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Le Louvre, de 1187 à 1793 : histoire d’un non musée

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Représentation du Palais du Louvre, tel qu'il fut reconstruit par Charles V, avec notamment le donjon central qui accueillait alors le trésor royal. Extrait des Très Riches Heures du duc de Berry, livre signé frères de Limbourg vers 1410-1411.
Représentation du Palais du Louvre, tel qu'il fut reconstruit par Charles V, avec notamment le donjon central qui accueillait alors le trésor royal. Extrait des Très Riches Heures du duc de Berry, livre signé frères de Limbourg vers 1410-1411.
© Getty - Buyenlarge

L'origine des mondes culturels. Que représentait le Louvre avant d’être un musée ? Retour sur cet emblème parisien qui fut tour à tour une forteresse, un château, puis un immense palais. Cœur névralgique d’affrontements politiques et culturels, il est, d'un point de vue historique, un très jeune musée.

Haut lieu de pèlerinage culturel, le Louvre n'a pas toujours été un musée, loin de là : forteresse augustienne, puis château de plus en plus imposant, il a servi à enfermer des prisonniers de marque, abrité les familles royales et fut le théâtre d'affrontements idéologiques forts jusqu’à l’arrivée des Académies et la création d’un répertoire officiel des œuvres (tableaux, sculptures...). 

Récit d'une architecture qui a façonné un lieu de pouvoir et de prestige.

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Vivien Richard, du Louvre : "Le Louvre est pour tout le monde LE musée du Louvre, alors qu'il n'est véritablement musée que depuis la Révolution française, date à laquelle il avait déjà plusieurs siècles d'existence."

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L’architecture en mouvement

  • Un noble château

L’histoire architecturale du Louvre débute sous le règne de Philippe Auguste (1180-1223), un monarque autoritaire et religieux, qui, le premier, signe ses traités d'un "Rex Francia", assumant son statut de roi de France. La forteresse naît à sa demande en 1187. Un flou historique demeure quant à la construction du premier édifice : un document issu des tout premiers budgets de la monarchie atteste de la fin des travaux de la tour du Louvre aux alentours de 1202 et 1203. C’est une tour militaire, conçue pour surveiller l'arrivée par la Seine d'éventuels ennemis. Elle "venait protéger l'accès ouest de Paris, donc l'accès depuis la Normandie qui était aux mains des Plantagenêts, les rois d'Angleterre", précise Vivien Richard, chef du service de l'histoire du Louvre au sein du musée :

"La construction du Louvre permettait au roi d'asseoir encore plus son autorité au sein de la ville"

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Il faut bien avoir à l'esprit que la construction du Louvre, concomitante de celle d'autres châteaux défensifs, rentre dans un renforcement de l'autorité du roi, sur ses vassaux et sur les territoires que ses vassaux contrôlaient et également dans la formation du domaine royal. Paris était déjà au début du XIIIe siècle le cœur économique du domaine royal et un centre religieux, politique et donc économique, administratif très important. La construction du Louvre permettait au roi, avec cette forteresse en limite de la ville, d'asseoir encore plus son autorité au sein de la ville et d’être un manifeste aussi vis à vis de la royauté anglaise des Plantagenêts, de la puissance qui possédait alors également la Normandie, de former un manifeste sur la puissance du roi de France qui protège sa capitale. Il faut néanmoins avoir l'esprit qu’à ce moment-là, le Louvre est certes un point révélateur du pouvoir royal, mais dans son aspect défensif et symbolique, plus que dans les questions d'aménagement.

Reconstitution de la façade du Louvre au début du XIIIe siècle selon les plans d’Alain Salamagne dans "Le palais et son décor au temps de Jean de Berry"
Reconstitution de la façade du Louvre au début du XIIIe siècle selon les plans d’Alain Salamagne dans "Le palais et son décor au temps de Jean de Berry"
© Radio France - Ludovic Peureux

Le Louvre augustien est basé sur un plan approximativement rectangulaire : il fait 72 mètres sur 78, est composé de 10 tours qui flanquent les courtines et d’un donjon aux dimensions impressionnantes, de 32 mètres de hauteur, se dressant au-dessus d'un fossé sec de plusieurs mètres de profondeur. Un pont-levis permet d'accéder à ce donjon.

