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Le lapsus de Proust : quand Marcel se trompait de chambre

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La chambre de Marcel Proust à Breteuil, dans le château de Choisel..
La chambre de Marcel Proust à Breteuil, dans le château de Choisel..
© Getty - Raphael GAILLARDE/Gamma-Rapho

Et si Proust avait révélé, sans le vouloir, l'homosexualité du narrateur de la Recherche ? Une inversion de numéro de chambre d'hôtel, et c'est la critique littéraire qui s'emballe.

Si les lecteurs d'À la recherche du temps perdu, aujourd'hui, n'ignorent pas l'homosexualité de son auteur, ce thème affleure de façon plus ou moins détournée dans son grand roman à clef. On a ainsi pu déceler sous les traits du personnage d'Albertine, jeune fille dont le narrateur tombe amoureux tout en soupçonnant son saphisme, Alfred Agostinelli, le chauffeur bien-aimé de Marcel. Et c'est peu dire que le sujet de l'homosexualité dans l'œuvre proustienne a fait gloser les spécialistes. Commentant la manière dont sont dépeintes les "conjonctions" secrètes du baron de Charlus et de Jupien ou l'attirance de Mlle de Vinteuil pour ses tendres amies, aucun ne semble pourtant être parvenu, "à coup de théâtre théorique", à épuiser cette "énigme de la sexualité" dans l'œuvre du romancier, selon l'expression du proustien Antoine Compagnon dans son article "La dernière victime du narrateur" (Critique, 1997).

Aussi une certaine littérature universitaire a-t-elle eu tendance à lire la confrontation du héros de la Recherche au désir homosexuel à l'aune de l'orientation tourmentée de l'auteur, comme si celle-ci devait déteindre sur la vision du narrateur. Le critique littéraire italien Mario Lavagetto remarquait ainsi un petit détail dans l'édifice proustien, une simple inversion de chiffre, qui révélerait l'homosexualité dissimulée du narrateur…

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C<strong>hambre 14 bis ou chambre 43 ?</strong>

Bien sûr, tous les non-dits du narrateur ne sont pas à lire comme les indices d'une homosexualité honteuse et cachée du narrateur, souligne Antoine Compagnon. La non mention d'un second lit dans la chambre que partage le héros de la Recherche avec Saint-Loup, par exemple, n'est pas nécessairement une omission éloquente… Mais les "dépistages de l'inversion dans la Recherche ne sont pas tous aussi caricaturaux". A cet égard, l'ouvrage de Mario Lavagetto, Chambre 43 : un lapsus de Marcel Proust (Belin, 1996), lui semble intéressant. Dans cet essai, le spécialiste italien d'Italo Svevo mène l'enquête : le narrateur dissimule-t-il son homosexualité ? L'investigation littéraire nous conduit jusqu'à l'hôtel de passe de Jupien, dans Sodome et Gomorrhe, le quatrième volet de la Recherche.

Marcel s'installe dans la chambre n°43, où il déguste un cassis. Au moment de quitter la pièce, il entend des "plaintes étouffées" émanant d'une chambre au bout du couloir : "Je vous en supplie, grâce, grâce, pitié, détachez-moi, ne me frappez pas si fort, disait une voix. Je vous baise les pieds, je m’humilie, je ne recommencerai pas. Ayez pitié.  — Non, crapule, répondit une autre voix, et puisque tu gueules et que tu te traînes à genoux, on va t’attacher sur le lit, pas de pitié". Guidé par ces cris, il colle son oreille à la porte, la 14 bis, et épie la scène de "torture" sado-masochiste via l'oeil de boeuf :

"Cheminant à pas de loup dans l’ombre, je me glissai jusqu’à cet œil-de-bœuf, et là, enchaîné sur un lit comme Prométhée sur son rocher, recevant les coups d’un martinet en effet planté de clous que lui infligeait Maurice, je vis, déjà tout en sang, et couvert d’ecchymoses qui prouvaient que le supplice n’avait pas lieu pour la première fois, je vis devant moi M. de Charlus."

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Quelques pages plus loin, le lecteur voit le héros s'éloigner de ce lieu où sévit "le dieu du mal", méditant sur les penchants de Charlus. Il raconte que le lit de bois de la chambre 43 a été remplacé par un lit de fer pour satisfaire les exigences de l’intéressé  :

"En somme, son désir d'être enchaîné, d'être frappé, trahissait, dans sa laideur, un rêve aussi poétique que, chez d'autres, le désir d'aller à Venise ou d'entretenir des danseuses. Et M. de Charlus tenait tellement à ce que ce rêve lui donnât l'illusion de la réalité, que Jupien dut vendre le lit de bois qui était dans la chambre 43 et le remplacer par un lit de fer qui allait mieux avec les chaînes."

Chambre 43 ? Mais n'est-ce pas celle où notre héros buvait son sirop ? Proust ne voulait-il pas plutôt écrire "14 bis", le numéro de la chambre dans laquelle Charlus est fustigé ? Erreur ? Lapsus, répond Mario Lavagetto. "C'est une voix insoupçonnable qui prononce ces paroles : elle passe par-dessus Proust et parle à sa place", estime le critique. Et voilà qu'à cause d'un simple chiffre, le narrateur se retrouve comme transféré dans la scène d'ébats sado-masochistes entre deux hommes. "Le plan de Proust est mis en pièces, écrit Lavagetto. Marcel échappe à son contrôle. 'Je' se trouve du coup dans la scène de l'homosexualité, et toutes les manœuvres par lesquelles on peut chercher à déterminer rigoureusement sa positions sont vaines."

