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Le lien qui nous unit à l'épreuve du Covid-19

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La tour Eiffel depuis la place du Trocadéro - 5 avril 2020
La tour Eiffel depuis la place du Trocadéro - 5 avril 2020
© AFP - Philippe Lopez

Regards croisés. Confrontés à la pandémie de nouveau coronavirus, les Français font preuve d'une unité et d'une cohésion qui peuvent, à certains égards, paraître surprenantes. Ce sont la peur, le besoin de protection et l’Etat qui unissent les citoyens nous disent trois intellectuels.

L'épidémie de coronavirus nous apparaît comme un événement extraordinaire, nos sociétés modernes ayant oublié les grandes pandémies du passé. Mais il semble aussi que notre manière de traiter la crise sanitaire constitue une nouveauté. Face à cette crise resurgit un sentiment de cohésion et d'unité qui s'incarne dans un Etat-nation relégitimé. Mais cette cohésion semble fragile et n'estompe qu'en apparence les lignes de fracture qui traversent la société française. Un historien, un philosophe et un politologue posent les "paramètres d'une équation" laissant entrapercevoir certains bouleversements qui pourraient surgir de la crise que nous traversons.

- Patrice Gueniffey, historien, directeur d’études à l’EHESS, auteur de Napoléon et de Gaulle : deux héros français  (Ed. Perrin)

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- Marcel Gauchet, philosophe, directeur d'études émérite à l'EHESS, rédacteur en chef de la revue Le Débat, auteur de Robespierre, l’homme qui nous divise le plus (Ed. Gallimard)

- Jérôme Fourquet, politologue, directeur du département opinion à l’institut IFOP, auteur de L’Archipel français, naissance d’une nation multiple et divisée (Ed. Seuil)

Un événement exceptionnel

La crise sanitaire du nouveau coronavirus se révèle exceptionnelle à plus d’un titre. Elle est planétaire. Elle touche un grand nombre de personnes et peut engendrer un grand nombre de victimes. Elle donne lieu à une restriction des libertés publiques qu’on n’avait pas connue depuis de nombreuses décennies. Il y a cependant des précédents historiques.

Patrice Gueniffey : C’est un épisode exceptionnel au sens où ce n’est pas arrivé depuis un certain temps. Il y a eu une épidémie de variole dans les années 1950 qui a fait un grand nombre de victimes (NDLR : En Bretagne, dans le Morbihan et le Finistère, de 1954 à 1955. A l’origine, c’est un soldat de retour d’Indochine qui a contaminé sa famille à Vannes. Une centaine de personnes ont été contaminées, une vingtaine sont mortes). Avant cela, il faut remonter à la grippe espagnole (1918-1920). Et avant, les grandes épidémies, c'était le choléra dans les années 1830. Avant encore, il faut remonter à la peste de Marseille en 1712, à la fin du règne de Louis XIV. Cet épisode que nous vivons fait donc partie d'événements qui ne sont pas si fréquents dans l'Histoire européenne. En fait, ils ont cessé d'être fréquents depuis le début du XVIIIe siècle grâce à l'organisation de systèmes de quarantaine pour les voyageurs qui revenaient d'Orient. A partir de l'organisation de systèmes de quarantaine efficaces dans les ports, les épidémies sont devenues beaucoup plus rares et inhabituelles. 

Ces différentes épidémies sont comparables, à cette différence que la mortalité est très variable puisqu’elle dépend des virus concernés. La grande peste du XIVe siècle, par exemple, a tué 40% de la population européenne. Autre exemple, quand quelques peuplades venues du Caucase, de la steppe, sont arrivées en Europe, en - 4 500 av. JC, l'ensemble de la population du néolithique, c’est-à-dire les agriculteurs, a disparu. Aujourd’hui, pour le nouveau coronavirus, on parle d'un taux de mortalité plutôt faible. Mais je crois qu'il faut mettre en rapport ces épidémies avec le degré d’acceptabilité des dommages causés. Notre sensibilité à la mort est tout à fait différente de ce qu'elle était par le passé. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, cette pandémie, avec un taux maximum de 5% de victimes, génère un choc psychologique au moins aussi grand que la grippe espagnole qui a tué 20 millions de personnes au début du XXe siècle. On n’a plus la même capacité d’acceptation qu’à cette époque-là.

