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Le milieu sportif, toujours très (trop) masculin

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L'équipe de France féminine de football lors d'un entraînement à Clairefontaine avant des matches amicaux, le 1er avril 2019
L'équipe de France féminine de football lors d'un entraînement à Clairefontaine avant des matches amicaux, le 1er avril 2019
© AFP - Franck Fife

La Coupe du monde féminine de football commence ce vendredi en France. Tous les matches de l’équipe de France seront diffusés sur TF1, une couverture proche de celle du Mondial masculin. Une première. Mais les femmes sont loin d'avoir atteint l'égalité dans le football et dans d'autres sports.

Un match d’ouverture France-Corée du Sud et une finale de la Coupe du monde de football diffusés sur TF1. Une information qui ne serait qu’une simple anecdote s’il ne s’agissait pas de la Coupe du monde féminine de football. C’est la première fois que la chaîne accorde une si large place au sport féminin. La place des femmes au sein des sports dits masculins a largement évolué ces dernières années mais elle reste cantonnée à de nombreux clichés. Et il demeure compliqué dans la réalité de faire venir des femmes vers ces sports, pour de multiples raisons, sociétales mais pas seulement.

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Dans le milieu du football, des femmes présentes depuis longtemps...

Très longtemps, les femmes ont joué au football, dès la fin du XIXe - début du XXe siècle, avant que la pratique ne leur soit interdite. C’est dans les années 1970 que la Fédération française de football (FFF) autorise définitivement le football pour les filles.

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Dominique Crochu a passé une grande partie de sa carrière à la FFF. Avant d’être la première femme à accéder à un poste de directrice au sein de la fédération (en charge du numérique au début des années 2000), elle a participé au développement du football pour les filles. "Le plus important était de convaincre les personnes les unes après les autres parce que dans les années 1980, personne ne comprenait pourquoi les filles voulaient faire du foot", se souvient celle qui est aujourd’hui fondatrice et associée de Digitaly, qui œuvre pour la mixité au sein des entreprises.

En 1985, Marilou Duringer est la première femme à être élue au sein du Conseil fédéral de la FFF. À son arrivée, elle dit aux hommes qui l’entourent : "Je ne vous demande pas d’aimer le football pratiqué par les filles, je vous demande juste de ne pas me mettre de bâtons dans les roues". "Elle a eu de l’influence, d’après Dominique Crochu, mais quand vous êtes une femme seule parmi 30 hommes, ce n’est pas facile. Personne n’y croyait, personne n’en voulait [du football féminin] et il n’y avait aucune politique volontariste !"

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... mais toujours peu nombreuses

Aujourd’hui, les politiques sont plus propices à laisser leur place aux femmes dans le monde sportif mais l'évolution est lente. "Je n’avais pas imaginé que ce serait si lent, si long et si lourd", reconnaît Dominique Crochu. 

Pour preuve, dans le milieu du football, 164 638 femmes étaient inscrites au sein de la FFF, en 2018. Mais elles ne représentaient que 7,6% des licencié.es. Ce qui correspond tout de même à une forte progression car en 2012, les femmes ne représentaient que 5,5% des inscrit.es. "Il y a une réalité dans les clubs en général, de fait, il y a beaucoup de garçons", explique Dominique Crochu qui insiste sur le fait que, parfois, les dirigeants n’ont pas le choix, même s’il y a toujours quelques réfractaires à l’idée que des femmes puissent jouer au football. "Mais quelquefois aussi, les clubs manquent d’infrastructures, de terrains, d’heures d’entraînement", poursuit-elle. Les filles se retrouvent alors avec les créneaux horaires restants, généralement bien moins pratiques. 

