Publicité

Le "Kompromat", l'art du chantage à la Russe

Par
Vladimir Poutine, le patron du FSB, le service de sécurité russe en pleine discussion avec Boris Eltsine, le président russe, en novembre 1998.
Vladimir Poutine, le patron du FSB, le service de sécurité russe en pleine discussion avec Boris Eltsine, le président russe, en novembre 1998.
© AFP - ITAR-TASS / AFP

le fil culture. Faire chanter ses ennemis avec des informations compromettantes, la pratique ne date pas d'hier, ni même du siècle dernier. Elle a été élevée au rang d'arme politique à l'époque de l'URSS, mais elle est toujours en vogue aujourd'hui dans la Russie de Vladimir Poutine.

La publication de dossiers compromettants, appelés "kompromat" en russe, n’est pas qu’une ancienne méthode des services secrets soviétiques au temps de la Guerre froide. Ce n’est pas non plus qu’un fantasme de la littérature ou du cinéma d’espionnage. Si les liens entre les images qui ont coûté la candidature de Benjamin Griveaux à la mairie de Paris et la Russie sont loin d’être évidents, l’affaire en rappelle bien d’autres. Contre des diplomates étrangers mais surtout contre des opposants intérieurs.   

Le quartier général du FSB, au centre de Moscou.
Le quartier général du FSB, au centre de Moscou.
© AFP - Mladen ANTONOV

Une simple photo volée, des vidéos diffusées en prime time à la télévision russe ou des enregistrements audio divulgués sur les réseaux sociaux. Les techniques pour révéler des informations compromettantes varient, mais l’objectif est toujours le même : faire chanter puis discréditer une personnalité publique. Et ce, peu importe l’authenticité des fichiers. Le plus souvent, ces images sont à caractère sexuel. Elles relèvent systématiquement de la vie privée des victimes ciblées. 

Publicité

La technique est "vieille  comme le monde" selon Héléna Perroud, auteure de l’ouvrage "Un Russe nommé Poutine" et ancienne directrice de l’Institut français de Saint-Pétersbourg. Pendant la Guerre froide, les services  secrets de l’Union soviétique en ont fait leur marque de fabrique. Une des premières victimes de kompromat est un Français. Maurice Dejean, alors ambassadeur en Russie, est filmé en 1964 par des agents du KGB dans les bras d’une jeune actrice russe, qui n’était évidemment pas son épouse. Il est congédié après un retour précipité en France sur les ordres du général de Gaulle. 

Dès 1954, un attaché naval britannique subit le même procédé. John Vassal est pris en photo avec un partenaire du même sexe, alors que l’homosexualité était encore interdite au Royaume-Uni. Les services russes l’ont fait chanter avec ce cliché pour récupérer des documents classifiés pendant plusieurs mois, jusqu’à ce que sa trahison parvienne aux oreilles du MI5. Il est  arrêté en 1962. 

La place rouge à Moscou avec l'une des tours du Kremlin, le palais présidentiel, temple de l'opacité russe.
La place rouge à Moscou avec l'une des tours du Kremlin, le palais présidentiel, temple de l'opacité russe.
© AFP - Dimitar DILKOFF

“L’implication de Poutine ne fait aucun doute”

Plutôt que de disparaître en même temps que l’URSS en 1991, la technique du "kompromat" prolifère sur ses cendres. Une  affaire connaît un retentissement particulier à la fin des années 1990. Elle concerne Iouri Skouratov, alors  procureur général de la Russie, identifié comme un adversaire du président de l’époque, Boris Eltsine. "Le  procureur enquêtait sur une affaire de corruption autour du clan du président dans le cadre des travaux de rénovation du Kremlin" relate Héléna Perroud. Il s’agit de l’affaire Mabetex, du nom de l’entreprise suisse soupçonnée d’avoir remis des pots-de-vin à l’entourage de Boris Eltsine. Parallèlement, en juillet 1998, Vladimir Poutine est nommé à la tête du FSB, le service général de  sécurité, héritier du KGB. La spécialiste des relations franco-russes explique :

Une de ses  principales missions était d’étouffer cette enquête. L’implication de Poutine ne fait aucun doute.

