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Le Japon chasse la baleine mais n'en mange plus

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Un restaurant servant de la viande de baleine à Tokyo le 26 décembre 2018.
Un restaurant servant de la viande de baleine à Tokyo le 26 décembre 2018.
© Getty - Kyodo News

Repères. Le Japon a annoncé son intention de reprendre la chasse commerciale à la baleine l'an prochain. Le pays se retire de la Commission baleinière internationale qui imposait un moratoire depuis 1986 : décision plus identitaire qu'économique car, au Japon, la baleine n'est quasi plus consommée.

Le Japon a annoncé le 26 décembre son retrait de la Commission baleinière internationale (CBI), l'instance multilatérale qui impose un moratoire sur la pêche des cétacés depuis 1986. Tokyo contournait déjà l'interdiction en pratiquant la chasse à des fins de recherche, autorisée par la CBI, mais cette justification a été rejetée par la Cour internationale de justice (CIJ) de l'ONU en 2014. Les juges ont estimé que l'argument scientifique était irrecevable, constatant que la viande des baleines se retrouvait dans le commerce. En décidant de reprendre la chasse commerciale, le Japon sort d'une hypocrisie mais il ne répond pas à une demande pressante de sa population : la consommation de viande de baleine est devenue rare. La question est devenue un enjeu identitaire.

La baleine : un plat national tombé dans l'oubli

Des baleiniers à l'ancre en 1955 dans le port de Shimonoseki, haut-lieu de la chasse aux cétacés
Des baleiniers à l'ancre en 1955 dans le port de Shimonoseki, haut-lieu de la chasse aux cétacés
© Getty - Yasuo Tomishige

La chasse à la baleine est documentée depuis le Moyen Âge au Japon : au XIIe siècle, des pêcheurs commencent à capturer ces animaux au harpon, d'après l'Association japonaise de la chasse à la baleine. La pratique s'organise réellement au XVIIe siècle dans la ville de Taiji (ouest), un lieu décrié aujourd'hui pour les chasses aux dauphins qui y sont menées. Il faut toutefois attendre les techniques modernes et industrielles pour que la pêche soit pratiquée à plus grande échelle. À la fin du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe, le pays leader en la matière n'est pas le Japon mais la Norvège, dont les baleiniers revendent la chair et les produits dérivés de ces animaux : les matières grasses servent à huiler les rouages des machines ou à allumer l'éclairage public.

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L'apogée de la chasse à la baleine au Japon arrive plus tard. À la fin de la Seconde guerre mondiale, les cétacés jouent un rôle salvateur en apportant des protéines à une population qui en manque cruellement. Entre 1947 et 1949, 45% de la viande consommée au Japon provient de baleines et ce produit constitue la base de l'alimentation japonaise. Après guerre, le nombre d'animaux prélevés chaque année monte en flèche avec un pic à plus de 24 000 prises en 1964 (sur un total mondial de plus de 35 000). Cependant, la consommation baisse peu à peu et la chute des captures est déjà très prononcée quand le moratoire de 1986 entre en vigueur (environ 3 500 captures). 

Cette année-là, la Commission baleinière internationale vote une pause de la chasse commerciale. Le Japon signe le texte mais entame dès l'année suivante une pêche à des fins scientifiques autorisée par le traité : une forme d'hypocrisie dénoncée par d'autres pays et plusieurs ONG, qui aboutit à la décision de la Cour internationale de justice le 31 mars 2014. Les juges somment alors le Japon d'arrêter ce qu'ils considèrent comme une pseudo chasse scientifique dans l'Antarctique.

Une question devenue identitaire

L'histoire de la chasse à la baleine au Japon.
L'histoire de la chasse à la baleine au Japon.
© AFP - Gal Roma

Cette décision de la CIJ intervient alors que la consommation de baleine a drastiquement chuté dans le monde et au Japon. En 2016, la flotte nippone a prélevé un peu plus de 400 cétacés mais l'aliment ne fait plus recette auprès du public : en 2012, un sondage révèle que neuf Japonais sur dix n'ont pas acheté de viande de baleine au cours des douze derniers mois. En 2015, la consommation annuelle ne représente plus que 4 000 à 5 000 tonnes, soit 40 grammes par an et par personne.

Mais si la baleine est boudée dans les assiettes, elle déchaîne les passions dans le champ politique. La décision de la CIJ et les campagnes successives des ONG ont attisé un sentiment identitaire au Japon : en 2014, le ministre de l'agriculture et de la pêche Yoshimasa Hayashi réagit à la condamnation de la CIJ en dénonçant "une attaque culturelle, une sorte de préjugé sur la culture japonaise". L'affaire révèle au passage les liens forts qui existent entre certains hommes politiques et l'industrie de la pêche : Yoshimasa Hasyahi est né dans la ville de Shimonoseki (ouest), un important port de pêche à la baleine. Le premier ministre Shinzo Abe est lui aussi élu de la province de Yamagushi, où se situe cette localité.

Attaquer la baleine revient alors à attaquer la souveraineté japonaise. Joji Morishita, représentant japonais à la Commission baleinière internationale, expliquait ainsi : "Si les habitants de l'Inde essayaient d'imposer leur façon de traiter les vaches au reste du monde et promouvaient l'interdiction de manger des McDonalds ou des hamburgers, que se passerait-il ?".

Mais paradoxalement, l'annonce de la reprise de la chasse commerciale des baleines par le Japon constitue une avancée pour certaines ONG. Si ces dernières regrettent la décision prise par Tokyo, elles notent en revanche que les baleines de l'Antarctique seront en paix désormais - la pêche "scientifique" japonaise se déroulait dans cette région et va s'arrêter : "la guerre est longue, la grande bataille est gagnée", proclame ainsi le militant pro environnement Andrew Darby sur son compte Twitter, "les baleines de l'Antarctique sont sauves (...). Les baleiniers japonais sont vieillissants et ils sont désormais obligés de chasser dans leurs eaux territoriales. Leur sort est désormais entre les mains du peuple japonais."