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Le levier démographique pour répondre à l’urgence climatique

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Touristes chinois qui se baignent dans une piscine situé dans l'ouest de la Chine, dans le Sichuan.
Touristes chinois qui se baignent dans une piscine situé dans l'ouest de la Chine, dans le Sichuan.
© Maxppp - Zhong Min

En 2050, nous devrions être 10 milliards d’êtres humains, contre 7,5 aujourd'hui. Limiter les naissances est une des mesures préconisées dans le manifeste des quinze mille scientifiques pour appeler à sauver la planète. Une proposition contre le réchauffement climatique discutée et discutable.

En 40 ans, la population mondiale a doublé. Et en 2050, il pourrait y avoir 10 milliards d’êtres humains sur Terre, selon l'Ined. Ce qui fait craindre aux 15 000 scientifiques qui ont récemment signé un manifeste davantage de déforestation, d’élevage intensif, de surpêche, d’acidité des océans… Ils privilégient treize mesures pour sauver la planète du réchauffement climatique. La huitième mesure interpelle : elle propose de "réduire encore le taux de fécondité en faisant en sorte qu’hommes et femmes aient accès à l’éducation et à des services de planning familial, particulièrement dans les régions où ces services manquent encore".  

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Est-ce un retour du malthusianisme ? La théorie selon laquelle limiter volontairement les naissances est une solution pour réduire la misère sur Terre date de la fin du XVIIIe siècle. Elle revient régulièrement dans les préconisations de certains experts. Dans les années 1960 et 1970, "le néo-malthusianisme a été très vif car la croissance démographique de la planète était très forte, avec une fécondité qui paraissait trop élevée, de l’ordre de 4 voire 5 enfants par femme", explique Laurent Chalard, docteur en géographie à la Sorbonne. Et d'ajouter :

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Quand la pression démographique est retombée, les arguments néo-malthusiens ont été moins utilisés dans le débat public, d’autant plus qu’après, dans les pays riches, il y a eu un phénomène inverse, avec une dénatalité inquiétante. 

Limiter les naissances, un remède selon le Fonds des Nations unies en 2009

En 2009, l’idée ressurgit lors du sommet de Copenhague, la quinzième conférence des Nations unies sur les changements climatiques, et elle revient dans les débats à cause du Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP). Le fonds publie un rapport quelques jours avant la conférence, dans lequel il appelle les dirigeants à prendre en compte la question démographique. Page 62,  il est écrit : 

Des taux de fécondité moins élevés contribueraient au ralentissement de la croissance démographique et, du même coup, à la réduction des émissions dans l’avenir et permettraient aux gouvernements de suivre plus aisément le rythme de l’adaptation nécessaire aux changements climatiques.

L’ONU est bien consciente à ce moment-là de la question épineuse qu’elle soulève. Les auteurs du rapport citent un autre rapport, datant de 2007, du groupe d’experts intergouvernemental sur les changements climatiques (GIEC) qui se censuraient volontairement sur la question de la légitimité du contrôle de la population, "en s’abstenant de considérer toute option susceptible d’aider à ralentir la croissance démographique parce que  “l’ampleur et la légitimité du contrôle de la population faisaient l’objet d’un débat encore non réglé”", toujours d'après le FNUAP. 

Pour "aider l’humanité à s’éloigner du gouffre", l’ONU  ne prône pas de mesures politiques, où les gouvernements prendraient des ordonnances pour influer le niveau de fécondité. Mais "ce qui est conforme à l’éthique – et à longue échéance bien plus efficace que les contrôles gouvernementaux – , ce sont des politiques qui permettent aux femmes et à leurs partenaires de décider par eux-mêmes s’ils veulent avoir des enfants et à quel moment, ainsi que des mesures qui promeuvent l’égalité entre les sexes dans tous les domaines de la vie économique et sociale. L'ONU veut agir grâce au planning familial et à la contraception. Un dollar investi dans la planification familiale et l’éducation des filles réduit les émissions de gaz à effet de serre au moins autant qu’un dollar dépensé dans l’énergie éolienne. 

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Un discours du Fonds de l’ONU aujourd’hui différent  

En 2017, le Fonds des Nations unies pour la population n’est plus aussi catégorique sur la limitation des naissances et semble prendre plus de pincettes sur le sujet. Pour Daniel Schensul, doctorant et coordinateur technique au FNUAP : 

Le ralentissement de la croissance démographique, même rapidement, n’est pas une solution pour prévenir le changement climatique. Ce ralentissement aura peu ou pas d’effet si nous ne pouvons pas abandonner la consommation et la production basées sur les combustibles fossiles vers des modes de vie renouvelables et durables. 

