Le Kirghizstan en questions : entretiens croisés

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Le Kirghizstan en questions : entretiens croisés

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Une semaine après le référendum constitutionnel du 27 juin et le retour au calme, Globe revient sur le climat de terreur et les tueries survenues en juin dans le sud du Kirghizstan. Comment qualifier l'évènement ? Quelle signification lui donner ? Quelles hypothèses pour l'avenir ? Entretiens croisés avec trois chercheurs.

Asel Doolotkeldieva
Asel Doolotkeldieva

Asel Doolotkeldieva ©Doolotkeldieva

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Asel Doolotkeldieva est doctorante de Sciences Po, rattachée au CERI, et travaille plus particulièrement sur les questions de transformations sociales et politiques en Asie Centrale. Pour Globe, elle a déjà apporté en juin ses éclairages sur les violences dans la région d'Och, au Sud du Kirghizstan.

**Quel était l'enjeu du référendum ? Quelle est votre analyse du vote de dimanche 27 juin 2010 ? **

69,48% de votants ont participé au référendum dimanche dernier et je pense que ce chiffre reflète bien l’état d’esprit de la population après deux mois d’instabilité. L’élection fut en règle générale pacifique et transparente. L’observation que nous avons faite dans les bureaux de vote dans la province de Tchui dénote en effet une prise de position civique très forte des habitants du Kirghizstan [90,84% d'électeurs se sont prononcés en faveur de la nouvelle Constitution, et 7,84% contre] . J’ai le sentiment pourtant que les gens ne se sont pas exprimés sur la Constitution (de toute façon, son texte est trop détaillé et complexe pour les non juristes), ni même sur Rosa Otunbaeva (beaucoup sont ceux qui reprochent au gouvernement provisoire qu'elle dirige depuis la révolution du 7 avril de ne pas avoir pris des mesures pour sauver les populations dans les violences au sud). En fait, la population est venue voter pour soutenir l’Etat kirghize. A l’époque ou la viabilité du Kirghizstan est gravement remise en question tant sur le plan intérieur qu’international, le vote par référendum a été considéré par les citoyens comme le seul moyen de sauver le pays d’un engouffrement encore plus profond. Rosa Otunbaeva, devenue présidente pour la période transitoire jusqu'à décembre 2011, doit donc sa victoire a un petit crédit de confiance qu’elle a intérêt à restaurer avant la tenue des élections parlementaires, qui peuvent d’ailleurs être avancées pour la fin août ou début septembre.

Une femme de l’ethnie ouzbek vote à Osh près de maisons détruites lors des récentes violences le 27 juin 2010
Une femme de l’ethnie ouzbek vote à Osh près de maisons détruites lors des récentes violences le 27 juin 2010

Une femme ouzbèke du Kirghizstan vote à Osh près de maisons détruites lors des récentes violences le 27 juin 2010 ©DR

Pouvez vous esquisser à chaud une géographie électorale du vote du 27 juin ?

Le territoire kirghize a été divisé en 2281 circonscriptions avec 2,7 millions de votants. Par ailleurs, 38 bureaux de vote ont été organisés à l’étranger pour les diasporas kirghizes, notamment en Russie et au Kazakhstan. Contrairement à la pratique habituelle d’observation des élections étrangères, cette fois-ci très peu d’observateurs étrangers ont été déployés pour surveiller le référendum. L’OSCE a du annuler sa mission d’observation de court terme en raison de l’instabilité dans le pays. Au total, 189 représentants des 18 structures internationales et intergouvernementales ont été accrédités par la Commission centrale pour les élections. Le taux de participation général a atteint 68% et ceci malgré l’articulation ambigüe de la question de vote : « Adopter la Constitution de la République Kirghize et la Loi de la République Kirghize sur «la mise en œuvre de la Constitution de la République Kirghize, dont les projets ont été proposés au référendum par le Gouvernement provisoire de la République Kirghize» ». Il faut savoir que trois questions devaient être proposées au vote avant l’éclatement des violences au sud, à savoir l’adoption de la nouvelle Constitution (1), l’élection de Rosa Otunbaeva au poste de présidente de la période transitoire (2) et le démantèlement du Conseil Constitutionnel (3). Compte tenu de la chute considérable de la popularité d’Otunbaeva, le gouvernement en place a opté pour une formule « non personnifiée » où la population serait amenée à voter pour un texte et non pour une personnalité politique discréditée. Cependant la formule finale proposée au vote dimanche dernier sous-entend toujours l’élection d’Otunbaeva et la désintégration du Conseil Constitutionnel de façon implicite.

