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« Le Misanthrope », de Molière (critique de Solenn Denis), Le Lucernaire à Paris

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« Le Misanthrope » , pathologiquement vôtre « ** Misanthrope : personne qui manifeste de l’aversion pour tout le genre humain. » Le Larousse est expéditif. Fort heureusement, Molière avait développé la chose. Fort heureusement, Dimitri Klockenbring, lauréat 2012 du prix du Théâtre 13, présente aujourd’hui une plongée judicieuse dans cette complexe pathologie...**

le Misanthrope
le Misanthrope

Il m’aura fallu du temps. Pour rentrer dedans. Deux actes en fait, pendant lesquels je me suis dit mouais mouais bon le Misanthrope et alors, c’est quoi que tu me racontes, toi, de cela, Dimitri Klockenbring ? Je comprends le plaisir de se colleter aux grandes œuvres et de se dire : j’ai une vision. Je m’incline respectueusement devant le périlleux de la chose, réinventer une nouvelle fois ce qui aura été fait déjà. Pour la bravoure, je m’incline, mais cela ne pourra m’être suffisant. Camée au remuant et à ce qui me met en état de choc, je veux, au théâtre, être secouée comme un Orangina. Jusqu’à la nausée. Rendre mes tripes mais jamais l’âme. Et cela m’est rarement arrivé avec des œuvres classiques. Je demande à voir, je veux voir, faites ça pour moi.

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La force de proposition de Klockenbring ne tient pas dans la serviette éponge à petits cœurs dans laquelle s’enroule Célimène, ni dans les bretzels dont s’empiffre Philinte, ni dans la valise à roulettes d’Alceste, ou dans Prodigy qui raisonne dans les enceintes, non. Ça c’est du flan, c’est très bien, du très bon flan, rien à redire. Pourtant, ce n’est pas ainsi que l’on peut mesurer réellement comment Klockenbring a réussi à tirer la pièce à nous, mais de toute la profondeur émotionnelle dans laquelle il plonge Alceste et Célimène, la mise à nu résolument moderne et personnelle qu’il donne à voir de ces personnages mythiques.

Tristan Le Goff, sorte de Podalydès en puissance, révèle toute la complexité du rôle d’Alceste. La proposition de lui donner la petite trentaine à peine opère parfaitement, adolescent par son refus de la réalité qui l’entoure, mais déjà chauve qui se veut sage. Il oscille, donc, entre cœur et raison, et cela le rend dingue. Car il est dingue, un peu. Molière avait d’abord sous-titré sa pièce le Misanthope ou l’Atrabilaire amoureux . Y’a de l’atrabile. Et l’atrabile dans ce temps-là, ça voulait dire dépression. Il est dépressif, notre Alceste, et la dépression est une maladie qui ne doit pas être prise à la légère, oh non.

Épris de droiture et d’honnêteté

Absolutiste, épris de droiture et d’honnêteté, Alceste est incapable de supporter que l’homme puisse être faible, léger et mesquin à sauvegarder ses intérêts au détriment d’une quelconque moralité. Pourtant, tout amoureux qu’il soit de Célimène à la langue baveuse et frivole, il devra aller jusqu’à se retirer du monde, allez zou dans le désert. Le miroir que les autres lui renvoient de lui-même et ses propres contradictions sont impossibles à supporter. Tu vois où ça peut mener, l’atrabile ? Alors, si toi aussi t’es atrabilaire, fais-toi aider, et s’il te plaît consulte un médecin.

Elles sont honorables, les idées d’Alceste, et même partir dans le désert aurait pu être un truc vraiment chouette – vachement mieux que des vacances Costa Concordia –, mais ses idéaux l’engoncent et l’étriquent. Tout en nuances, Tristan Le Goff met en lumière cette terrible blessure narcissique qui empêche Alceste de prendre le moindre recul et de rire de lui-même. Et toi non plus, tu ne ris pas, non, il te touche trop, toi, tu souris avec tendresse, car tu es devenue la mère juive d’Alceste.