Patrice Gueniffey : "Notre sensibilité à la mort est tout à fait différente de ce qu'elle était par le passé"
Patrice Gueniffey : "Notre sensibilité à la mort est tout à fait différente de ce qu'elle était par le passé"
© Radio France - Stéphane Robert

Marcel Gauchet : L’une des grandes nouveautés dans cette crise est que, pour la première fois dans l’Histoire de l’humanité, s’exprime une volonté de ne laisser personne sur le côté. Le principe darwinien qui veut que, par souci d’efficacité, on soigne avant tout ceux qu’on a le plus de chances de sauver en laissant de côté les plus faibles n’est pas le principe qui prévaut dans la réponse sanitaire apportée. On essaie, autant que faire se peut, de soigner tout le monde, tous ceux qui ont besoin de l’être. Il n’y a pas d’exemple de ce genre par le passé. 

Une autre nouveauté est qu’on assiste à un bouleversement de l’échelle des valeurs. On s’aperçoit que des professions jusqu’ici peu considérées et peu rémunérées s’avèrent essentielles en cette période de crise. C’est le cas exemplairement de tous les métiers de la chaîne logistique, des caissières de supermarchés, des chauffeurs-livreurs. Nous découvrons que leur rôle est essentiel au bon fonctionnement de la société. On peut imaginer que la question de l'utilité de leur travail et du travail en général sera posée après cette crise. Va-t-on décider de revaloriser ces professions jusqu’ici déconsidérées ? Il est possible, en tous cas, que la question du travail soit réévaluée à l’aune de la place qu’il attribue à chacun dans la société et que soit remise en question la philosophie qui prévalait jusqu’ici et qui ne voit dans le travail qu’un coût.

Un sentiment de cohésion et d’unité

Les règles édictées par le gouvernement et notamment les mesures de restriction de liberté pour endiguer la progression de la pandémie sont globalement respectées. La crise sanitaire donne lieu à un sentiment de cohésion et d’appartenance à un collectif qui nous dépasse.

Jérôme Fourquet : L'ensemble du corps social est soumis et exposé aux mêmes risques. C'est très rare dans la société française sur une période aussi longue et c’est structurellement de nature à nous inciter à faire bloc. Des déclinaisons de ce sentiment d'appartenance à un collectif qui nous dépasse, nous en observons des illustrations multiples ces dernières semaines. Ce sont notamment les applaudissements au balcon en direction des personnels de santé. Un nombre significatif de nos concitoyens s'est également porté volontaire pour venir en aide, par exemple, aux agriculteurs ou à certaines professions en difficulté. Des salariés continuent aussi de tenir leur poste en dépit de l'exposition à la propagation du Covid-19. On a des signes quand même assez tangibles d'une certaine cohésion et d’une communion nationale. Ce n’est jamais total, ce n’est jamais parfaitement homogène. On trouve, quand on regarde bien, des comportements individualistes ou de gens qui profitent de la situation. Mais la tendance générale est quand même que la société française, pour l'instant, se comporte correctement et qu'elle se tient de manière assez digne face à cette pandémie. Il n’y a pas d'attroupements, de scènes de pillages ou de violences en direction d'un certain nombre de magasins, ni d’attaques de pharmacies.

Marcel Gauchet : Il y a globalement un consensus autour de la réponse apportée par les pouvoirs publics, en particulier autour du confinement. Ce confinement est plutôt bien accepté et il est respecté par une très large part de la population. Deux choses font consensus : premièrement, la peur face à la menace que représente la pandémie de nouveau coronavirus. 

Deuxièmement, l’envie d’être défendu et protégé face à cette menace. Et la seule autorité vers laquelle il est possible de se tourner est le pouvoir en place. On lui reconnaît donc une légitimité à intervenir. Nous formons collectivité en ce sens que nous appelons les mesures qui sont prises par les autorités pour nous protéger. C’est un réflexe et un besoin de protection qui nous rapprochent et nous donnent le sentiment d’avoir destin lié face à la menace.