A l'extérieur, les deux seules entrées du château sont tournées vers la ville et gardées par deux châtelets également munis de ponts-levis, tout comme ce que l'on peut encore retrouver aujourd’hui au château de Dourdan. A l’intérieur de la cour se dressent deux logis au sud et à l’ouest, ce dernier côté étant le plus robuste car le plus exposé aux éventuelles attaques. Peu d’archives nous sont parvenues sur la silhouette du château à son origine, mais les fouilles entreprises en 1984 dans la Cour Carrée de l’actuel musée permettent d’en effectuer une reconstitution.

  • Le début du palais

Sous Charles V (1364-1380), dit "Charles le sage", la forteresse se mue en un château d’apparat. Le bâtiment se trouve à présent à l’intérieur de la ville et non plus autour, puisque le roi fait bâtir une nouvelle enceinte sur la rive droite d’un Paris qui s’est largement étendu depuis le XIIIe siècle. Grâce à Raymond du Temple, maître-d’oeuvre de Notre-Dame de Paris, Charles V remodèle la forteresse pour lui donner des titres de noblesse. Il fait élever des tourelles au-dessus des tours déjà présentes, surélève les logis existants et en fait bâtir deux nouveaux sur les côtés nord et est. Il ajoute également une nouvelle entrée qui mène directement au jardin royal. Le roi fait également percer de larges baies dans les tours et les courtines pour amener la lumière dans la sombre forteresse médiévale. Le manuscrit Les très riches heures du duc de Berry, frère de Charles V, donne une illustration de ce qu’était l'édifice au début du XVe siècle avec une miniature très détaillée de ce qui sera le plus beau séjour parisien. La façade du nouveau logis nord est ornée d’un magnifique escalier à vis, connu sous le nom de Grande Vis du Louvre, annonciateur de la mode de la Renaissance : en bas, les statues du couple royal, en haut, celle de la Vierge, sculptée par Jean de Saint-Romain.

Reconstitution de l’escalier à vis du XIVe siècle selon les plans d’Alain Salamagne dans "Le palais et son décor au temps de Jean de Berry"
Reconstitution de l’escalier à vis du XIVe siècle selon les plans d’Alain Salamagne dans "Le palais et son décor au temps de Jean de Berry"
© Radio France - Modélisation 3D de Ludovic Peureux

Avec François 1er (1515-1547), passionné d'architecture, le château fort médiéval maintes fois réaménagé cède la place à un palais d'inspiration italienne. En 1546, le grand roi de la Renaissance confie à l'architecte Pierre Lescot la nouvelle vie du lieu. Le fameux donjon est abattu, l'entrée principale côté Seine est condamnée, et de grandes statues devant la salle Saint Louis sont érigées. François 1er met aussi en place un jeu de paume et demande l’aménagement de nouvelles cuisines et d’autres chambres… "Néanmoins, détaille Vivien Richard_, c'est son fils, Henri II, qui va mettre en œuvre les travaux grâce aux qualités de Pierre Lescot. Vous pouvez ainsi avoir à l’esprit l’actuelle aile Lescot du Louvre puisque la Cour Carré actuelle correspond à un agrandissement par quatre de l'ancien quadrilatère du donjon médiéval. Henri II maintient ce quadrilatère médiéval, il fait abattre une des ailes, celle qui regarde justement vers l’ouest, pour bâtir une nouvelle aile d’un palais à l’Antique, ce qui fait entrer le Louvre dans la renaissance architecturale et décorative. A côté de l’élévation de l’aile Lescot, du réaménagement des appartements royaux au Louvre, c'est la veuve d'Henri II, Catherine de Médicis,_ qui va donner une toute nouvelle inflexion au destin du Louvre. En effet, au-delà de la ville, toujours à l'ouest, elle va se faire bâtir un nouveau palais, dit des "Tuileries", au sein d'un vaste domaine qui comprend avec un jardin, dans le faubourg qui se trouvait en dehors de l'enceinte de Charles V."

François 1er et Henri II : demandeurs des premiers grands travaux du Louvre

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Confirmé dans ses fonctions par quatre autres rois, Pierre Lescot marquera notamment par une façade considérée comme la naissance de "l’architecture à la française".

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Henri IV (1589-1610) dit "Le Grand" a lui pour projet "d'asseoir la dynastie des Bourbons" et souhaite ajouter du cachet à son Louvre : il décide d'annexer les Tuileries à sa demeure. Une immense construction de près de 500 mètres est lancée le long de la Seine. Celui qui est plutôt resté connu pour le Pont neuf nomme ce projet le "Grand Dessein". Vivien Richard explique :  

Qu'est-ce que le "Grand Dessein", initié par Henri IV, qui a bouleversé la physionomie du Louvre ? Explications de Vivien Richard.