Le 28 juin 2003, le premier ministre russe Michail Kassianov avec son homologue français Jean-Pierre Raffarin lors d'une conférence de presse à Saint-Petersbourg.
Le 28 juin 2003, le premier ministre russe Michail Kassianov avec son homologue français Jean-Pierre Raffarin lors d'une conférence de presse à Saint-Petersbourg.
© AFP - MARTIN BUREAU

La même année, une cassette vidéo intitulée "trois au lit" est diffusée sur une chaîne de télévision russe. Elle montre  un homme dans un hôtel aux côtés de deux prostitués. Dans ce document, c’est Vladimir Poutine lui-même qui atteste de l’authenticité de l’extrait et qui confirme l’identité de Iouri Skouratov. Le procureur est suspendu de ses fonctions dans la foulée, l’enquête  pour corruption n’ira pas plus loin. Et lorsque Vladimir Poutine accède à la présidence du gouvernement en 1999, le premier décret qu’il signe garantit l’immunité à Eltsine et à sa famille. 

Machinations politiques et judiciaires 

Juste avant les législatives de 2016, l**’ancien Premier ministre Mikhail Kassianov et opposant à Vladimir Poutine est filmé à son insu** dans un appartement aux côtés de sa collaboratrice et maîtresse. "Ce qui a le plus  discrédité l’homme politique ce n’est pas l’adultère, c’est les propos échangés entre les deux", raconte Héléna  Perroud.

Les critiques acerbes qu’on entend dans l’enregistrement sur leurs alliés Alexei  Navalny et Ilia Yashine ont fait éclater l’opposition

Le plus souvent, ces documents scabreux trouvent une caisse de résonance  particulière sur le média LifeNews,  soupçonné de collaborer ouvertement avec le FSB et réputé proche du pouvoir.     

Yoann Barbereau, ancien directeur de l'alliance française à Irkutsk, arrêté par les autorité russes pour des soupçons de pédophilie.
Yoann Barbereau, ancien directeur de l'alliance française à Irkutsk, arrêté par les autorité russes pour des soupçons de pédophilie.
© AFP - LOIC VENANCE

Si aujourd’hui le "kompromat" est davantage un levier pour faire taire l’opposition à l’intérieur du pays, les ressortissants  étrangers restent toujours une cible privilégiée pour les services de sécurité. En février 2015, le directeur de l’Alliance Française à Irkutsk (Sibérie) Yoann Barbereau en fait l’expérience : il est arrêté pour des faits de pédophilie. 

Après deux mois passés  en prison puis en hôpital psychiatrique, il est placé sous surveillance à son domicile. Dénonçant une machination et des preuves montées de toute pièce, Yoann Barbereau décide de prendre la fuite. Le Nantais revient sur cette évasion rocambolesque dans son  ouvrage "Dans les geôles de Sibérie",  paru le 12 février dernier. 

La transparence à tout prix ?

"Dans  l’ère post-soviétique, le kompromat a beaucoup évolué" assure Héléna Perroud. Selon elle, "la  pratique est devenue de plus en plus courante, et surtout à l’initiative de citoyens en quête de davantage de transparence dans un pays où l’accès à l’information est souvent opaque".

L’ancienne directrice de l’Institut français à Saint-Pétersbourg perçoit désormais le "kompromat" comme une forme d’outil activiste et politique : "L’exemple  le plus éclairant de ce changement d’usage est le site  "compromat.ru", sorte de Wikipédia d’affaires compromettantes sur les puissants, des Russes sur leur territoire ou à l’étranger. Reste la question de la pertinence de ces informations privées dans le débat public. 

Capture d'écran du site "Compromat.ru", créé en 1999 et à l'origine d'un grand nombre de révélations plus ou moins vérifiées sur des personnalités publiques russes.
Capture d'écran du site "Compromat.ru", créé en 1999 et à l'origine d'un grand nombre de révélations plus ou moins vérifiées sur des personnalités publiques russes.

_"Personne  n’est épargné, on trouve autant d’articles sur des opposants que sur des proches du Kremlin. L’objectif est de donner accès à une information non censuré_e".  Pour autant, avec plus de 27 000 articles publiés depuis la création du site en 1999, il est difficile de prouver l’authenticité ou de la fiabilité des contenus diffusés. Tout est à l’appréciation des lecteurs. 

Le plus souvent, il est question d’argent, de  fraudes, de scandales financiers. Son fondateur, Sergey Gorshkov prétendait dans une interview accordée au site américain Wired n’être "dans aucun camp".  Le but est de mettre les politiques et hommes d’affaires face à leurs contradictions et de dénoncer leur hypocrisie. C’est précisément la démarche revendiquée par l’artiste Piotr Pavlenski avec la divulgation d’une vidéo privée de l’ex-candidat à la mairie de Paris Benjamin Griveaux le 13 février dernier. "Cela m’étonnerait que Pavlenski soit à la solde de qui que ce soit,  c’est quelqu’un de totalement incontrôlable" rappelle Héléna Perroud. L’activiste avait d’ailleurs mis le feu aux locaux du FSB à Moscou en 2015

43 min