Jérôme Fourquet : Il y a un puissant ingrédient qui fait que les consignes sont relativement bien appliquées, en tout cas en matière de confinement, c'est la peur qui plane sur notre tête à tous. Et cette peur est très massivement diffusée et ressentie par la population. 

Jérôme Fourquet : "La peur est un puissant ingrédient de la cohésion"

59 sec

Une récente enquête de l’IFOP montre que plus de 80% de nos concitoyens (interrogés) déclarent avoir, souvent ou de temps en temps, de l'inquiétude quant au décès de leurs proches. Et pour ce qui est de leur propre décès, 65% de nos concitoyens (interrogés) ont déjà eu ce type de pensées depuis le déclenchement du confinement et de la phase la plus aiguë de la pandémie. Et donc, bien évidemment, cette peur qui rôde, cette peur qui s'est instillée dans nos vies est un puissant moteur pour le respect du confinement, pour le respect des règles, et pour la relative cohésion qui se manifeste.

L'unité s'exprime dans un cadre national

Que ce soit à travers la sollicitation et la mise sous tension de notre système de santé, le recours aux militaires et à l’armée, les audiences exceptionnelles mesurées lors des prises de parole du président de la République, on constate que la réponse à la pandémie se déroule essentiellement dans le cadre national. Il existe néanmoins une spécificité européenne dans la réponse à l’épidémie. Et les discussions politiques à venir se chargeront de relancer le débat. 

Patrice Gueniffey : L’unité nationale est systématique en cas de guerre, en cas de menace invisible. On l'a vu avec les attentats contre Charlie Hebdo et puis surtout lors des attentats de novembre 2015. L'union se fait. L'union se fait autour de l'Etat et de ses représentants. Elle ne se fait pas dans le cadre européen. Et c'est là où cela peut avoir quand même un effet puisque cette crise marque la grande défaite de toutes les organisations supranationales. On voit, dès que le danger devient tangible et réel, que les États reprennent la main et retrouvent leur légitimité. C'est ça l'événement le plus marquant et le plus important du point de vue politique dans cette crise. 

Le grand absent est quand même tout ce qui est au-dessus de l'Etat. Les nations se reforment et se referment pour essayer d’opposer un front uni à la menace. Il y a une forme de légitimation du cadre national et de son expression qui est l'Etat. Et aujourd'hui, s'il y a des reproches faits à l'Etat, ce n’est pas celui d'exister, mais au contraire de ne pas avoir assez existé, de ne pas en avoir suffisamment fait en tant qu'Etat, notamment pour ce qui concerne les masques de protection. Il y a une demande d’Etat, de plus d’Etat. Cela va un peu à contre-courant des décennies que nous avons vécues depuis Maastricht en 1992. 

Jérôme Fourquet : Le sentiment d'appartenir à un collectif est une réalité. Il s'illustre de différentes manières : par une peur partagée par tous, par une responsabilité vis-à-vis de ses proches, mais également vis-à-vis du quidam que l’on rencontre dans la rue. On évite de lui transmettre ou de recevoir, de sa part, le virus. Tout cela peut créer du lien. Et puis, en termes de communication gouvernementale également, on rappelle le nombre de décès quotidiens. C'est donc le corps social dans son ensemble qui est atteint et qui est en deuil. La mobilisation de tous les services de l'Etat, les personnels soignants, les militaires, les transferts de malades d'un territoire à un autre, les forces de l'ordre comme d'autres agents de la fonction publique, tout cela rappelle, si besoin était, que nous appartenons à un collectif et que des moyens sont dégagés au service de ce collectif auquel on appartient. Il y a une expérimentation très concrète du concept de communauté nationale qui s'exprime dans cette affaire-là. 

La question est de savoir ce qu'il en restera une fois que la vie reprendra son cours normal. Cela laissera-t-il un lointain souvenir ou, au contraire, cela marquera-t-il durablement les esprits ? Auquel cas on aura une inflexion manifeste des repères idéologiques et aussi de la psychologie collective. Mais c'est une question difficile à trancher pour le moment.