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Le principe du "Grand Dessein" était non seulement de relier le Louvre et les Tuileries, notamment par une grande galerie, qui courait en bord de Seine, mais aussi de redéployer les espaces du Louvre au sein d'une cour centrale beaucoup plus importante et qui vient quadrupler l'ancienne cour médiévale. Henri IV avait un attachement certain pour le Louvre, sa résidence parisienne. [...] Et ce "Grand Dessein" n'aboutira que sous le règne de Napoléon III, qui logeait aux Tuileries.

Une fois abouti, ce bouleversement majeur ne restera pas longtemps en place, les Tuileries étant incendiées par les communards en 1871, et le projet de restauration du célèbre architecte Eugène Viollet-le-Duc abandonné après sa mort en 1880. Les ruines seront détruites trois ans plus tard, conférant au Louvre son plan actuel, qui n'évoluera de nouveau qu’à la fin du XXe siècle, avec la restauration de l’ensemble et la construction de la célèbre pyramide de verre

Le "Grand Dessein" d’Henri IV (château du Louvre), vers 1600-1615. Carte murale par Louis Poisson.
Le "Grand Dessein" d’Henri IV (château du Louvre), vers 1600-1615. Carte murale par Louis Poisson.

Puissances royales

  • Le Louvre, lieu de pouvoir politique

Au XIIIe siècle, le Louvre de Philippe Auguste n’est pas une résidence royale, mais une forteresse de garnison légèrement en retrait de la ville. La tour médiévale est le symbole du pouvoir royal : elle surplombe la ville, jouant le double rôle pour laquelle on l’a conçue. Elle protège la cité et permet de surveiller la population. C'est aussi le bâtiment auquel se réfèrent les nobles possédant des fiefs autours de la ville. Philippe Auguste s'en sert par ailleurs pour enfermer ses prisonniers de luxe, tel le comte Ferrand de Flandre, qui n'a pas suffisamment appuyé le roi, son beau-père, contre Jean sans Terre. 

En 1295, Philippe le Bel, n’ayant plus confiance en les Templiers qui se séparent de leurs biens matériels en les faisant brûler, décide d’y cacher son trésor royal. La situation du château va alors très vite changer : il est peu à peu entouré par un quartier de ville assez dense qui lui fait perdre de son intérêt défensif. 

Philippe IV le Bel réunissant les États généraux au Louvre. A partir de l'Histoire de France de Colart, publié vers 1840.
Philippe IV le Bel réunissant les États généraux au Louvre. A partir de l'Histoire de France de Colart, publié vers 1840.
© Getty - Universal Images Group

Philippe le Bel se sert de ce Louvre pour signer des traités, ce qui révèle bien l’importance du lieu pour affirmer le pouvoir royal. Les rois de France, qui aiment se déplacer au sein de leur capitale entre leurs différentes résidences, vont être amenés à y résider de plus en plus. On date du règne de Saint Louis (1226-1270) une grande salle à piliers qui a été aménagée dans les sous-sols du château et qui est toujours visible aujourd’hui.

Le Louvre est un lieu stratégique pour le pouvoir du roi Charles V, qui est le premier à en faire sa résidence principale. Demandeur de rénovations et d’innovations, il le transforme en un véritable palais. Charles V est aussi celui qui se sert le plus de l'endroit pour signer des traités. Il apparaît pour les ratifier, puis disparaît aussitôt.

Le Louvre, une convoitise "à la fois due à son emplacement et à sa symbolique"

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François 1er est un roi dynamique et itinérant : il réside un temps au Louvre. Le château reflète alors sa forte personnalité, tant politiquement que culturellement. Le roi, ouvert sur l'Europe, voit en Charles Quint un rival politique de taille, qu'il accueille sur place pour l’impressionner. De plus, le roi se fait défenseur des arts et des lettres. Le journaliste et écrivain Claude Dufresnes explique dans la revue Historia que c'est en 1536 qu'il fait la demande de ne pas "vendre ou envoyer en pays étranger, aucun livres ou cahiers en quelques langues qu’ils soient, sans en avoir remis un exemplaire ès mains des gardes de la Bibliothèque Royale". L'historien et journaliste John Grand-Carteret explique dans L'Histoire, la vie, les mœurs et la curiosité par l'Image, le Pamphlet et le document (1450-1900), qu'à ses heures perdues, le roi aurait également composé des poèmes. 

