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Le jour où l'Amérique a découvert un super-héros noir appelé Black Panther

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Case tirée de "Black panther" chez Marvel.
Case tirée de "Black panther" chez Marvel.
- Jack Kirby

"Black Panther", le film consacré au premier super-héros noir chez Marvel, a rencontré un succès mondiale en 2018. Sa naissance, la même année que celle du parti des Black Panthers, est ancrée dans une époque où la question raciale a explosé au visage de l'Amérique.

Black Panther, le film de super-héros Marvel signé Ryan Coogler sorti en 2018, a connu un succès planétaire inattendu : plusieurs milliards de dollars de recettes mondiales et plus de 3,5 millions de spectateurs sont allés le voir en salles en France. Il est resté cinq semaines d’affilée en tête du box-office américain, une absolue performance. Il a fallu deux décennies pour qu'un blockbuster se ré-atelle à un super-héros noir, vingt ans après la sortie de Blade, par Stephen Norrington. 

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"Black Panther", la Panthère noire, est pourtant un personnage central de la cosmogonie des comics américains. Il est né en juillet 1966, l'année même où voit le jour le Black Panther Party for Self-Defense, mouvement révolutionnaire de libération afro-américaine fondé le 15 octobre 1966 en Californie par Seal et Newton, deux Noirs nés au Texas et en Louisiane. D'inspiration révolutionnaire et communiste, le mouvement entend rompre avec l'approche non-violente de l'antiracisme à la Martin Luther King (qui sera assassiné deux ans plus tard, en 1968). 

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1966, qui marque la naissance de ce personnage de la panthère noire dans la série de Stan Lee et Jack Kirby Les Quatre Fantastiques, est aussi l'année d'un discours important que prononcera Stokely Carmichael, leader noir étudiant, à Berkeley, en Californie, et dont vous pouvez retrouver l'intégralité (en anglais) par ici. Le militant originaire de Trinidad-et-Tobago commence par saluer le privilège de s'adresser au "ghetto blanc" que peut représenter l'université californienne.

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Stokely Carmichael, qui quittera fin 1966 le SNCC, "Comité de coordination des étudiants non violents", pour les Black Panthers, en deviendra l'une des figures prépondérantes. En 1967, Carmichael publiera un livre avec un autre militant noir américain, Charles V. Hamilton, qui s'intitule Black Power. Cet ouvrage, que Payot traduira et publiera en France en 2009 sous le titre Le Black Power. Pour une politique de libération aux États-Unis, reste un jalon dans le corpus théorique du mouvement de libération noir. Il reste une trace radiophonique du passage de Stokely Carmichael en Europe en novembre 1967, après la publication de ce brûlot. Le militant de 27 ans est notamment interviewé pour France Inter à Copenhague le 30 novembre 1967 par Jean-Pierre Elkabbach :

Interview de Stokely Carmichael par Jean-Pierre Elkabbach pour France Inter le 30/11/1967

13 min

De passage à Paris, l'écrivain noir américain Charles Hightower résumait quelques mois plus tôt au micro de la radio publique française ce qu'était le "Black Power", qui ne se présente pas comme un mouvement de lutte des classes. Dans cette interview enregistrée le 31 juillet 1967, Hightower annonce "continuer à organiser une communauté entièrement séparée" :

Black power, c'est le contrôle absolument de toutes les conséquences de vie de l'existence des Noirs par les Noirs. [...] On va maintenant faire n'importe quoi pour une forme de séparation, jusqu'à un Etat indépendant.

Ecoutez cette archive de l'été 1967, alors que les studios Marvel s'apprêtent à consacrer une série entière au héros Black Panther, forts du succès que son apparition dans Les Quatre Fantastiques leur a valu :

L'écrivain Charles Hightower définit l'essence du Black power le 31 juillet 1967

15 min

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Au moment-même où la militance noire américaine se radicalise, la naissance panthère noire de Marvel n'est évidemment pas une simple coïncidence. L'Amérique toute entière est alors tiraillée par l'inégalité raciale. Mais voir dans cette panthère une affirmation militante et le signe d'un tournant politique explicite chez Marvel reste excessif. Dans les albums Marvel de l'époque, comme du reste dans l'adaptation à l'écran qui sort ce 14 février avec le film de Ryan Coogler, Black Panther n'est pas un héros afro-américain. A sa création, les auteurs en font le roi d'une contrée fictive d'Afrique, le royaume de Wakanda. Son vrai nom est T’Challa, et les cases sorties en 1966 ne font aucunement mention des émeutes raciales qui agitent les Etats-Unis depuis deux ans déjà, ou du bouleversement du tissu militant noir qui a lieu exactement à cette époque. Quelques mois après sa naissance, la panthère deviendra d'ailleurs... un léopard noir, par souci de se distinguer du jeune parti noir du même nom.

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Malgré cet excès de pudeur et le fait que l'intrigue se situe en Afrique, la création de ce tout premier super-héros noir reste historique. Un marchepied pour les personnages afro-américains qui verront le jour quelques années plus tard dans la galaxie Marvel, comme le Faucon qui surgit dans Captain America en 1969. Trois ans après la création du Black Panthers party et l'apparition concomitante de la Panthère noire chez Marvel, l'Amérique a désormais les deux pieds dans cette question raciale qu'annonçait l'écrivain Romain Gary au micro de France Culture dans "Le Monde contemporain", le 10 décembre 1966. Gary, consul à Los Angeles, et compagnon de Jean Seberg, qui militait activement pour les Black Panthers, témoigne de la fracture raciale américaine dont il se fera l'écho avec son roman Chien blanc (1969) :

Romain Gary, sur France Culture pour évoquer la question noire aux Etats-Unis, 10/12/1966

18 min

Cinquante ans plus tard, Une Colère noire : lettre à mon fils de Ta-Neishi Coates deviendra un best-seller. C'est à lui que Marvel (désormais sous la houlette des studios Disney) a confié la création de nouveaux épisodes de sa Panthère noire. Vous pouvez retrouver l'interview que Ta-Neishi Coates avait accordée à La Grande table, sur France Culture, le 3 février 2016, alors que paraissait en France son livre, historique à son tour :

Image tirée du film "Black Panther" sorti le 14 février 2018
Image tirée du film "Black Panther" sorti le 14 février 2018
- Ryan Coogler via Allociné

Archives Ina - Radio France

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