Patrice Gueniffey : Les Français ont toujours été unis par leur Etat. Et l'Etat, en France, est attaqué depuis Valéry Giscard d'Estaing, depuis les années 1970. Il est attaqué par le fait que l'économie s'est émancipée du contrôle du politique. Il est attaqué par la construction européenne, par la décentralisation mise en œuvre dans les années 1980. Bref, l'État est en crise. 

Patrice Gueniffey : "Il y a une forme d'attachement instinctif à cette forme politique qu'est l'Etat qui est notre raison d'être ensemble et la condition de notre vivre ensemble"

3 min

Et dans l'histoire française, l’Etat est toujours ce qui a tenu ensemble cette nation très hétérogène. Elle n'est pas seulement hétérogène aujourd'hui du fait de l'immigration, du fait de l'islam, elle a toujours été hétérogène. Parce que la France, ce n'est pas l'Angleterre qui a une société forte et qui limite la puissance de son Etat. En France, c'est l'Etat qui a créé la nation en rattachant des gens qui n’avaient pas envie de vivre ensemble. Il a ainsi fallu quatre-vingts ans de guerres atroces pour que la Franche-Comté accepte de rester dans le royaume de France. C'est comme ça que la France s'est construite. Et c’est ce qui explique, en partie, le malaise français aujourd’hui. Quand l'État est en crise, le pays se déchaîne. On l’a vu ces derniers temps avec l'affaiblissement de l'Etat et avec cette crise qui a commencé (avec les gilets jaunes) à la fin de l’année 2018. Il y a donc un appel à une restauration de l'Etat dans ses fonctions régaliennes. Et dans ses fonctions régaliennes, il y a un devoir de protection. C’est ce que la population lui demande aujourd’hui : de la protéger. Dans l'Histoire de France, les gens se tournent toujours vers le roi en cas de danger. De la même façon, aujourd’hui, les Présidents retrouvent de l'autorité dans les moments de danger. Je pense en particulier à François Hollande après les attentats de 2015, même si cela n'a pas duré. Mais au moins pendant quelques jours, quelques semaines, il a été celui qui était en charge du maintien de la cohésion et de l'existence nationale. Il était dans le rôle qui avait été celui du roi protecteur du peuple. Et d'une certaine façon, Emmanuel Macron joue ce rôle aujourd'hui. Comme tous les chefs d'Etat le moment venu. Ce qui montre la force de l'attachement instinctif à cette forme politique qu’est l’Etat. En France, c’est l’Etat qui est notre raison d'être ensemble. Il est la condition de notre vivre ensemble.

Marcel Gauchet : Il existe tout de même quelque chose en dehors du cadre national. En Europe, il y a des différences ou plutôt des nuances entre les pays. Mais on peut voir qu’il existe un bain culturel commun à travers lequel s’exprime, plus fortement qu’ailleurs, l’idée de responsabilité individuelle. Nos sociétés européennes sont mues par plusieurs spécificités. Premièrement, ce sont les moins religieuses du globe. Le poids du religieux s’y est considérablement amoindri. 

Marcel Gauchet : "Il existe un bain culturel commun à nos sociétés européennes"
Marcel Gauchet : "Il existe un bain culturel commun à nos sociétés européennes"
- Stéphane Robert

Deuxièmement, la force des liens familiaux y est plus affaiblie que partout ailleurs. L’Europe est l’endroit du monde où l’institution familiale est la plus faible. Nous sommes aussi le continent où l’individualisme est le plus développé à l’échelle globale. Tout cela se traduit notamment par une faible croissance démographique. A l’échelle de la planète, l’Europe est l’endroit du monde où le nombre de naissances est le plus faible.

On constate donc, au-delà des divergences historiques, qu’une sociologie européenne se constitue, se met en place. Par ailleurs, c’est une autre spécificité, le poids de l’Etat social y est unique au monde. Souvenez-vous du constat dressé par Angela Merkel, il y a quelques années (NDLR : 2012). "L’Europe représente 7% de la population mondiale, disait-elle, environ 25% du PIB mondial et finance 50% des dépenses sociales de la planète." La France, c’est plus encore. La population française compte pour 1% de la population et nous finançons 15% des dépenses sociales de la planète. C’est la contrepartie de la mise en œuvre de politiques libérales. Plus on libéralise, plus il faut contrebalancer par des filets de sécurité sociaux afin que les populations les plus fragiles supportent ces politiques libérales. Ces filets de sécurité sociaux vont d’ailleurs nous aider à traverser la crise sanitaire que nous connaissons actuellement, crise sanitaire à laquelle succédera immanquablement une crise économique.

