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Le Mai 68 des anonymes : l'heure de la réplique depuis les sciences sociales

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Manifestation à Paris le 6 mai 1968
Manifestation à Paris le 6 mai 1968
© AFP

Sortis alors que fleurissaient les commémorations du 22 mars, deux ouvrages pilotés par deux groupes de chercheurs en sciences sociales poursuivent un même but : déconstruire le roman de mai 68, balayer les interprétations bruyantes, pour créer du sens au prisme de la parole des anonymes.

Que le récit de Mai 68 ait d’abord été confisqué par un petit nombre “a longtemps pu nous faire souffrir” disait Christian Laval samedi 24 mars. Le professeur de sociologie à l’université de Nanterre clôturait un colloque de deux journées organisé là où avait germé le 22 mars par des chercheurs, des conservateur des archives, et des anciens du mouvement nanterrois. 

À lire : Le mouvement du 22 mars sans les clichés : qui étaient ces militants de 1968 ?

Enjoignant à “repolitiser mai 68” pour déconstruire l’image de carnaval hédoniste qui colle encore à la peau du mouvement, Christian Laval soulignait qu’il est (encore) temps de “rendre justice” à ceux que 1968 avait changé. On aurait pu ajouter : à ceux que 1968 avait formé, avait politisé. Dans tous les cas, ces “anonymes” que deux publications de sciences sociales mettent en avant pour contrer le roman de mai 68 qu’ils jugent avoir été confisqué par “ceux qui ont fait carrière de 1968”, dit encore Christian Laval.

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  • Charger le monde, changer sa vie, aux éditions Actes Sud sous la direction d’Olivier Fillieule, Sophie Béroud, Camille Masclet, Isabelle Sommier avec le collectif de chercheurs Sombrero
  • Mai 68 par celles et ceux qui l’ont vécu, coordonné par Christelle Dormoy-Rajramanan, Boris Gobille et Erik Neveu, aux éditions de l’Atelier en partenariat avec Médiapart

Les deux ouvrages ont en commun d’avoir cherché à déconstruire une image erronée des événements de mai 68, notamment parce qu’ils ont longtemps été racontés comme un mouvement parisien, étudiant et gauchiste. Voire “un carnaval hédoniste, individualiste, et pourquoi pas, allons-y, narcissique”, grinçait Erik Neveu avec les mêmes mots que ceux qu'aura Christian Laval. 

Un discours grotesque

En présentant cet ouvrage à la fois collectif (dans sa direction scientifique, par trois politistes) et participatif (le site Médiapart, les réseaux des éditions de l’Atelier, qui éditent notamment le Maitron, “annuaire” du mouvement ouvrier en France, et des relais syndicaux), Erik Neveu soulignait aussi l’urgence de “déjouer les pièges de la rétrodiction”. 

Derrière ce terme “rétrodiction”, l’idée qu’on a pu réécrire l’histoire du soulèvement survenu entre mars et juin 1968, alors que De Gaulle était au pouvoir. Et derrière ce “on”, une poignée d’anciens de 1968, que des chercheurs en sciences sociales, de plus en plus nombreux, accusent d’avoir dévoyé l’histoire de mai 68 en la racontant à leur sauce. Une sauce bien singulière en fait, puisque ce discours provient en fait d’une poignée d’acteurs, qui se sont souvent trouvés en situation de parler depuis des places de pouvoir parce qu’ils étaient journalistes, hommes politiques ou publicitaires.

Ces témoignages, minoritaires et tout sauf anonymes, contribueront à forger non seulement l’idée d’une “génération” (titre du livre de Hervé Hamon et Patrick Rotman, aujourd’hui très décrié dans les laboratoires de sciences sociales) mais aussi la figure du “renégat” au fil de ces “commémorations décennales” au sujet desquelles l’historien Jean-Pierre Riou ironisait déjà il y a… trente ans, dans la revue Vingtième siècle, en 1989. Dès 1978, Serge July, l’ancien Mao-Spontex devenu patron de Libération cinq ans plus tôt, se réjouissait : “A mesure que nous vieillissons, la génération s’impose, occupe des positions de pouvoir, meuble des hiérarchies, tient la scène et les journaux, écrit des livres, les publie, les commente”, quand d’autres assuraient déjà, goguenards : “On a mûri.