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La joie du critique littéraire face au lapsus

Comment ne pas voir dans "cette erreur de Proust", ce "43", une voix de l'inconscient qui parle ? Ou, comme l'écrit le critique italien bouleversé par sa trouvaille, et citant Proust lui-même à propos des mystères du langage, "un exemplaire entre mille de ce magnifique langage, si différent de celui que nous parlons d'habitude, et où l'émotion fait dévier ce que nous voulions dire et épanouir à la place une phrase toute autre émergée d’un lac inconnu où vivent des expressions sans rapport avec la pensée, et qui par cela même la révèlent" ? Selon Lavagetto, cet accident narratif briserait tout le stratagème proustien pour concilier la première personne et le thème homosexuel. "Un vrai défi avec un héros hétérosexuel, note Antoine Compagnon, puisque Sodome est décrit comme un monde secret, mystérieux, interdit au profane".

Pour lever ce paradoxe de représenter l'homosexualité par le truchement d’un narrateur hétérosexuel, sans que celui-ci ne soit soupçonné d'être dans "le secret de Sodome", Proust aurait fait de son narrateur un voyeur qui espionne des homosexuels depuis les coulisses. Mais par ce lapsus qui le déplace dans la chambre de Charlus, le narrateur sortirait des coulisses et, par la même occasion, du placard. "Tous les retranchements voyeuristes, permettant de parler d’homosexualité malgré un narrateur à la première personne soi-disant hétérosexuel, s’effondrent d’un coup", résume Antoine Compagnon, à propos de la thèse de Lavagetto.

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Ne pas prendre Marcel pour Marcel

Autoportrait avec Reynaldo Hahn, par Marcel Proust.
Autoportrait avec Reynaldo Hahn, par Marcel Proust.
© Getty - Universal History Archive

Bien sûr, tout n'est pas si simple, et il faut savoir questionner les interprétations ! En critique du critique, Compagnon ne peut s'empêcher de noter que ce "lapsus"... ne vaut pas comme une preuve ultime. Se faisant l'avocat de la défense, ou plutôt du narrateur non "outé", il considère que, d'une part, rien n'interdit que Charlus, s'il s'est fait battre dans la chambre 14 bis ce soir-là, la scène ait lieu dans la 43 un autre soir. D'autre part, si l'on admet que lapsus il y a, est-ce celui du narrateur ou de l'auteur ? Le spécialiste italien semble hésiter, parlant tantôt d'"acte manqué" du narrateur, tantôt d'"erreur de Proust". Et Compagnon de conclure : "Malheureusement, s’il s’agit d’un lapsus de Proust, il y a peut-être quelque chose à en dire au sujet de Proust, mais, comme d’habitude, aucun diagnostic à en inférer sur le narrateur."

Jean-Yves Tadié, spécialiste de l'œuvre proustienne et de ses énigmes, également biographe de Marcel Proust, trace quant à lui une frontière entre la vie de l'auteur et sa vie fictionnelle, dans son essai Le Lac inconnu. Entre Proust et Freud (Gallimard, 2012). Les lapsus sont ceux des personnages, et non ceux de l’auteur, lequel est là pour les interpréter, juge le critique. Et celui de la Chambre 43 ne serait ni une trahison involontaire de l’homosexualité de Proust lui‑même, ni le signe de l'insincérité du narrateur.

En 2019, le grand public découvrait des textes inédits de Proust, rassemblés sous le titre Le Mystérieux Correspondant et autres nouvelles retrouvées, dans lesquels il était question d'"inversion", comme on le disait encore à la fin du XIXe siècle pour désigner l'homosexualité. Dans ces nouvelles de jeunesse, "la prise de conscience [de cette orientation sexuelle] est vécue sur le mode exclusivement tragique, comme une malédiction", écrit Luc Fraisse dans la préface du recueil. Il est tentant pour un exégète de ne pas suivre le Proust du Contre Sainte-Beuve, dans lequel il plaide la distinction entre le "moi social" et le "moi créateur".

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Mais Lavagetto s'est défendu de lier ses analyses à l'homosexualité de Marcel Proust. "J'’avais concentré mon attention sur un lapsus du narrateur qui l’entraînait brusquement sur la scène, par ailleurs interdite, de l’homosexualité, expliquait-il dans un entretien avec Gennaro Oliviero, publié en 2013. Ce qui m’intéressait alors, c’était de voir comment cette grande machine de représentation, (...) qui place toujours l’œil de l’observateur dans une position retranchée, d’où il est possible de voir sans être vu, cédait d’un seul coup sous l’irruption de ce lapsus". Il n'entendait pas en revanche insister sur l’homosexualité de l’auteur, "c’eût été stupide tout autant qu’inutile" :

"Ce n’est pas, je le répète, l’individu Marcel Proust qui est en jeu, mais le narrateur hétérosexuel auquel il avait donné naissance et qui avait construit ce dispositif singulier, afin de mettre en scène quelque chose qui devait l’être à tout prix, mais autrement et ailleurs.Mario Lavagetto

Qu'on souscrive ou non à l'interprétation, celle-ci reste stimulante : il n'y a qu'à voir la façon dont elle fait parler la communauté proustienne. Et comme l'écrivait Proust dans son Contre Sainte-Beuve : "Dans les beaux livres, tous les contresens qu'on fait sont beaux".

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