Jérôme Fourquet : On a, bien évidemment, dans le cas de cette crise, une nation qui agit très concrètement à travers son bras armé qu'est l'Etat. On voit dans le débat politique que les termes de souveraineté sont très présents et cela nous laisse à penser qu'effectivement, cette question de souveraineté va s'inviter dans le débat public et pèsera plus significativement. Néanmoins, chaque famille politique est tentée, comme souvent, de voir, dans un épisode de cette nature, une confirmation de ses propres thèses et de ses propres grilles de lecture. C'est très clair pour le camp qui défend justement la prééminence de la souveraineté nationale. Il rappelle l'utilité des frontières, les ravages et les dégâts de la désindustrialisation, la nécessité d'avoir un Etat fort, un Etat stratège, etc. On voit également s’exprimer d'autres courants philosophiques ou politiques. Du côté des décroissants par exemple, les défenseurs de la "collapsologie" voient dans cette épreuve tout à fait singulière que nous traversons une répétition générale de ce que pourrait être un effondrement civilisationnel. Ils affirment que nos sociétés ne sont pas du tout résilientes et qu’un grain de sable peut mener tout l'édifice à la catastrophe. Et puis, du côté de ceux qui soutiennent historiquement la construction européenne, même s’ils constatent de manière assez dépitée que la solidarité européenne n'a pas vraiment fonctionné, ils en tirent la conséquence et la conclusion que, pour faire face à ce type de pandémies qui pourraient se répéter dans l'avenir, il va falloir renforcer ces mécanismes de solidarité européenne, qu’on a plus que jamais besoin d'une Europe forte pour protéger les populations, que l’Europe est indispensable pour peser dans le grand échiquier mondial face à des puissances comme la Chine ou les Etats-Unis. Ils prennent l’exemple de l'accès aux stocks de masques à travers lequel on voit que chacun joue sa carte. Donc, chaque famille politique, chaque courant de pensée, voit dans cet épisode une validation de sa propre grille de lecture.

La fragilité de l’unité et de la cohésion

La cohésion et l’unité qui s’expriment estompent provisoirement les lignes de fractures qui traversent la société française mais ne les effacent pas. Et cette cohésion apparaît d’autant plus fragile qu’elle se manifeste avant tout à travers une injonction à ne rien faire et à rester chez soi.

Marcel Gauchet : Nous sommes dans une situation paradoxale. Le confinement est globalement respecté. Il y a une discipline collective qui s’applique malgré l’hyper individualisme qui caractérise nos sociétés. Mais cette discipline collective s’applique en réponse à un ordre de « démobilisation générale ». On demande aux gens de se calfeutrer chez eux, ce n’est pas vraiment constructif. Et cette situation installe un climat de méfiance générale. Le souci de se protéger tourne vite à la paranoïa de l’évitement. C’est donc un drôle de collectif qui s’exprime puisqu’il se concrétise dans la distance des uns aux autres. Une discipline collective s’applique mais dans une individualisation plus grande encore des comportements. C’est là que se trouve le paradoxe. Et la grande question est de savoir si on réussira à retourner ce paradoxe en recréant un collectif qui soit synonyme d’implication de chacun dans un fonctionnement discipliné, mais au service d’une cause positive et pas simplement défensive.

Jérôme Fourquet : Cette épidémie et ce confinement constituent des révélateurs qui font rejaillir un certain nombre de lignes de fracture que j'ai notamment essayé de décrire dans L'Archipel français (Ed. Seuil). Typiquement, le fait qu'un million d'habitants de l'Île-de-France ont quitté massivement leur région de résidence pour aller se confiner au bord de la mer, cela dit sociologiquement quand même beaucoup de choses. C’est un premier point sur une espèce de sécession des élites qui se manifeste, aussi, en cas d'épidémie avec des départs assez massifs. 

