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Le Louvre expose des œuvres pillées pour alerter sur le trafic d'antiquités

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Plaque sculptée en bas relief saisie par les douanes à l'aéroport de Roissy en 2016. Les six œuvres exposées par le Louvre sont encore sous scellé et l'instruction judiciaire les concernant est toujours en cours.
Plaque sculptée en bas relief saisie par les douanes à l'aéroport de Roissy en 2016. Les six œuvres exposées par le Louvre sont encore sous scellé et l'instruction judiciaire les concernant est toujours en cours.
- Patrice Pontié / Douane française

C'est une première au Louvre : jusqu'au 13 décembre 2021, le musée expose six sculptures pillées en Libye et au Proche-Orient saisies par les douanes. Le but est de lutter contre le trafic des biens culturels en sensibilisant le public.

Six œuvres saisies par les douanes sont exposées au Louvre depuis la réouverture du musée le 19 mai : six sculptures toujours sous scellés et qui montrent de façon très palpables ce qu'est le trafic illicite des biens culturels, affectant surtout les pays en guerre. Ici, la Libye, l'Irak et la Syrie. Des expositions ont déjà sensibilisé à ce trafic au Grand Palais et à l'Institut du monde arabe mais le Louvre est le premier musée à s'emparer d'une nouvelle disposition du code du patrimoine adoptée en 2016 et qui permet d'exposer des œuvres pillées.

"Cette nouvelle disposition a été voulue par le service des musées de France", explique Ludovic Laugier, conservateur du patrimoine en charge de la sculpture grecque au musée du Louvre et conservateur de cette exposition. "Ces œuvres font toujours l'objet d'une procédure judiciaire sous l'autorité d'un juge d'instruction qui travaille sur le dossier". Cette petite exposition est le fruit d'un travail commun du Louvre avec Vincent Michel, directeur de la mission archéologique française en Libye, les douanes, la police (l'OCBC, Office central de lutte contre le trafic des biens culturels) et le ministère de la Culture.

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Pourquoi une exposition ? "Ces œuvres sont belles et il est mieux qu'elles soient admirées au Louvre plutôt que dans un coffre chez le juge ou à la police", déclare Ludovic Laugier. "C'est surtout une manière d'alerter sur ces trafics : des milliers d'œuvres sont pillées chaque année et génèrent environ 10 milliards de dollars qui financent des réseaux mafieux, des marchands d'armes... Il y a du sang sur ces œuvres. C'est important que le public le sache car plus on est concerné, plus la peur changera de camp". 

Beaucoup d'œuvres se vendent sur internet tout simplement : des monnaies antiques, des amphores dans les fouilles sous-marines... Pour des sommes tout à fait accessibles. Si le grand public le sait, il n'achète pas : quand vous diminuez la demande, vous cassez les réseaux de trafic ou en tout cas, vous les diminuez aussi et c'est très important. Les trafiquants usent de techniques éprouvées : ils font circuler ces œuvres plusieurs fois pour brouiller les pistes, de ports en aéroports : ils cherchent à effacer l'histoire de ces œuvres, effacer leur pedigree pour perdre les douanes, perdre les services de police... Mais lorsque ces derniers ont des suspicions, ils font des contrôles et sollicitent les institutions culturelles pour confirmer leurs doutes.                
Ludovic Laugier, conservateur du patrimoine en charge de la sculpture grecque au musée du Louvre et conservateur de l'exposition sur le trafic illicite des biens culturels.

Deux reliefs paléochrétiens probablement originaires de Syrie

Ces deux plaques d'une centaine de kg chacune ont été saisies par les douanes de Roissy en 2016 sur un vol arrivant de Beyrouth : elles proviendraient de Syrie.
Ces deux plaques d'une centaine de kg chacune ont été saisies par les douanes de Roissy en 2016 sur un vol arrivant de Beyrouth : elles proviendraient de Syrie.
- Patrice Pontié / Douane française

Ludovic Laugier explique :

Ces deux pièces sont des reliefs à décor paléochrétien représentant des vases dont jaillissent des rinceaux, avec, au milieu, des croix chrétiennes. On en conclut évidemment qu'elles datent d'après la naissance du christianisme. On connaît ce type de décor tapissant pour certaines mosaïques, certains reliefs en calcaire, typiques de la dynastie omeyyade qui, pourtant, relève des arts de l'Islam ou des tout débuts de l'époque byzantine. Mais là, le doute demeure : cette pièce a-t-elle été faite au VIIe, VIIIe, IXe siècle de notre ère ou plus tard à "la manière de" ? On n'en est pas certain. À quoi servait-elle ? On n'en est pas certain non plus. On a d'abord pensé qu'il s'agissait de la clôture d'un autel dans une église : ce qu'on appelle des plaques de chancel. Mais ce n'est pas le bon format. Est-ce que ces pièces intervenaient différemment dans le décor d'une église paléochrétienne ou paléobyzantine ? Peut être, on n'en a pas de certitude. Est-ce que cela décorait la pièce de réception d'une maison noble ? Possible. 

"Et vous voyez là comment le trafic fait des dégâts" ajoute le conservateur :

On sait que ces pièces ont été saisies en 2016 à l'aéroport de Roissy d'un vol en provenance de Beyrouth. On sait qu'elles proviennent probablement de Syrie, mais où précisément ? À l'est, à l'ouest ou jusqu'en Irak, où ces œuvres étaient aussi produites ? On n'en sait rien. Quelle est la fonction de ces œuvres ? Quelle est véritablement leur datation ? Faute de contexte et d'information, comme on en aurait pour une œuvre bien documentée dans un musée ou dans une collection privée, là on est à la peine.

Ces pièces ont été saisies par les douanes dans des caisses. Elles pèsent une bonne centaine de kilos et sur la fiche de transport, elles étaient présentées comme des décors de jardin : "plaques décoratives". Les douaniers n'ont pas été dupes heureusement. 

Quatre demi-statues funéraires de Cyrénaïque

Ces quatre statues ont été saisies en 2012 par les douanes françaises et font toujours l'objet d'une enquête judiciaire. Leur origine est toutefois mieux connue : elles proviennent des nécropoles qui entourent les anciennes cités grecques de Libye.
Ces quatre statues ont été saisies en 2012 par les douanes françaises et font toujours l'objet d'une enquête judiciaire. Leur origine est toutefois mieux connue : elles proviennent des nécropoles qui entourent les anciennes cités grecques de Libye.
- Patrice Pontié / Douane française

"Ces pièces ont été saisies en 2012" précise cette fois Ludovic Laugier, "mais le contexte est plus compliqué, on préfère ne pas entrer dans les détails pour ne pas gêner l'enquête, toujours en cours". En revanche, ici, l'origine est certaine :

On sait que ces pièces viennent de Cyrène, et on le sait pour deux raisons. Ce type de statues coupées en bas de la taille, qu'on appelle des demi-statues sont vraiment typiques de la région de Cyrène. Elles sont complètes, elles étaient vraiment conçues comme cela. Il en existe aussi dans les Cyclades, mais pas tout à fait de la même manière. Par ailleurs, il y a cette fameuse "Terra Rossa", cette terre riche en oxydes métalliques qui est assez spécifique de cette région qui teinte la surface du marbre quand les statues sont enfouies. Quand les trafiquants les déterrent, cette patine demeure. Ces indices nous permettent de déduire leur origine : une zone très touchée par les pillages et les trafics en ce moment. Il faut donc absolument les saisir. Quand les procédures seront terminées, l'objectif est de les renvoyer en Libye pour qu'elles se retrouvent au musée de Cyrène.

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