Les régions du Kirghizstan
Les régions du Kirghizstan

Les régions du Kirghizstan ©TLFQ

Le taux de participation a varié d’une région à l’autre. Ainsi, les habitants des provinces de Tchui, d’Issik-kul, de Talas et de Naryn étaient les plus actifs : 82,82% ; 85,07% ; 81,91% et 80,16% respectivement. Le taux de participation dans la capitale Bichkek a été également élevé, 76,34%. Les chiffres qui proviennent des provinces du sud sont une agréable surprise pour tout le monde. Les populations des provinces les plus touchées par les affrontements sont venues en majorité plus juste : 58,94% à Och, 62,05% à Batken et 59,93 à Jalal-Abad. En ce qui concerne le vote à l’étranger [dans les Etats d'Asie Centrale et en Russie], il n’y a eu que 47,14% des électeurs enregistrés par les antennes diplomatiques kirghizes. C’est aussi un indicateur d’une plus grande transparence des élections par rapport aux années précédentes. Autrefois, un taux de participation élevé a été assuré via la manipulation des communautés de migrants kirghizes en Russie en faveur des projets ou candidats voulus par le pouvoir central kirghize.

Le 27 juin, plus de 90% de votants se sont exprimés en faveur de la nouvelle constitution (les données proviennent de la Commission centrale pour les élections de 28 juin).

**Le processus politique de libéralisation politique en cours est il compatible avec la flambée de violence meurtrière contre la minorité ouzbèke et les manipulations identitaires mises en oeuvre ces deux derniers mois ? **

Le conflit dans le sud doit être lu dans l’ensemble des processus politiques qu’on observe au Kirghizstan depuis la « Révolution » du 7 avril et non séparément. C’est seulement vu de cet angle que l’on pourra comprendre qu’aussi bien la libéralisation politique après le 7 avril que les violences au sud de ce mois-ci sont des conséquences des systèmes autoritaires d’Akaev et de Bakiev [les précédents présidents ; voir la chronologie ]. Ce processus de libéralisation débuté le 7 avril est le fruit du refus des citoyens du Kirghizstan de vivre sous les répressions et de leur élan vers la démocratie. Les violences du mois de juin témoignent clairement de la non viabilité de la coexistence des minorités ethniques avec la nation « titulaire » dans un système politique autoritaire. Seule la libéralisation politique complète pourrait devenir la solution aux éventuelles tensions ethniques à long terme. Seule l'adoption de la Constitution la rend possible, car elle met en place un système politique parlementaire et plus inclusif des représentants de diverses minorités.

Les forces de l'ordre affrontent les révolutionnaires lors de la révolution du 7 avril 2010
Les forces de l'ordre affrontent les révolutionnaires lors de la révolution du 7 avril 2010

Les forces de l'ordre affrontent les révolutionnaires lors de la révolution du 7 avril 2010 ©AFP

Le gouvernement de l'Ouzbékistan voisin renvoie au Kirghizstan les populations ouzbèkes de citoyenneté kirghiztanaise victimes des violences et des tueries à caractère ethnique ( tel que les décrit la BBC, en anglais) .

**Quelles seront les traces et la portée de cette flambée de violence ? Quelles politiques publiques devra mettre en place le gouvernement actuel pour bâtir la société ouverte et tolérante que vous appelez de vos voeux ? **

Le Kirghizstan va encore longtemps subir les conséquences de ces affrontements. Il s’agit avant tout de restaurer dans les villes du sud l’ordre et la sécurité pour que les ouzbeks qui les ont fui puissent envisager le retour dans leurs quartiers natals. Cette tâche restera difficile tant qu’il y aura encore des otages des deux côtés. Il faudra donc travailler avec les populations via les négociateurs spécialistes des conflits. Le rôle de ceux-ci sera notamment de parvenir à ce que soient relâchés les otages et à prévenir des actes de représailles et de vengeance.