Jérôme Fourquet : "Cette épidémie et ce confinement font rejaillir un certain nombre de lignes de fracture"
Jérôme Fourquet : "Cette épidémie et ce confinement font rejaillir un certain nombre de lignes de fracture"
- Stéphane Robert

A côté de ça, on a aussi l’illustration d’un certain nombre de lignes de faille dans le monde du travail. Aujourd'hui, le confinement n'est pas vécu par tous de la même manière. Si on prend uniquement les actifs partout en France, on a une répartition en trois tiers du monde du travail. Un tiers des actifs continuent de travailler sur leur lieu de travail habituel et tiennent leur poste, souvent en y allant la boule au ventre. On pense bien évidemment aux professions médicales, mais c'est également le cas des salariés de la grande distribution, tous les salariés de la logistique, les éboueurs, les gens des pompes funèbres, les forces de l'ordre. Il y a un autre tiers de gens qui continuent de travailler depuis chez eux, ce sont ceux qu’on appelle les télétravailleurs. Le troisième tiers est composé de tous ceux qui ont été mis à l'arrêt de gré ou de force, soit parce que l'entreprise ou l'administration ne pouvait pas leur assurer des conditions de travail sécurisées, soit parce qu'il n'y a plus de travail parce que le carnet de commandes est vide. Et donc, tout cela crée, dans cette expérience collective, des situations très particulières (qui seront potentiellement autant de considérations et de revendications singulières au lendemain de cette crise).

Marcel Gauchet : Il y a un dysfonctionnement majeur qui saute aux yeux. La crise nous oblige à mesurer le "court-termisme" aveugle dans lequel évoluent nos sociétés. Gouverner, c’est prévoir, tout le monde le sait, ce qui n’a pas empêché de faire le contraire.  Il apparaît en effet, à travers la manière que nous avons eu d’organiser et de gérer les services de santé, à travers nos carences en matière d’équipements de protection, à travers le fait que nous avons externalisé une grande partie de notre production et que nous dépendons en la matière des pays asiatiques, que nous sommes incapables de faire face à cette crise. A un "hôpital de stocks", nous avons substitué un "hôpital de flux". Et cette situation correspond à un modèle de société généré par une mondialisation sans cesse croissante des échanges. Au bout du compte, on s’aperçoit que nos sociétés, bâties selon ce modèle, sont radicalement inadaptées à tout contexte difficile. C’est donc toute une manière de penser qui est prise à contrepied.

Une autre ligne de fracture est apparue à l’occasion de cette épidémie : la fracture générationnelle. Une fracture entre les vieux et les jeunes s’est clairement manifestée. Elle est déjà apparue à l’occasion du débat sur les retraites les mois qui ont précédé la crise sanitaire. De nombreux jeunes ne se sont pas sentis concernés par ce débat. Et pour cause, leur conviction est que la retraite, c’est pour les vieux, pas pour eux. Ils vivent dans l’idée qu’ils ne percevront pas de retraite. De la même manière, aujourd’hui, de nombreux jeunes ont remis en cause la gravité de l’épidémie ou ne se sont pas vraiment sentis concernés. De fait, les victimes de la maladie se comptent essentiellement dans les catégories de population les plus âgées. La menace, pour les jeunes, est donc moins inquiétante. Par exemple, on a beaucoup lu ou entendu chez les jeunes que le coronavirus faisait moins de victimes que la grippe. Avec l’allongement de la durée de la vie, les préoccupations des jeunes et des plus âgés sont de plus en plus éloignées. Cette fracture générationnelle est quelque chose qu’on a sous-estimé jusqu’ici et qui jouera un rôle de plus en plus important à l’avenir.

Quelles leçons pour l’avenir de la société française ?

Cette crise inédite liée à l’épidémie de coronavirus générera-t-elle ou accompagnera-t-elle des changements sociaux ou sociétaux ? L’histoire montre que les grands bouleversements coïncident souvent avec ce type d'événements. Mais il est difficile de percevoir les incidences que pourraient avoir cet épisode sur notre avenir proche ou plus lointain.

