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Le "Merveilleux-scientifique", ancêtre de la science-fiction

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Carton publicitaire, crème scientifique curative embellissante Tho-Radia à base de thorium et de radium selon la formule du Dr Alfred Curie, Paris : Création Tony Burnand & Cie, 1937
Carton publicitaire, crème scientifique curative embellissante Tho-Radia à base de thorium et de radium selon la formule du Dr Alfred Curie, Paris : Création Tony Burnand & Cie, 1937
- Ville de Paris / Bibliothèque Forney / Roger-Viollet

Fakirs aux super-pouvoirs, microbes géants, voyages dans des intestins, ou encore radium implanté dans des cervelles... Au début du XXe siècle, la science ouvre des portes vers des mondes invisibles et fascinants qui font florès chez les romanciers. C'est le genre du "merveilleux-scientifique".

Des récits d'hommes invisibles, de rayons permettant une communication avec les extraterrestres, de traversée de la matière... Entre 1900 et 1930 la technologie, qui progresse à pas de géant depuis la fin du XIXe siècle (découverte de l'électricité, des rayons X, du radium, premières tentatives de communication avec Mars...), irrigue l'imaginaire des romanciers ; et ce avant même l'avènement de la science-fiction outre-Atlantique au début des années 1930. En 1909, l'écrivain Maurice Renard tentera tant bien que mal de rassembler ces textes empreints de rêverie scientifique sous l'égide d'un nouveau genre baptisé "le merveilleux-scientifique", une expression qui ne prendra jamais tout à fait. Jusqu'au 25 août, la BnF fait la part belle à ces récits "merveilleux-scientifiques". Destinés à moderniser le conte de fées en y insufflant de la science, ils ne sont pas à confondre avec ceux de Jules Verne prévient Fleur Hopkins, doctorante à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne en histoire de l'art, et chercheuse invitée au Département des sciences et techniques de la BnF, à l'origine de cette exposition. Avec elle, de romans et feuilletons en Unes de journaux en passant par des affiches publicitaires, plongeons dans cette époque qui témoigne d'une fascination teintée d'effroi pour la découverte de mondes invisibles jusque-là inaccessibles (celui des microbes, de la radioactivité....). Un temps où le réel et l'imaginaire interagissaient étroitement.

Les microbes, ces monstres invisibles qui peuplent la moindre goutte d'eau

Merveilleux scientifique : le thème des microbes géants
Merveilleux scientifique : le thème des microbes géants
- DR

C'est un thème obsédant du merveilleux-scientifique : la microbomania, une véritable "fureur du microbe." Comme l'explique Fleur Hopkins, une multitude d’expressions sont utilisées à l'époque pour désigner l’idée de contagion, voire contagion mentale :

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C'est la faute à Pasteur [sic] ! On découvre qu’il y a tout autour de nous des êtres invisibles qui nous manipulent, causent notre mort. On va alors avoir un univers foisonnant à la fois de microbes qu’on va pouvoir rendre géants, et de créatures indéfinissables dérivées des microbes, qui vont nous manipuler comme des pantins. La microbiologie a un impact très fort car le merveilleux-scientifique s’inscrit dans l’émergence des sciences de l’invisible, dont la microbiologie.

58 min

Témoignage de cet incroyable phénomène, un spectacle fascinant attire les foules au théâtre des Menus-Plaisirs, en 1883 : des images de microbes agrandis présents dans une goutte d'eau prélevée dans la Seine y sont projetées à l'aide d'un microscope-géant électrique. Cette nouveauté technologique combine une lanterne magique et un microscope solaire : "Ce qui est très nouveau, c’est qu’avant on ne pouvait pas projeter l’image d’insectes vivants ou de microbes, puisqu’ils auraient très vite brûlé à cause de la chaleur, tandis que là, pour la première fois, on peut vraiment faire des projections longues", explique encore la doctorante, avant de préciser qu'il nous reste de ce spectacle des comptes-rendus (notamment des écrits du romancier et dramaturge Jules Claretie) de spectateurs terrifiés ayant eu l'impression d'assister aux jeux du cirque : 

Il y a cette peur irrationnelle dont témoignent beaucoup de caricatures de l’époque... Comme les microbes sont à la fois agrandis et présents, ils pourraient sortir et venir attaquer le public ! On leur présente plein d'éléments agrandis : des ailes de mouche, un dard d’abeille, un cheveu de jouvencelle, un morceau de fromage… tout ça étant très lié aux recherches en entomologie, celles de Robert Hooke notamment. Sauf qu'on ne dit pas aux spectateurs : “Vous allez voir des microbes”, mais : “Vous allez voir une goutte d’eau de la Seine”. L’effet de surprise est énorme, et de nombreux spectateurs disent dès lors : “Je ne vais plus boire d’eau !"

Pour créer un effet d'attente, l'affiche représente des microbes loin d'être réalistes, puisque tenant d'avantage du dragon ou du batracien. Le spectacle s'inscrit clairement dans la tradition des "lanternes de peur", à une époque où le physicien Robertson faisait déplacer tout Paris au Couvent des Capucins en prétendant y faire apparaître des spectres.