Parallèlement au rétablissement de l'ordre, il faut reconstruire les deux villes d’Och et de Jalal-Abad non seulement avant l'hiver, mais dès avant l’automne qui correspond à la rentrée scolaire et académique. Un certain nombre d’ONGs internationales ont déjà exprimé leur volonté d’aider les communautés à reconstruire les habitations et à contribuer au redémarrage de l'activité économique.

Des Ouzbeks attendant à la frontière
Des Ouzbeks attendant à la frontière

Des Ouzbeks attendant à la frontière ©Philippe Rekacewicz

Tous ces travaux doivent être accompagnés d’une véritable investigation indépendante pour établir la vérité et la justice et punir les coupables. Sans quoi, une réconciliation nationale ne peut être envisagée. C’est bien entendu une question de volonté politique. Si le Kirghizstan veut éviter à l’avenir des affrontements mobilisant les identités ethniques, il faudra que les autorités repensent la politique des minorités qu’ils ont menée jusqu'à présent. Parallèlement à la restauration de la justice il faudra mener un travail d’éducation, d’information et de diffusion de cette investigation dans les écoles et dans le public. Si une telle éducation avait été faite dans les écoles et les universités après les affrontements interethniques de juin 1990, la population et surtout les jeunes seraient aujourd’hui beaucoup plus sensibilisés à ces dangers. La construction de sites dédiés à ces événements sanglants pourrait également contribuer à la sauvegarde de la mémoire collective et prévenir d’éventuels conflits.

Il semble également très important de mener un reforme fondamentale de l’armée et de la police. Ces structures ont été délaissées par l’Etat depuis l’indépendance [en 1991] et nécessitent aujourd’hui un travail d’éducation civique et légale. Une réforme de long terme qui viserait à éliminer la corruption dans ces structures est nécessaire pour la réhabilitation complète de ces institutions aux yeux de la population. Enfin, la construction d’un système politique ouvert et inclusif de toutes les minorités nationales doit accompagner l’actuelle lutte pour la démocratisation qui a commencé au Kirghizstan le 7 avril 2010 après la chute du régime autoritaire de Bakiev.

Stéphane Rosière, Le nettoyage ethnique. Terreur et peuplement , Paris, Ellipses, 2006.
Stéphane Rosière, Le nettoyage ethnique. Terreur et peuplement , Paris, Ellipses, 2006.

Stéphane Rosière professeur à l'université de Reims : il est géographe et spécialiste de géographie politique. C'est à ce titre qu'il est intervenu dans l'émission Planète Terre du 4 novembre 2009, "Géographies politiques et Géopolitiques". Il est également l'auteur d'un ouvrage de référence sur le nettoyage ethnique, et directeur de publication de la revue en ligne L'Espace Politique .

Qu'est-ce que le nettoyage ethnique, et comment qualifieriez-vous les violences subies par les Ouzbeks au Kirghizstan ?

Les violences ayant visé les Ouzbeks du Kirghizistan qui ont fait près de 2 000 victimes et de 400 000 déplacés au début du mois de juin 2010 relèvent typiquement du nettoyage ethnique. Celui-ci peut être défini comme une politique (il n’est pas seulement une tactique, ou une stratégie, mais relève d'une pensée plus globale) dont le but est de modifier, et si possible de façon durable, le peuplement d’un territoire. La pratique du nettoyage ethnique est d'abord fondée sur l'expulsion massive e population, mise en œuvre par des moyens armés. A cette fin, le massacre "exemplaire", celui qui vise à provoquer la panique, peut être utilisé pour fédérer l'exode et expulser l'ethnie indésirable. Pourquoi modifier le peuplement ? Parce que celui-ci n’est pas en adéquation avec la logique de l’État-nation.