© Visactu

Même à Clairefontaine, la sélection nationale féminine a dû "déménager" pour laisser le "château" (où logent traditionnellement les Bleu.es) à ses collègues masculins. Les Bleues sont désormais installées au domaine de Voisine, à l'entrée du site. Face à la polémique qui enflait sur les réseaux sociaux, la sélectionneuse des Bleues, Corinne Diacre, a tout de suite voulu calmer le jeu en déclarant lors d'une conférence de presse : "Le château est prioritairement pour les Bleus, cela a toujours été comme ça. Et cela l'est encore plus depuis juillet dernier." Le plus important pour les Françaises étant de conserver des terrains d'entraînement de qualité. Les Bleus sont certes champions du monde mais ils préparaient un match amical puis deux matches pour les éliminatoires de l'Euro 2020, quand les Bleues vont, elles, attaquer leur coupe du monde... 

Pour Dominique Crochu, le football n’est "ni masculin, ni féminin, il n’a pas de genre, ni de sexe, comme le sport en général."

En termes de sémantique, c'est extrêmement important de parler d’équipes féminines car il n’y a pas de football féminin. Ce sont les mêmes règlements, le même jeu, le même temps de jeu, le même ballon. Il n’y a aucune raison de les différencier.                                          
Dominique Crochu

Et comme dans la société, dans le monde du sport, le pouvoir est concentré entre les mains des hommes. "C’est un constat que je fais quasiment au quotidien, raconte Béatrice Barbusse, sociologue, ancienne joueuse de handball et l’une des premières femmes à présider un club sportif professionnel. Il manque de dirigeantes sportives__. Dans le sport, comme dans la plupart des domaines de l’activité humaine, ce sont les hommes qui font les règles et prennent les décisions. Ils n’ont pas le point de vue des femmes et les choses sont pensées de manière masculine, au sens de virilité". Les expériences et avis des femmes ne sont donc que rarement pris en compte.

En 2018, selon les chiffres du ministère des Sports, 14 femmes étaient présidentes de fédérations sportives. Elles étaient 42 à occuper un poste entraîneuse, soit 12,6%. Les arbitres femmes ne sont que 20%, un chiffre qui baisse à 13,8% dans les sports collectifs.

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La nécessité de donner plus de pouvoir aux femmes 

Et il n’y a pas que le football ou les sports dits masculins qui sont concernés. Le handball est souvent vu comme un sport mixte et cité en exemple. D’ailleurs, à l’origine, le handball se jouait à 11 et sur l’herbe et a été inventé pour les femmes par un professeur d’EPS allemand qui considérait que le football était trop violent pour les femmes. Puis, le handball à 7 s’est développé et s’est imposé à l’après-guerre.

Aujourd’hui, les équipes de France féminine et masculine de handball bénéficient d’une égalité de moyens. Les primes sont par exemple égalitaires. "À égalité de moyens, on a égalité de résultats", se félicite Béatrice Barbusse, aujourd’hui secrétaire générale de la Fédération française de handball. [Les Bleues sont championnes du monde, championnes d’Europe et vice-championnes olympiques, ndlr.] 

On a plus de 40% de femmes dirigeantes dans les conseils d’administration des comités départementaux et de la fédération française, même au sein de notre conseil d’administration, on a 51% de femmes, c’est une exception française dans le sport.

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Mais en termes de licenciées, les handballeuses ne sont que 35% pour 65% d’hommes. "Il y a beaucoup plus de clubs qui proposent des activités pour les hommes que pour les femmes", explique Béatrice Barbusse. Selon elle, cela s’explique par la difficulté pour les clubs d’obtenir des subventions ou des soutiens de partenaires privés quand il s’agit d’équipes féminines. Il y a aussi cette tendance visant à privilégier les équipes d’hommes, au détriment des femmes. D’où la nécessité d’avoir plus de dirigeantes, promptes à promouvoir le sport pour les femmes selon Béatrice Barbusse. 

