon ton, parmi les journalistes hexagonaux, d’acclamer les récentes protestations. Qu’elles se déroulent en France ou ailleurs dans le vaste monde. Qu’il s’agisse des « indignés », de ceux qui veulent « occuper Wall Street » ou des révoltés arabes. Les protestations les plus récentes ont eu lieu en Russie.

Et la presse russe ? Et bien, c’est un peu pareil. Si vous êtes un media fidèle au pouvoir vous pointez, d’abord, tous les dangers des révolutions en général, en soulignant la désastreuse expérience de la révolution de 1917 mais aussi le prétendu chaos, qui a suivi les révolutions rose, orange etc. dans les anciennes républiques soviétiques. Et vous n’oublierez surtout pas de souligner que, sans doute, tout cela est inspiré par les américains qui veulent démembrer, affaiblir la Grande Russie renaissante après les années 90, libre et démocratique, mais très chaotique.

Publicité

De l’autre coté de la barricade se trouvent ceux qui voient dans les récents développements les signes du renouveau démocratique et du déclin imminent du régime de la « démocratie contrôlée », comme on dit en Russie, instaurée par un ex-colonel des services secrets soviétique et, on l’oublie souvent, le ministre du commerce extérieur de la ville de Saint Pétersbourg à l’époque du capitalisme naissant.

En réalité, les premières recherches sociologiques, faites parmi les premières dizaines de milliers de manifestants à Moscou en décembre, ont fait apparaître une image assez inhabituelle.

Ce ne sont pas les plus pauvres qui protestent, en demandant, comme toujours l’augmentation de leurs salaires. Cela vous ne le verrez jamais en Russie, ou presque.

Ce ne sont pas les pilotes ni les cheminots, à savoir ceux qui risquent de perdre leurs avantages sociaux. On ne les voit jamais non plus.

Les mères ne vont jamais manifester par millions en demandant la professionnalisation de l’armée, pour protéger leurs fils contre l’armée actuelle où le bizutage fait rage.

Et on ne voit que rarement la branche russe des « indignés » ou du mouvement « Occupy Wall Street ». Protester contre le capitalisme dans une société qui a tellement souffert de l’application du marxisme est une idée absurde.

Et, pourtant, par centaines de milliers désormais, les gens descendent dans les rues de quelques dizaines de grandes et moyennes villes entre l’ex-Königsberg et l’éternel Vladivostok.

Ceux qui sont dans la rue - ce sont ceux qui vivent bien dans cette Russie de Vladimir Poutine !

Et pourtant ils ne sont pas heureux ! Ils ne sont pas heureux par ce qu’ils veulent …du respect ! Oui, oui, un peu comme ce qu’on réclame dans les banlieues françaises.

L’alliance ou plutôt un « concordat », conclue entre le pouvoir et la société russe dans les années 00 du 21eme siècle était très simple : vous nous laissez gérer le pays tranquillement, et nous, on vous laisse également tranquille. Allez, vous pouvez vous coucher ! Nous, le président et ses voisins de la datcha ou ses ex collègues à la mairie de St.Pétersbourg, on vous garantit un sommeil profond !

Et, effectivement, pendant que la société dormait, le PNB a presque doublé, les salaires de tous le monde ont été quintuplés, la guerre en Tchétchénie s’est terminée. Si on exclut la période de la reconstruction d’après -guerre, pour la première fois depuis la révolution de 1917, chaque nouvelle année est meilleure que la précédente. Comment ne pas aimer un tel pouvoir et son symbole suprême, Vladimir Vladimirovich Poutine ? Pas étonnant que sa côte de popularité oscille depuis dix ans entre 60 et 80%.

Donc, que s’est il passé pour que les gens descendent dans les rues au mois de décembre 2011? Les élections un peu truqués ? Mais les élections de 2007 ont été truquées, les élections de 2003 aussi. Et tout le monde restait au lit. Pourquoi, donc, ce Grand Réveil en décembre 2011 ?

Internet ? Mais internet existait déjà en 2007 et on y voyait les vidéos des manipulations dans des bureaux de votes. Mais quand l’opposition appelait a manifester elle se retrouvait toujours en compagnie de 150 fidèles et jamais plus.

Ce qui est vraiment changé, en revanche, c’est la manière dont se distribue l’information grâce à l’apparition des réseaux sociaux, le célèbre Facebook, évidemment, mais aussi un réseau géant proprement russe, créé il y a 5 ans par un étudiant pétersbourgeois de 25 ans, VKontakte.