Och est la deuxième plus grande ville du Kirgisztan, située dans la vallée fertile de Ferghana. Ici son plus important marché
Och est la deuxième plus grande ville du Kirgisztan, située dans la vallée fertile de Ferghana. Ici son plus important marché

Och est la deuxième plus grande ville du Kirgisztan, située dans la vallée fertile de Ferghana. Ici son plus important marché ©Philippe Recacewicz, 2004

L’Etat-nation s’est imposé, depuis le XIXe siècle, comme une norme universelle qui lie de façon quelque peu simpliste un peuple (et un seul) à un territoire en faisant fi de la complexité inhérente au peuplement de presque toutes les régions du monde. L’ajustement à cette « norme » est considéré comme une question de légitimité et de sécurité. Si l’État n’est pas peuplé par les membres du groupe national c’est qu’il est illégitime, et s’il est illégitime c’est que sa sécurité pourrait être remise en cause. L’homogénéisation ethnique (par assimilation) est le moyen de réduire cette menace. Pratique rapide et violente de l’homogénéisation ethnique du peuplement d’un État, le « nettoyage » permet à des États composites de se doter d’une homogénéité qui leur fait défaut. Le « nettoyage » vise donc à rendre homogène des pays qui, comme le Kirghizistan (au moins dans le Ferghana) ne le sont pas. Cette logique de l’homogénéisation à tout prix a entraîné de nombreux conflits (et au Ferghana avant même l’éclatement de l’Union soviétique : des heurts intercommunautaires et des pogroms entre kirghizes et Ouzbeks ont déjà touché cette région en 1990) dont la guerre liée à l’indépendance de la Bosnie-Herzégovine en 1992-1995 durant laquelle est née la formule de nettoyage ethnique.

Asie Centrale : des peuples entremêlés
Asie Centrale : des peuples entremêlés

Asie Centrale : des peuples entremêlés ©Vicken Cheterian et Philippe Rekacewicz, Le Monde Diplomatique 2001

Avec le « nettoyage ethnique », on a donc affaire à des formes pathologiques du nationalisme qui sont liées aux logiques géopolitiques (territoriales) de l'État-nation. (À ce sujet, voir : * Stéphane Rosière, Le nettoyage ethnique. Terreur et peuplement , Paris, Ellipses, 2006, 295 p.)*

La mise en œuvre la plus commune de cette politique est l’expulsion de masse du (parfois des) groupe ethnique considéré comme indésirable : Allemands vivant à l’est de la ligne Oder-Neisse après les Accords de Potsdam (1945) [voir §XIII du communiqué du 2 août 1945 de la conférence de Potsdam, "Transfert méthodique de populations allemandes" ], expulsion des Hindous du Pakistan (alors occidental) en 1947, expulsion des palestiniens d’Israël (en 1947 aussi)... les cas sont malheureusement nombreux. Le nettoyage ethnique se confond rarement avec une extermination en masse (ce que l’on qualifierait couramment de « génocide »). L’organisation d’un génocide est une entreprise plus complexe et risquée (lire Christopher Browning sur la Shoah). En général, le « nettoyage » est accéléré par des massacres « exemplaires » (pour la communauté visée) qui « annoncent la couleur ». De ce fait, dans les grandes opérations de nettoyage ethnique, la part des expulsés (réfugiés ou déplacés) est le plus souvent bien supérieure à celle des tués (comme le montre d’ailleurs le cas du Kirghizistan).

Dernier point, les « nettoyages ethniques » sont souvent considérés comme des pratiques caractérisant des confins barbares et autres contrées reculées. Pratiqué par les Occidentaux (le « grand dérangement » subi par les Acadiens au XVIIIe siècle), ou avalisés par eux comme durant les Accords de Potsdam en 1945, le « nettoyage » est paradoxalement renforcé par la gouvernance de la communauté internationale. Il y a peu l’anthropologue Boris Pétric publiait une très intéressante chronique dans le quotidien Libération ( "Au Kirghizstan, les impasses de l'aide à la démocratie", jeudi 24 juin 2010) dans laquelle il soulignait la responsabilité de la communauté internationale dans les événements survenus en pointant notamment une gouvernance belligène : « En 1995, l’Unesco et le PNUD s’associent officiellement à la vision ethno-nationaliste » (dans des commémorations lancées par le gouvernement kirghize) ou financent des ONG, écoles, universités pour la minorité ouzbèke, « l’OSCE, le PNUD, le Conseil de l’Europe demandent au gouvernement [kirghize] de garantir une représentation politique ouzbèke au parlement. Cette conception de la démocratie politise l’ethnicité et ne fait qu’accroître la frontière entre deux groupes qui se communautarisent » . On le voit le remède n’est pas toujours mieux que le mal, ou fixe au contraire les rancœurs et les tensions. Malheureusement, les alternatives à l’État-nation sont rares et le nettoyage ethnique à encore de beaux jours devant lui...