La trajectoire de Célimène, jouée par Lorraine de Sagazan, est tout aussi fine, et la lecture qu’en propose le metteur en scène est résolument moderne et humaniste. Pétasse à la langue de – comment on dit déjà, pas pute, non : vipère –, elle finira par s’imposer comme une pure figure de liberté. Liberté de paroles et d’actes. Légère uniquement parce qu’elle aura suivi l’instant et les palpitations du moment. Et cela n’a rien de blâmable, finalement. Célimène est bonne, une bonne une belle vivante. Juste humaine quand Alceste se voudrait un surhomme, Superman sans la cape, empêtré dans sa petite condition d’être vivant doué d’un peu trop de raison. Ce sera elle d’ailleurs qui, lors de la magnifique scène finale, arrachera véritablement, de ses mains, le rouge rideau de ce théâtre que se jouent les gens. Noir. Nous restons en suspens. Après le théâtre, il y a quoi ? Libre à toi de choisir, semble chuchoter Klockenbring.

Et l’amour dans tout ça ?

C’est ma grande question, celle qui m’a taraudée pendant toute la pièce : savoir s’ils s’aiment vraiment. Si Alceste et Célimène, c’est un peu Roméo et Juliette ou pas. Alceste est-il sincère ? Et elle ? Et pourquoi ce couple improbable ? Et c’est assez beau, parce que, quand même, bon, dans la vraie vie, l’amour le vrai, quand il n’est pas dicté par la raison, est souvent surprenant. Je t’aime, et c’est insensé. Par cela même, c’est l’amour véritable.

Dimitri Klockenbring est malin, il ne tranche pas, te laisse te faire tes petits films, tu scrutes, tu essayes de deviner, tu suis les pistes qui te sont suggérées délicatement. Acte IV, scène iii, la dispute entre nos deux amants, désolés de s’aimer mais incapables de lutter réellement contre, est traitée d’une manière fort poignante et cruellement réaliste. Cela te tient en haleine. Vraiment. Et jusqu’à la fin. Klockenbring et ses comédiens auront donné corps et profondeur aux personnages qu’on pensait connaître depuis toujours et que je croyais plein d’acariens. Ils creusent les figures mythiques pour y trouver tout le trouble humain, et c’est gagné haut la main et haut les cœurs.

Dimitri Klockenbring a une approche mesurée du Misanthrope , un poil trop révérencieuse peut-être, mais cette humilité et cette douceur sont toutes à son honneur. Car on sent chez lui une pertinence dans le propos et une vraie réflexion sur l’âme humaine. Cela reste gentil tout plein de bonnes intentions, mais il faut prendre cela comme les beaux premiers pas d’un homme sur la Lune qui ne demande qu’à être encouragé pour exploser en vol. Explose, Dimitri, fais-toi plaisir, explose ! Ce type en a sous la pédale, et ses prochains travaux diront si cette pédale est celle d’un vélo de compèt ou d’une Chevrolet Corvette ZR1…

Solenn Denis

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com

Le Misanthrope , de Molière

Larousse, coll. « Classiques Larousse », nº 63299, 1993

Compagnie Le Théâtre de l’homme

Mise en scène : Dimitri Klockenbring

Avec : Tristan Le Goff, Lorraine de Sagazan, Thomas Zaghedoud, Joséphine Mikorey, Pierre Buntz, Blandine Bellavoir en alternance avec Inès de Broissia, Benoît Moret, Nicolas Lumbreras

Costumes : Thalia Rebinsky

Décors : Héloïse Labrande

Création lumière : Claire Gondrexon

Création sonore : Antoine Richard

Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Site du théâtre : www.lucernaire.fr

Réservations : 01 45 44 57 34

Du 1er février au 18 mars 2012 à 21 h 30, dimanche à 15 heures, relâche le lundi

Durée : 1 h 35

30 € | 25 € | 15 €

Tournée :

– 11 mai 2012, 20 h 30, salle des fêtes de Saint-Mandé, 10, place Charles-Digeon