Patrice Gueniffey : Cela rappelle un peu les épidémies qui avaient eu lieu et qui ont accompagné le début du déclin de l'Empire romain au IIIe siècle. Il y a eu une vague d'épidémies qui ont marqué un changement. Souvent, c’est un événement de ce type qui change beaucoup de choses dans l'Histoire. L'Histoire n’est jamais écrite et il peut suffire d'un événement, comme celui-ci, assez traumatisant pour en changer le cours. Au IIIe siècle, l'Empire romain était un peu la mondialisation d'aujourd'hui sur un espace plus réduit. Les épidémies ont alors gagné l'ensemble du bassin méditerranéen. À la même époque, la Chine, qui contrôlait l’autre partie du monde en quelque sorte, a elle aussi connu des épidémies (il y avait deux mondes distincts : l'Empire chinois et l'Empire romain, qui avaient quelques contacts commerciaux par la route de la soie). Les vagues d’épidémies étaient-elles liées ? On n'en sait rien. Mais, en tout cas, la concomitance des événements a, dans les deux cas, marqué un déclin des deux empires. En tous cas, on voit bien qu'aujourd'hui, l'épidémie s'inscrit dans le cadre d’une mondialisation des échanges. Cela va-t-il générer un changement ? On le verra rétrospectivement. Peut-être que le choc économique sera très fort et donc il y aura des conséquences sociales et des conséquences politiques qu'on ne peut pas prévoir. C'est une possibilité. Parallèlement, si on s'arrête sur le cas de la France, il faut dire qu'on connaît depuis dix-huit mois une séquence de troubles, d'incertitudes, d'inquiétudes sur l'avenir. Et donc, cette épidémie s’inscrit dans une séquence qui porte en germes les ferments de potentiels bouleversements.

Marcel Gauchet : "La discipline collective s'applique en réponse à un ordre de démobilisation générale"
Marcel Gauchet : "La discipline collective s'applique en réponse à un ordre de démobilisation générale"
- Stéphane Robert

Jérôme Fourquet : Il y a une vingtaine de jours, dans sa première grande déclaration, Emmanuel Macron a semblé remettre en cause la mondialisation évoquant la nécessité de "reprendre le contrôle" et il a parlé de décisions de rupture qui s'imposeront face auxquelles il ne se dérobera pas. Il a évoqué la restauration d'une certaine souveraineté, d'une indépendance en termes d'approvisionnement. Je n'ai actuellement pas tellement d'interrogations sur le sens qu'il faudrait donner à tout cela. Le Président a été très clair. On peut avoir une vraie interrogation sur le fait de savoir, comme l'Histoire nous l’a montré souvent, si les discours de grandes intentions qui sont prononcés à chaud sont ensuite validés et confirmés par des changements d'orientation.

Marcel Gauchet : Sur les leçons qui seront tirées de cette crise, il y a une grande inconnue. Si on se réfère au passé récent et notamment à la crise financière de 2008, on se souvient que Nicolas Sarkozy n’avait pas hésité, quelques mois plus tard, à remettre carrément en cause le fonctionnement du capitalisme. Inutile de dire que ses déclarations n’ont pas été suivies  de beaucoup d’effets !. Qu’en est-il aujourd’hui pour Emmanuel Macron ? On ne sait pas. S’agit-il encore une fois d’une déclaration sans lendemain ? Ou bien y-a-t-il une inflexion personnelle de sa réflexion ? C’est difficile à dire à ce stade. Concernant Emmanuel Macron, je crois que c’est un être dans lequel s’exerce la concurrence entre un homme intellectuellement ouvert et un autre homme qui s’inscrit pleinement dans le courant de pensée par lequel il a été construit et dans lequel il vit. Et donc, il est difficile de dire qui, chez lui, l’emportera. En tous cas, il est probable qu’il y aura, après cette crise, au sein de la société française, un match redoutable entre la volonté de tirer les leçons de ce qui s’est passé et la tendance à un retour à la normale. Et tout cela dans un contexte de crise économique dont on ne connaît pas encore l’ampleur. Qu’en résultera-t-il ? A ce stade, on ne peut que poser les paramètres de l’équation.