**Voir aussi : ** Online Encyclopedia of Mass Violence, * ** un ouvrage scientifique en accès libre, indispensable pour ses définitions, sa précision et sa bibliographie.

Cahiers d'Asie Centrale n°13/14
Cahiers d'Asie Centrale n°13/14

Julien Thorez est docteur en géographie, chargé de recherche au CNRS dans le domaine des mondes iranien et indien. Il a réalisé sa thèse sur les "flux et dynamiques spatiales en Asie Centrale - géographie de la transformation post-soviétique" et collaboré à de nombreux ouvrages.

Le gouvernement de l'Ouzbékistan voisin renvoie au Kirghizstan les populations ouzbèkes de nationalité kirghizstanaise victimes des violences et des tueries à caractère ethnique. Y'a-t-il eu, dans le passé de l'Asie Centrale, des situations comparables ?

Il existe au Kirghizstan une distinction entre citoyenneté et nationalité, lesquelles renvoient respectivement à une définition civique et à une définition ethnique de l’appartenance et de l’identité. Cette catégorisation, qui est un héritage de la politique soviétique des nationalités dont l’origine remonte à la politique conduite par l’administration tsariste, contribue à l’ethnicisation des rapports sociaux et des processus politiques, d’autant que le Kirghizstan, comme l’ensemble des républiques socialistes soviétiques, fut créé sur la base d’une nationalité titulaire - kirghize. Toutefois, la population des républiques fondées entre 1924 et 1936 en Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan) n’est pas ethniquement homogène – officiellement, la population du Kirghizstan comprend aujourd’hui ainsi 69,4 % de Kirghizes, 14,5 % d’Ouzbeks et 8,4 % de Russes.

Une carte de l'époque soviétique dans l'aéroport d'Och
Une carte de l'époque soviétique dans l'aéroport d'Och

Une carte de l'époque soviétique dans l'aéroport d'Och ©Philippe Recacewicz, 2004

D’une part, d’autres critères que la composition nationale ont présidé à la délimitation des territoires étatiques, de sorte que Och, dont la population était majoritairement ouzbèke, fut choisie pour devenir le principal centre administratif du sud du Kirghizstan. D’autre part, dans les oasis de piémont, comme dans le Ferghana, les populations sont imbriquées et mélangées, de sorte que la carte politique ne peut être en adéquation avec la carte ethnique.

Lieux de concentration des Ouzbeks au Kirghizstan
Lieux de concentration des Ouzbeks au Kirghizstan

Lieux de concentration des Ouzbeks au Kirghizstan ©BBC

Après son indépendance, à l’initiative du président A. Akaev (1991-2005) le Kirghizstan a adopté à une doctrine nationale fondée sur la reconnaissance de la diversité ethnique sous l’expression « le Kirghizstan, notre maison commune » tout en menant parallèlement une politique de « kirghization », notamment dans l’administration et l’appareil étatique. De même qu’en Ouzbékistan ou au Kazakhstan, la construction étatique et nationale a donc tenté de concilier des visées apparemment contradictoires qui soulignent la complexité des recompositions politiques et identitaires à l’œuvre dans les sociétés centre-asiatiques. Après son arrivée au pouvoir, K. Bakiev (2005-2010) a continué d’instrumentaliser la question nationale dans un climat marqué par le renforcement du nationalisme kirghize. Des articles publiés dans la presse kirghize au printemps avaient ainsi développé des argumentaires ultra-nationalistes hostiles aux « parasites » ouzbeks, ouïgours, etc.