Une vingtaine d'années plus tard, en 1909 paraît le roman du médecin André Couvreur, Une invasion de Macrobes, dans lequel le savant fou Tornada lâche sur la capitale des microbes géants pour se venger de ses pairs qui n’ont pas reconnu ses qualités. Un roman formidablement illustré et qui se termine bien puisque le salut viendra du vinaigre de cuisine, dont l'aspersion aura raison des monstres. "Le thème du microbe est lié à l’essor de la microbiologie, mais aussi au thème obsédant de l’époque de la contagion mentale, lorsqu'émerge la théorie de la psychologie des foules portée par Tarde et Le Bon. On comprend que le microbe est un vecteur de folie".

Voyage au centre de la chair

Merveilleux scientifique : le thème du voyage dans le corps
Merveilleux scientifique : le thème du voyage dans le corps
- DR

Parmi les grands thèmes irriguant le merveilleux-scientifique, la commissaire a également retenu celui du voyage intérieur, littéralement : le fantasme d'un voyage dans le corps humain, qui se développe à la faveur d'outils et de nouvelles disciplines permettant de le cartographier : 

L’accessibilité à la transparence du corps sera soudain permise grâce à la radiographie, mais aussi à l’amélioration de l’endoscopie qui fait de nombreux pas en avant, que ce soit avec le spéculum, ou l’ophtalmoscope de Helmholtz. Émerge aussi l'idée qu'il est désormais possible de cartographier, de mesurer le corps, avec notamment Bertillon [criminologue inventeur de l’anthropométrie judiciaire, NDR], la phrénologie [étude du caractère d’un individu d’après l’observation de son crâne], la cranioscopie [observation du crâne, NDR], et quantité de sciences et de pseudosciences. 

Les charlatans ont tôt fait de s'emparer du phénomène de l'exploration à travers les entrailles, proposant à la vente des médicaments dont on ignore la composition et qui prétendaient tout guérir, de l'obésité jusqu'à la calvitie en passant par l'anémie. Ces remèdes miracles ont pour noms Jubol, ou encore Globéol, et sont commercialisés par les laboratoires Chatelain à travers des publicités novatrices, comme l'explique encore Fleur Kopkins :

Elles représentent par exemple des ouvriers du corps humain qui descendent dans les boyaux malades, les intestins constipés pour aller les récurer, les nettoyer, tels des ramoneurs. Elles sont publiées dans L’Illustration, et il y en a quantité à partir des années 1910. Ces affiches procèdent de l’idée de publicité suggestive : à l’époque, les premiers manuels de publicité préconisent d’avoir une influence sur le futur acheteur en manipulant son intérêt pour le produit, par l’image.

Si ces publicités ont le vent en poupe, c'est qu'elles voient le jour peu de temps après l'apparition du voyage intérieur littéraire, explique encore la doctorante. Un texte marquant de ce point de vue-là ? Celui d’Augustin Galopin, un hygiéniste qui écrit pour son fils Arnould (un futur auteur de science-fiction) les Excursions du petit Poucet dans le corps humain et dans les animaux

Son fils y est représenté se promenant dans le corps humain et dans celui d'animaux en compagnie du petit Poucet. Chaque jour, il découvre le fonctionnement du corps, et surtout, apprend les rudiments de l’hygiène à travers ce récit didactique. La science est évidemment datée donc c’est amusant à lire pour le côté nostalgique et drôle, mais certaines préconisations, notamment alimentaires, sont dépassées. Le texte a été réédité en 1928 chez Albin Michel, avec beaucoup d’illustrations, alors que sa première édition, en Suisse, date de 1875. 

Les fakirs inquiétants

Merveilleux scientifique : le fakirisme
Merveilleux scientifique : le fakirisme
- DR

Il s'agit là d'une fascination très liée aux récits de voyage, rapportés par Louis Jacolliot, ou encore Paul Sédir... et diffusés notamment par la presse de l'époque. Ces globe-trotteurs y relatent en effet d'incroyables expériences qu’ils auraient vécues en Inde, décrivant des fakirs qui font flotter des cordes, grandir des ananas… Il n'en faut pas plus pour que le thème du fakirisme, qui fait florès dans l'univers du music-hall de l'époque, imprègne le merveilleux-scientifique :

Il y a cette idée que des personnes hindoues, fakirs, détiennent un savoir occulte que ne détiennent pas les scientifiques. Des savants très sérieux, comme le bactériologiste Paul Gibier, présentent des comptes-rendus à l’Académie des sciences pour défendre l’idée que le fakirisme est avéré, et que quantité de phénomènes surnaturels vont donc bientôt pouvoir être prouvés à cette aune-là. 

Inquiétants, les fakirs passent pour être dotés de multiples pouvoirs hors-du-commun, renouvelant la craintive fascination éprouvée à l'époque pour les magnétiseurs et autres hypnotiseurs, explique-t-elle encore : ils peuvent "projeter leur corps astral dans l’espace", s’endormir en anabiose pendant très longtemps sans subir les dommages du temps, communiquer par télépathie, influencer avec leurs pouvoirs hypnotiques... Certains se forgent une très grande renommée à grands coups de prédictions catastrophiques, comme le fakir Fhakya-Kahn qui en 1925, fait la Une du Petit Journal en annonçant, fort de son miroir magique, l'effondrement de la tour Eiffel, et des incendies incomparables à Paris.