Un discours grotesque pour l’immense majorité de ces gens-là”, dira encore Erik Neveu pour valoriser les témoignages qui émergent à contre-front au fil des 480 pages de récits de 1968 rassemblés dans Mai 68 par celles et ceux qui l’ont vécu (éditions de l’Atelier). Dans cet ouvrage, la moisson a consisté à recueillir, trier, éliminer - aussi - parmi plus de deux mille pages de témoignages d’origine très disparate. Les trois chercheurs ont ainsi aussi bien mis la main sur :

  • des brouillons de mémoires intimes commencés après coup par ceux qui sont maintenant sexagénaires ou plus âgés  
  • quelques journaux intimes de l’époque
  • des récits nouveaux émergés à la faveur des réseaux sociaux
  • et d’autres témoignages écrits de diverses factures

Les terres vierges d'une histoire par le bas

Christelle Dormoy assure que les coordinateurs du livre n’avaient aucune catégorie pré-pensée. Car leur projet était de tordre le coup à ce qu’ils appellent “les logiques interprétatives” qui polluent le sens de mai 68, tout comme Olivier Fillieule, qui a dirigé l’autre projet, sorti le même jour aux éditions Actes sud, revendique avoir cherché à défaire le “bruit” qui entoure mai 68 au prix d’un projet d’enquête XXL qui a mobilisé une petite trentaine de chercheurs sur un total de près de cinq ans. 

Les deux comités de pilotage éditoriaux affirment que “le sens de mai 68 est donné par sa postérité”, et aussi par la quête de témoignages anonymes au prisme desquels “un passé se révèle”. Chacun des deux ouvrages insiste sur cet anonymat, présenté comme une garantie de justesse en réaction à la petite musique qui se serait installée dans les années 80 pour raconter le mouvement.

La démarche est de grande ampleur dans les deux cas, et raconte explicitement une réplique. La charge est donnée et pour parvenir à inverser la vapeur, les équipes de recherche croient à ce que Neveu nomme “une histoire par le bas”. Après plusieurs mois de collecte, les trois chercheurs qui moissonnaient avec Médiapart ont constaté qu'ils n'avaient aucun membre des forces de l'ordre de l'époque, CRS ou autre, et très peu de femmes au foyer. Même silence du côté des professions indépendantes.  Ils ont alors relancé des appels à témoignages plus ciblés, et réussi à récolter davantage de récits de femmes au foyer. 

Tri, biais et effets de censure inconscients

En ne conservant que la moitié des témoignages recueillis à ce jour ( le tout restant en ligne sur Médiapart), le projet n’a cependant pas échappé à quelques biais. Deux étudiants de Paris VIII, doctorants en sociologie, ont par exemple codé les témoignages du livre piloté par Neveu, Dormoy-Rajramanan et Gobille, et découvert qu’il n’y avait pratiquement aucun cadre, aucun(e) homosexuel(le) s’exprimant comme tel, et presqu’autant de Parisiens que de provinciaux (54 pour 59), ce qui est loin d’être conforme à la démographie de l’époque. 

Dans le tri, plusieurs salariés du nucléaire ou des cadres du secteur bancaire semblent aussi être passés à l’as, racontent les auteurs. A l’inverse, ceux qui n’étaient encore que des enfants en 68 se voient consacrer tout un chapitre au vu du nombre de témoignages reçus, qui les ont surpris. Christelle Dormoy-Rajramanan estime en revanche avoir le sentiment d'avoir su déjouer un risque non-négligeable : passer à côté de récits non seulement profanes, mais d’origine plus populaire, moins lettrée et peu familière avec la prise de parole.

Ces deux ouvrages sont riches et les deux projets peuvent aussi être regardés comme un répertoire fécond et prometteur de futures enquêtes pour des candidats à la recherche en science sociale. Ils tiennent leur pari de raconter les conséquences biographiques du mouvement de 68 en allant à la source. Mais croire que cette réplique vivifiante est complètement inédite serait un peu naïf. Les premiers travaux sur ces anonymes de mai 68 ont ainsi plus de quinze ans, et on peut déjà relire ces premières entreprises comme un début de réplique, à l'époque. On retrouve par exemple, cité par Fillieule dans la préface chez Actes Sud, une définition de ces “militants ordinaires” de 68 qui remonte à 2008… sous la plume d’Erik Neveu qui les distinguait alors comme “celles et ceux qui n’ont pas été consacrés par la mémoire ou les scènes médiatiques”.

Le même Olivier Filleule concède d’ailleurs qu’“il aura fallu attendre la fin des années 90 pour voir émerger des travaux d’histoire ou de sociologie à partir d’enquêtes systématiques”. Quant à Isabelle Sommier, qui participe au pilotage de la vaste enquête pour Actes sud, elle signait dès le mois de décembre 1994 Mai 68 : sous les pavés d’une page officielle dans la revue Sociétés contemporaines. Ce sont donc les mêmes chercheurs qui se sont mobilisés à l’occasion du cinquantenaire. Ainsi, la bibliographie, fournie, de chacun des deux ouvrages raconte aussi un pan d’histoire des sciences sociales, qui n’émerge pas mais se structure sans doute pour devenir plus audible. Au risque, peut-être, de sonner un peu faux lorsque chacun des deux ouvrages feint de s’interroger : “Pourquoi un livre de plus ?" Parce que l’histoire de mai 68 est un combat qui ne fait que commencer.