Le jaune - histoire d'une couleur déchue

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Le jaune, histoire d'une couleur déchue

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Histoire | Les "Gilets jaunes" auraient-ils pu être bleus ou verts ? Du rire jaune qui sent le soufre à l'étoile des Juifs, du symbole des cocus et du stigmate des traîtres au "maillot jaune" des leaders, le jaune a une histoire passionnante.

L'histoire du jaune est celle d'une longue dévalorisation par l'Occident chrétien. Michel Pastoureau, historien médiéviste, spécialiste de la couleur, insiste sur l'intrication entre valeurs morales et couleurs, dont les traces perdurent dans l'inconscient collectif, jusqu'à aujourd'hui.  

A Lascaux
A Lascaux
© AFP

En savoir plus : Conscience de classe des Gilets jaunes

Dès la Préhistoire, l’homme maîtrise cette couleur, sous forme d’ocre dans les peintures pariétales. Rapidement, on sait teindre en jaune grâce à des plantes comme le genêt ou le safran. Dans l’Antiquité classique, le jaune est valorisé. Les Romaines s’en vêtissent lors de cérémonies ou de mariages.

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fresque romaine
fresque romaine
© AFP

Avec le Christianisme, le Moyen Âge dégrade la valeur associée au jaune. Après l’échec des Croisades, on cherche des ennemis à l’intérieur du pays. On crée des codes d’exclusion, des vêtements d’infamie pour stigmatiser. Judas est d’abord représenté avec les cheveux roux, puis porte une robe jaune à partir du XIIe. Jaunes donc aussi, la rouelle ou l’étoile qui désigne les Juifs à partir du XIIIe siècle dans les villes européennes ; un signe que les Nazis reprendront dans les années 1930. Le jaune devient la couleur de l’ostracisme. La symbolique médiévale fait du jaune la couleur des tricheurs, des traîtres, des félons, du mensonge, de la maladie. 

"Le Baiser de Judas", de Giotto
"Le Baiser de Judas", de Giotto
© Getty

La couleur dorée absorbe les symboles positifs du jaune - soleil, joie, puissance. Le jaune devient une couleur mate, triste, qui rappelle l’automne ou le déclin. Il est associé  au soufre, dont on croit que les vapeurs provoquent un rire démoniaque, un “rire jaune”  

"La Morphine" de Santiago Rusinol Prats
"La Morphine" de Santiago Rusinol Prats
© AFP

Il est aussi associé à la folie. Les bouffons ou les fous en sont vêtus. On peint en jaune la maison des faux-monnayeurs. Au XIXe siècle, les époux trompés, cocus, sont caricaturés en costume jaune avec la valorisation de l’électricité, et la caution scientifique des trois couleurs primaires, dont le jaune. 

Le jaune se réhabilite doucement. Il se modernise avec le “maillot jaune”, inventé en 1919 par l’ancêtre de L’Equipe. Il devient synonyme de “leader” en France ou en Italie alors que le doré chrétien cesse d’être son rival, l’orangé le concurrence, symbole de joie et de dynamisme. Dans les années 2000, le “gilet de haute sécurité” est jaune pour trancher de façon visible avec l’environnement et protéger les routiers ou les cyclistes. Mais le jaune n’est toujours pas totalement débarrassé de ses oripeaux négatifs. 

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