Cette configuration explique pourquoi les tragiques événements survenus en juin 2010 dans les régions du sud du Kirghizstan ont souvent été analysés comme des violences inter-ethniques, voire comme des formes de nettoyage ethnique. Les Ouzbeks furent en effet les principales cibles des groupes de jeunes gens armés – souvent kirghizes – qui ont semé la terreur dans les villes et les villages des régions d’Och et de Djalal-Abad. Et on a recensé plusieurs milliers de victimes et plusieurs centaines de milliers de réfugiés. Cette analyse s’est d’autant plus imposée que le Ferghana a connu à plusieurs reprises des conflits « inter-ethniques ». En particulier, des violences avaient visé, en juin 1989, les populations meskhètes du Ferghana ouzbékistanais, qui avaient été déportées durant la période stalinienne depuis la Géorgie en Asie centrale, puis, en juin 1990, des affrontements meurtriers ont opposé des Kirghizes et des Ouzbeks dans les régions d’Och et d’Uzgen, au sud du Kirghizstan. Toutefois, cette approche ethnique, qui renvoie à la forme prise par la plupart des actes de violences [plusieurs témoignages rapportent toutefois que des mercenaires étrangers auraient pris part au déclenchement des violences à Och] , reste, à bien des égards, insuffisante tant l’environnement économique et social, d’une part, et le climat politique, d’autre part, semblent avoir été déterminants dans le déclenchement et le déroulement des violences.

Il est en effet nécessaire de rappeler que ces événements se sont déroulés quelques semaines après le renversement de K. Bakiev [le 7 avril 2010] et quelques jours avant la tenue d’un referendum devant légitimer le nouveau pouvoir, qui est dominé par R. Otunbaeva, et assurer la normalisation de la situation politique. Or, il semble que l’entourage de l’ancien président Bakiev, qui bénéficie d’importants appuis dans la région de Djalal-Abad dont il est originaire, au sein des forces de l’ordre comme parmi les autorités locales, a joué un rôle tout à fait essentiel dans l’armement des groupes qui sont à la base des violences et dans l’instrumentalisation des différenciations ethniques. Il faut à ce sujet souligner que de nombreux villages, bourgs et villes, telle Bazar-Kurgan, ont fait l’objet d’attaques perpétrées par des individus originaires d’autres régions et que ces groupes ont explicitement cherché à donner une dimension ethnique à ces violences, de façon à manipuler et à mobiliser des populations désoeuvrées économiquement et socialement – rappelons que plus 500 000 de Kirghizstanais travaillent au Kazakhstan et en Russie, soit plus du quart de la population active. De ce point de vue, les « pogroms » sont largement des violences de la pauvreté, dont on peut penser qu’elles ont été en grande partie perpétrées par des « rebelles primitifs », selon l’expression d’E. Hobsbawm, guidés par des groupes politico-économiques dont les intérêts étaient menacés par le changement de régime survenu en avril.

Destructions dans les quartiers ouzbeks de la ville d'Och en juin 2010
Destructions dans les quartiers ouzbeks de la ville d'Och en juin 2010

Destructions dans les quartiers ouzbeks de la ville d'Och en juin 2010 ©AFP

La déstabilisation du Sud renvoie fondamentalement au démembrement et à la précarité de l’Etat kirghizstanais, ainsi qu’à l’imbrication des milieux politiques et des milieux criminels. Pourtant, après son indépendance, le Kirghizstan a suivi un itinéraire de transition post-soviétique conforme aux recommandations des institutions internationales (FMI, Banque Mondiale), associant réformes économiques libérales et « démocratisation », qui a même conduit certains à le qualifier de « Suisse de l’Asie centrale » ! Cette dénomination trompeuse cachait une criminalisation accrue de l’économie, liée en particulier au commerce de la drogue – l’entourage de K. Bakiev était ainsi directement lié au transit de la production afghane. Par ailleurs, durant la période Akaev [1990-2005] mais surtout pendant la période Bakiev [2005-2010], le pouvoir politique a mobilisé l’Etat à des fins personnelles, familiales ou « claniques ». Cette pratique a dénaturé le débat politique et a tendu à affaiblir la légitimité de l’Etat et de ses représentants. Alors que la communauté internationale semble avoir adopté une attitude distante vis-à-vis du drame humain, cette dimension invite à réfléchir à la trajectoire contemporaine du Kirghizstan et à l’implication des institutions internationales dans les choix effectués par les autorités de Bichkek [la capitale] après l’indépendance. (Voir le billet du 21 avril de Globe, "Asie centrale, la réhabilitation des quartiers précoloniaux")

Passage frontalier avec l'Ouzbékistan à 5 km d'Och
Passage frontalier avec l'Ouzbékistan à 5 km d'Och

Passage frontalier avec l'Ouzbékistan à 5 km d'Och ©Philippe Rekacewicz

Quelles peuvent être les traces et la portée de cette flambée de violence meurtrière contre la minorité ouzbèke dans une situation comme celle-ci ?