Un autre fakir très célèbre ? Le prestidigitateur arménien Tahra-Bey, bête noire du journaliste Paul Heuzé qui n'aura de cesse de vouloir le démasquer - un peu comme le célèbre Houdini s'était attaché à démystifier les faux phénomènes spirites. Tahra-Bey et Paul Heuzé s'affronteront même dans un grand spectacle, au Cirque de Paris, comme le relate Fleur Hopkins : 

Heuzé va prouver que se mettre des clous dans la joue, ce n’est rien d’autre qu’une capacité à retenir la douleur, à pouvoir s’auto-suggestionner. On a une couverture géniale du livre “Fakir, fumistes & cie”, ou l’on voit Paul Heuzé avec une grande aiguille qui lui traverse la joue.

Un texte à mettre en regard : celui de Maud et Marcel Berger, Sar Hamabalah Sar dont la couverture représente à l’arrière-plan un fakir éveillé d'un sommeil dans lequel il s'était plongé pour échapper à de graves déboires sentimentaux, comme le raconte Fleur Hopkins : "Il était tombé amoureux d’une Egyptienne dont il n’obtiendrait jamais la main... Quand il se réveille, il est pris de passion pour une jeune femme qui a déjà un prétendant. Il va tout mettre en oeuvre pour éliminer ce dernier. On voit sur la couverture qu’il est en corps astral, projeté hors de lui, et qu’il a un fameux turban proéminent ; et l’avion parce qu’on est à l'aune de la Première Guerre mondiale."

Le radium, lumineux et magique : un composant pour crèmes miraculeuses 

Merveilleux scientifique : le radium
Merveilleux scientifique : le radium
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En 1898, la découverte du radium par le couple Marie et Pierre Curie a un grand impact dans les imaginaires. Cet élément, vite doté de pouvoirs fantastiques, est à l'origine de nouvelles cures miracle. Grâce à lui, on peut obtenir une éternelle jeunesse, guérir des maux d’intestins, préparer des cosmétiques, de la peinture, et même fabriquer des collants… En guise de jouets, on trouve des kits atomiques destinés aux enfants, et composés de radium et autres éléments radioactifs. Il faut attendre 1937 pour qu’on se rende compte de la dangerosité de cet élément radioactif, et qu'on en interdise l'usage dans la sphère non-médicale, rappelle Fleur Hopkins : 

La phosphorescence du radium, ce côté surnaturel, c’est ça qui a engendré cette dimension surnaturelle, ça devenait une matière magique, indéfinissable, qui ne pouvait avoir que des vertus curatives ! D’ailleurs, n’oublions pas qu’à l’origine, Pierre et Marie Curie l’utilisaient pour réduire les tumeurs, puisqu'une utilisation bénéfique, à petites doses, est effectivement possible. C’est aussi à cette époque que l’on bombardait les enfants de rayons ultra violets, alors même que c’était d’une dangerosité sans nom !

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Assez logiquement, lorsqu'il apparaît dans l’espace merveilleux scientifique, le radium est donc un élément exotique, capable d’augmenter l’humain : "En 1909, on a un texte de Louis Forest par exemple, On vole des enfants à Paris_, qui raconte que le savant Flax implante des grains de radium dans les cerveaux d’enfants ; ces derniers deviennent des surhommes, à sa solde"._

Autre texte notable qui puise son inspiration aux sources phosphorescentes de la radioactivité, L’homme qui voit à travers les murailles, de Guy de Téramond : le héros, blessé à l’oeil, se fait soigner dans une clinique où il reçoit par accident un tout petit grain de radium. Charrié jusqu’au cerveau, celui-ci s'apparente à un véritable appareil de radiographie qui lui permet de voir à travers les murs. Il met alors ce pouvoir au service de la police afin de l'aider à résoudre un crime, avant de mourir tragiquement dans une explosion à la fin du récit, alors même qu’il savait que le radium allait entraîner la dégénérescence de son cerveau. Car, souligne Fleur Hopkins, le merveilleux-scientifique fait aussi la part belle à la mélancolie, au triste constat que la science n’est pas forcément porteuse de bienfaits :

Il y est souvent question de la disparition humaine, ou de la disparition de la Terre, et de son acceptation. Le merveilleux-scientifique ne fait pas qu’enseigner ce que Renard appelait la menace imminente du possible, mais aussi la mélancolie de l’humain qui sait qu’il n’est que de passage. Et ce qui est terriblement triste avec le thème du radium, c’est qu’il est question d’augmenter l’humain, pour le faire finalement disparaître ; même si le radium est un thème un peu plus confidentiel dans le merveilleux-scientifique, on le retrouve plutôt dans les romans d’aventure, avec des récits de quête d'un radium aussi précieux que l’or.