"Tant que nous n’aurons pas trouvé une façon de vivre sans émission de carbone, tempère Daniel Schensul, nous ne pourrons pas résoudre le problème, et certainement pas par des actions sur la population. Nous devons également continuer à mettre l'accent sur l'éducation, l'égalité des sexes et l'accès à la santé sexuelle, afin de donner aux femmes et à tous les individus les moyens d'améliorer leur bien-être et d'assurer leur développement durable."

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Arme démographique trop simple ?

Même si l’ONU fait marche arrière sur l’idée de l’arme démographique pour résoudre une partie des problèmes de la planète, elle ne nie pas le postulat qui semble évident : une population qui augmente signifie une augmentation des émissions de gaz à effet de serre. "En pratique, davantage de personnes signifient, d’avantage de changements climatiques", selon Fabian Wagner, chercheur à l’Institut international pour l’analyse des systèmes appliqués. Pour agir contre le réchauffement climatique, "activer le levier de la démographie est l’une des solutions, mais elle n’est pas l’unique solution", explique le chercheur. 

Il faut l’ajouter à de meilleures technologies, baisser la consommation individuelle, et peut-être diminuer le nombre de naissances. Mais influencer la fertilité est très controversé, conclut-il.

D’autant que la réponse à la question y a-t-il un lien entre croissance démographique et réchauffement climatique, "n’est pas si simple", selon Henri Léridon, directeur de recherche émérite à l’Institut démographique. 

Il y a deux composantes dans les émissions de CO2 : la population et le taux d’émission par habitant. Et les deux évoluent de façon plus ou moins indépendante. Il faut également tenir compte du niveau initial du taux d’émissions. 

Aujourd’hui, 10% des plus riches émettent la moitié des émissions de gaz à effet de serre. 

  • Un Américain émet 16 tonnes de CO2 par an
  • Un Russe émet 12 tonnes
  • Un Chinois 7,5 tonnes
  • Un Français 4,6 tonnes
  • Un Indien 1,7 tonne
  • Un Africain émet en moyenne 1 tonne 

Concernant l’évolution démographique, selon l’ONU, nous serons entre 9 et 10 milliards en 2050. 

  • Etats-Unis et Canada : + 20%
  • Europe et Russie : déclin de population
  • Chine : le pays atteindra un pic de population vers 2030 – 2040 avant de retrouver le niveau actuel en 2050
  • Asie : + 20%
  • Afrique : + 50%, la population passerait de 1,2 milliard à 2,5 milliards
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L’enjeu africain

"Nous avons donc deux blocs : d’un côté les Américains, de l’autre les Africains", explique le démographe Henri Léridon. Au taux actuel d’émission par tête dans chacun de ces deux blocs, c’est équivalent. C’est-à-dire que les 80 millions d’Américains supplémentaires, vont peser autant en émission, si l’on reste au niveau actuel, que les 1,3 milliard d’Africains en plus." Mais ce postulat peut évoluer, car tout dépend du développement du continent, qui n’a pas encore fait sa transition démographique.

Ce continent qui a un énorme potentiel en matière de création d’énergie propre. Un rapport du Word Economic Forum salue la dynamique du territoire : dans son top 10 des pays qui produisent de l’énergie hydraulique, géothermique ou solaire, figurent sept pays africains, avec en tête l’Ethiopie, qui produit 93% de son énergie grâce à des énergies renouvelables.

L’allongement de l’espérance de vie, une donnée oubliée

La croissance démographique est liée à deux éléments, au taux de natalité, supérieur au seuil de remplacement des générations sur l’ensemble de la planète, et à l’augmentation de l’espérance de vie. "C’est une donnée complètement oubliée dans les débats lors des différentes COP ou sommet pour le climat", alerte le géographe Laurent Chalard. 

Chaque année, la population augmente car les gens vivent plus longtemps. Cela sous-entend que même si l’on revenait à l’équilibre mondial de la fécondité, c’est-à-dire 2,1 enfants par femme, la croissance démographique continuerait. De manière moins intense, mais elle continuerait. Il ne s’agit pas de limiter l’espérance de vie, ça serait ridicule, mais il faudra apprendre notamment à consommer moins.

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