Je fais le monitoring de ces deux réseaux depuis quelques années et je les considère toujours comme un lieu idéal pour partager, disons, l’information brève et insolite. Mais jamais on n’y parle politique ! Jamais ! Et puis on a eu le 24 septembre…

Le 24 septembre 2011 le président Medvedev a déclaré qu’il ne se représentait pas aux élections présidentielles mais qu’il proposait, en échange, la candidature de son premier ministre qui n’est autre que l’ex-président Poutine. Vladimir Vladimirovich a tout de suite remercié celui qui fut son chef d’administration avant de devenir le président et, en souriant, a déclaré : « Bon, mes chers compatriotes, vous avez compris, bien évidemment, que cela a été décidé ainsi dès le début, il y a quatre ans, haha ! »…

C’est cette dernière phrase, qui a mis l’huile sur le feu. Les réseaux sociaux russes ont commencé à réagir. Le profil Facebook du futur ex-président Medvedev, qui n’était autrefois qu’un vulgaire cahier de doléances et suggestions, a été inondé par des milliers des commentaires de mécontents : «Honte à vous !» ou « J’ai honte de vivre dans un tel pays ! »

Deux mois après il y a eu les élections législatives. Et, comme en 2007, on filmait les trucages avec les urnes. Mais cette fois ci, je ne sais pas pourquoi, on a commencé à partager ces vidéos. Et à les partager massivement !

Le lendemain des élections l’opposition a appelé à manifester. Et, tout d’un coup, cinq mille personnes se sont retrouvées dans les rues de Moscou. Bien évidemment, comme auparavant dans ce genre de situation, les organisateurs ont été arrêtés et emprisonnés pendant 15 jours. Mais cette fois ci les réseaux ont commencé à en parler et à proposer de manifester à nouveau ! C’est sur les réseaux qu’on a appelé à manifester le 10 et le 24 décembre, et puis le 4 et le 26 février. « On », ce sont de simples internautes, pas les politiques, même si ces derniers ont également répondus présent.

A chaque manifestation, en fonction des courants politiques, la presse s’inquiétait ou espérait, que tout cela soit éphémères, toutes ces manif à la sauce Facebook, mais chaque fois le nombre des manifestants augmentait.

C’est un véritable mystère pour moi, pourquoi la plupart de mes amis sur les réseaux, si confortables pour discuter, il y a encore deux mois, sur les faits divers et si indifférents à la politique, ont commencé, d’un seul coup, à cliquer sur « j’aime » en bas d’une image d’un slogan de la dernière manif : « Ne pas secouer la barque, notre rat a la nausée », en référence aux commentaires des idéologues proches du pouvoir actuel, selon lesquels, Vladimir Poutine (qui, c’est vrai, fait un peu penser a ce charmant animal qu’on trouve souvent dans les cales des bateaux) est la meilleure garantie contre tous les cataclysmes. Apres 10 ans d’un sommeil indifférent, les fans de l’architecture japonaise ou des séries télévisées de la BBC sur Facebook, passent désormais leurs temps à diffuser ce genre d’images et créent, composent eux-mêmes, des commentaires extrêmement drôles, sans oublier d’attacher un lien vers le site ou la toute dernière blague est déjà formatée dans Photoshop et prête à être imprimée. C’est ainsi que je me suis retrouvé à la manif en compagnie d’une jeune agricultrice style néo-rural, son père, propriétaire de six PME produisant des piscines pour jardins, une dizaine d’étudiants de l’Université Européenne de St.Pétersbourg, spécialistes en marketing, et une critique de théâtre, tous portant les affichettes format A4 « Nous sommes pour les amphores honnêtes ! »

Peut avant son tour d’échangisme politique, Vladimir Poutine a plongé dans la Mer Noire devant les cameras et, a évidemment, toute de suite trouvé une amphore grec du 6eme siècle avant Jésus Christ. Même pour la télé officielle cela avait l’air un peu gros et un journaliste a demandé poliment à monsieur le premier ministre comment il était arrivé à retrouver un tel trésor ? Sans hésitation Poutine a répondu : « Mais, c’est évident, tout a été arrangé ! »…

C’est, précisément, contre ce cynisme absolu, quand les gens entendent le chef dire, comme d’habitude de façon grossière mais, en même temps, dans un russe parfait, sans fautes grammaticales, « Je vous ai tous eu !», c’est là que les russes sont descendus dans les rues.

Oui, ce ne sont, pour l’instant, que les russes connectés, et connectés de façon active, même si en Russie d’aujourd’hui le haut débit existe presque partout. Mais ils entrainent derrière eux les autres, d’abord les connectés moins actifs, ou leurs parents, peut-être non connectés. Les réseaux, un formidable outil de marketing sincère, ont créé un miracle : la protestation est une tendance très à la mode ! Si tu es indifférent, tu es un « has been » !

Ceux qui ont appris à être extrêmement ironique (et les réseaux sociaux russes le sont depuis le début) en composant leurs statuts sur Facebook, appliquent désormais ce formidable art de l’écriture brève et pointue dans le champ politique.

L’avenir nous dira quels fruits portera cette nouvelle manière de s’exprimer politiquement. Une chose est sure. Ni les journalistes, ni les politologues, n’ont rien vu venir. Et ils sont bien incapables de vous dire aujourd’hui combien de personnes vont descendre dans les rues le 5 mars, après les élections présidentielles jouées d’avance.

Le corps social, pas seulement russe, est un peu malade, c’est vrai. Il réagit à cette maladie d’une manière ou d’une autre. Une chose est claire, on ne sait pas vraiment ou et comment cette réaction se fera sentir.

En somme, c’est comme une réaction allergique. Cela peut gratter. Ou étouffer.