Si vous n’avez pas à la tête du club des personnes dans une posture de féministe, prêtes à s’engager, à faire beaucoup plus d’efforts pour développer le sport au féminin, vous n’avez pas de femmes dans le club. Les hommes ne vont pas faire plus d’effort que ça, 'elles ne viennent pas, c’est leur problème', diront-ils !                                          
Béatrice Barbusse

La secrétaire générale de la Fédération française de handball raconte alors cet échange qu’elle a eu avec le président d’une association de football, dans le cadre de son mandat de conseillère municipale au sport. "Je savais qu’il y avait des jeunes filles intéressées pour jouer au football et je lui dis ‘ce serait bien de mettre en place une équipe de jeunes féminines’. Il me regarde et il me dit : ‘Il n’y a jamais eu de filles ici et il n’y en aura jamais !’ Voilà ce à quoi on a affaire au quotidien, voilà les difficultés que l’on doit braver au quotidien et pourquoi les choses ont du mal à avancer et pourquoi on a du mal à avoir plus de femmes licenciées", lance-t-elle, bouillonnante. 

Avec le titre de championnes d’Europe des Françaises en décembre dernier, le nombre de joueuses a augmenté sur les trois premiers mois de l’année 2019 (les chiffres sont en cours de recensement), "l’organisation de grands événements internationaux en France a un effet bénéfique sur la pratique sportive féminine", d’après Béatrice Barbusse. 

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Les sportives toujours peu visibles dans les médias

La finale du championnat d’Europe de handball entre la France et la Russie avait été diffusée sur TF1 et avait réuni 5,39 millions de téléspectateurs.trices, soit 29,4% de part d’audience. De plus en plus, les médias diffusent et évoquent le sport féminin. En 2016, le sport féminin ne représentait que 16 à 20% du volume horaire des retransmissions sportives selon le CSA. Un chiffre qui reste faible mais en nette hausse car il n’était que de 7% en 2012.

Les médias sont aussi des entreprises qui ont une obligation de rentabilité, rappelle Sandy Montañola, maîtresse de conférences en information-communication et autrice d’une thèse sur la médiatisation des sportives de haut niveau dans les championnats du monde d’athlétisme. "Les chaînes payent très cher les droits télé, donc on va aller vers les éléments qui sont le plus susceptibles de susciter des audiences." Les moyens déployés pour les hommes et les femmes sont également bien différents. Le lieu et l’horaire choisis pour le match peuvent inciter plus ou moins à médiatiser l’événement.

"En 1952, explique Sandy Montañola, il y avait beaucoup d’articles mixtes dans la presse. Le journaliste faisait un point sur la natation ou l’athlétisme et évoquait plusieurs athlètes, hommes ou femmes. Aujourd’hui, on est plus focalisé sur un athlète. En 2004, il n’y avait quasiment plus de femmes, sauf quand on parlait d’épreuves par équipe." Désormais, les femmes sont globalement plus visibles mais ce n’est pas proportionnel au nombre de sportives qui concourent dans les grandes compétitions. Car dans les années 1950, de nombreuses épreuves étaient interdites aux femmes. 

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"On ne juge pas non plus hommes et femmes avec la même perspective", ajoute la professeure. "__Pour les hommes, c’est la performance qui est prise en compte. Pour les femmes, ce n’est pas le cas." Le physique des athlètes, l’explication d’une victoire féminine avec des éléments extérieurs à sa personne (comme le fait de venir d’une famille de sportifs, d’avoir un entraîneur très connu, etc.) sont bien plus souvent mentionnés quand il s’agit de femme que d’homme. 

Puis il y a évidemment la vision globale qu'a la société de la femme et des sports qu'elle pourrait ou non pratiquer, toujours très stéréotypée. "On a encore beaucoup de mal à voir une femme faire de la boxe par exemple", commente Sandy Montañola. Des représentations qui, tant qu'elles ne changeront pas, bloqueront toujours les femmes pour aller vers ces sports. "Il faudrait qu'il y ait plus de mixité et de parité partout, pour que tout avance en même temps", conclut Dominique Crochu. Il faudrait aussi pour Djedjiga Kachenoura, co-fondatrice du média Women sports et présidente de l'association Sport Univers'elle, que les hommes ne regardent plus les compétitions féminines avec les mêmes attentes que les compétitions masculines, notamment dans le football, "un sport à forts marqueurs de virilité". "J'ai l'impression qu'il y a un conditionnement à vouloir retrouver le football qu'ils connaissent, auquel ils sont habitués depuis toujours, il faudra pourtant qu'ils apprennent à s'en défaire ! "