  • L’imposante figure du pouvoir culturel, objet de débats et de convoitises

"Dès le règne de Charles V, on fit ainsi installer au Louvre la bibliothèque du roi. Derrière le terme 'bibliothèque', c'est tout un ensemble de collections qu’il faut avoir à l'esprit, composé bien sûr principalement de nombreux volumes, le roi en avait jusqu'à 900, mais également les différentes collections de curiosités et d'objets d'art utilisés." précise le chef du service de l'histoire du Louvre. 

"Bien avant d'être un musée, le Louvre a une vie culturelle très importante"

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Si ce lieu permet aujourd'hui de faire ressortir la force culturelle de la France, il n’a pourtant pas été toujours bien perçu par les artistes : du Bellay en fait l'éloge au XVIe siècle, mais il sera dès le XVIIe un objet de moqueries par des auteurs qui écriront de violents pamphlets anonymes à propos des salons culturels, souvent littéraires, du Louvre.  

Henri IV, qui souhaite montrer l’image d’un roi cultivé, mécène, fait construire une salle pour sa collection. C’est en 1606 qu’il décide de faire venir dans cette Grande Galerie les premiers artistes et ouvriers. Le Louvre commence à voir des petites boutiques jour et nuit, ainsi que des créations artistiques de plus en plus abondantes.

Le pouvoir par la culture est bien représenté dans la salle des Cariatides, qui voit à son entrée quatre célèbres statues de femmes sculptées par le protestant Jean Goujon en 1550. 

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Elles sont chargées de symboliques fortes puisqu’elles représentent le "bon goût" antique, à la mode traditionnelle de l’époque. Le roi a pour habitude d’y tenir des fêtes et d’y faire régner la justice. Le 24 octobre 1658, Molière y joue pour la première fois devant Louis XIV. Ici sont réunis tous les éléments symboliques de la culture française : au XVIe siècle, cette salle est au centre du palais. 

De 1662 à 1793, les rois préfèrent vivre à Versailles, mais les académies s’installent dans le palais du Louvre, malgré les travaux en cours. L’académie des sciences dispose ainsi son matériel dans les appartements du roi, l’académie de peinture et de sculpture expose dans le salon carré les œuvres de ceux qui en font partie. Toutefois, les instances du pouvoir vont continuer à occuper l’espace, faisant cohabiter pouvoir politique et pouvoir culturel, jusqu’en 1989 (le ministère des Finances est le dernier à se retirer). 

Huile sur toile d'un projet d'aménagement de la Grande Galerie du Louvre par Hubert Robert (1796). nommé garde des tableaux du roi en 1784 et membre du conservatoire, il a fait plusieurs dessins et peintures du musée en cours d'aménagement.
Huile sur toile d'un projet d'aménagement de la Grande Galerie du Louvre par Hubert Robert (1796). nommé garde des tableaux du roi en 1784 et membre du conservatoire, il a fait plusieurs dessins et peintures du musée en cours d'aménagement.
- Département des peintures du musée du Louvre

A partir de 1725, les "salons" s'ouvrent à un plus large public. Les prémices d’un musée naissent à ce moment-là : la première exposition régulière de tableaux et de sculptures a lieu le 18 août 1737 et un répertoire des œuvres officielles se constitue peu à peu. En 1793, la Convention supprime toutes les académies au profit d'une "Commune générale des arts" et le musée ouvre au public dans le salon Carré, aménagé par Le Vau, sous le nom de "Museum central des Arts". 

Le contexte politique tendu, en pleine Révolution française, est évoqué par Jules Renouvier dans Histoire de l'art pendant la Révolution : "Il semblera peut-être étrange à d'austères républicains de nous occuper des arts, quand l'Europe coalisée assiège le territoire de la Liberté". Il s'agit alors d'un lieu d'exposition temporaire pour les artistes vivants. Ceux-ci continuent cependant de loger au Louvre. C'est Napoléon qui les expulsera ensuite "pour rendre au musée les espaces qu'ils occupaient", explique Pierre Rosenberg, ancien président-directeur du musée, dans son Dictionnaire amoureux du Louvre : "Qu'on me foute tous ces bougres à la porte ! Ils finiraient par brûler mes conquêtes, mon Musée !" se serait-il exclamé. Il y avait vingt-six logements autours de la Cour Carrée, ouvrant sur un corridor longeant la Grande Galerie. [...] On peut dresser une liste approximative des occupants. Citons les plus illustres : Chardin, Boucher, Greuze, Fragonard, Hubert, Robert, David ...

Avec la collaboration d'Eric Chaverou