Il est difficile d’évaluer les conséquences locales, nationales et régionales des événements de juin 2010. Mais il est évident que l’attitude plus qu’ambiguë des représentants des forces de l’ordre durant les violences pose durablement la question de la légitimité de l’Etat kirghizstanais auprès de ses citoyens de nationalité ouzbeke. A cet égard, la tâche des nouvelles autorités pour reconstruire l’ordre social et politique est immense. Mais, de ce point de vue, on peut déjà s’inquiéter des conclusions du rapport des services de sécurité kirghizstanais, le KNB, qui mentionnent comme responsables des violences l’entourage de Bakiev, et notamment son fils M. Bakiev, les groupes islamistes talibans mais également la communauté ouzbeke. Après les événements de juin 1990, un important travail de réconciliation avait été conduit à l’initiative des présidents du Kirghizstan, A. Akaev, et de l’Ouzbékistan, I. Karimov. Quelle sera la politique conduite par le gouvernement actuel pour pacifier le sud et asseoir la légitimité de l’Etat, afin de permettre aux populations ouzbèkes et kirghizes de continuer à cohabiter dans le Ferghana ?

A l’échelle de l’Asie centrale, il est important de noter que l’Ouzbékistan a ouvert sa frontière aux réfugiés, tout en s’abstenant d’intervenir militairement pour défendre « sa » minorité co-ethnique du Kirghizstan. En ce sens, la réaction de l’Ouzbékistan n’a pas reposé sur une approche strictement ethnique de la crise kirghizstanaise, laquelle aurait vraisemblablement conduit à un embrasement du Ferghana. Toutefois, ces événements ont fortement inquiété les autorités de Tachkent [capitale de l'Ouzbékistan] comme d’ailleurs celles du Tadjikistan ou du Kazakhstan, devant la crainte d’une déstabilisation régionale.

Peut-on parler d'une entreprise de nettoyage ethnique interrompue, mise en échec?

Les violences semblent surtout avoir été l’œuvre de jeunes hommes kirghizes désoeuvrés, déclassés et marginalisés, qui ont été incités, manipulés voire payés pour créer une situation de profond désordre dans le sud du pays, en exacerbant les oppositions ethniques. Dans ces conditions, devant la crise sociale, économique et politique traversée par le Kirghizstan, on peut craindre que des violences se déroulent de nouveau dans le pays. Car la situation politique demeure instable, malgré la ratification de la nouvelle constitution par referendum [du 27 juin 2010] et la légitimation du nouveau gouvernement. D’une part, la faiblesse voire l’absence d’Etat demeure une question centrale. D’autre part, aucune figure ne semble devoir s’imposer rapidement sur la scène nationale, d’autant que la constitution prévoit la formation d’une république parlementaire. Par ailleurs, il n’est pas certain que le nouveau pouvoir propose une politique économique et sociale différente de celle du précédent gouvernement. A cet égard, tout en conservant une approche critique par rapport au prisme ethnique et à l’application de la notion de « nettoyage ethnique » aux événements de juin, il est difficile d’envisager pour le Kirghizstan des scénarios de sortie de crise.

Voir aussi :

"Crise au Kirghizstan : trois questions à Asel Doolotkeldieva", le billet du 18 juin 2010 de Globe

Sur France Culture, "Événements au Kirghizstan, crise en Asie centrale", l'émission des Matins du 22 juin avec Catherine Poujol et Boris Petric (disponible en écoute à la carte et en vidéo)

Sur France Culture, Les Enjeux Internationaux du 18 juin consacrés au Kirghizstan, avec Charles Urjewicz (disponible en écoute à la carte)

Ria Novosti : l'actualité du Kirghizstan en temps réel

La fiche d'identité du Kirghizstan dans les archives de l'université Laval de Québec