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Le monde à nos fenêtres

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la fenêtre, une lucarne sur le monde pendant le confinement
la fenêtre, une lucarne sur le monde pendant le confinement
© Getty - HG

Pour savoir ce qui se passe dans le monde en période de confinement, il y a la radio et les réseaux sociaux. Pour savoir ce qui se passe dans la rue, il y a les fenêtres.

Ma grand-mère paternelle a vécu les dernières années de sa vie confinée dans sa cuisine. Non pas qu’elle ne pouvait plus se déplacer, mais elle le faisait avec difficulté, eu égard à son embonpoint. La plupart du temps, elle restait assise dans son fauteuil en osier, essayant, l’été, d’attraper quelques mouches au vol avec un magazine, se réchauffant, l’hiver, près du poêle à bois. 

Une petite fenêtre donnait sur le jardin, derrière la maison. Il ne s’y passait pas grand-chose, la plus proche voisine restait elle aussi cloitrée chez elle. De temps en temps, une voiture passait sur le chemin, derrière les haies. ‘’Tiens, voilà les neveux de machin qui viennent lui rendre visite’’. 

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Les nouvelles du hameau arrivaient par une autre voisine, véritable sosie de mamie Tartine. Elle venait en faire la chronique chaque après-midi auprès de ma grand-mère, après avoir observé le monde, elle aussi depuis sa fenêtre, mais la sienne donnait sur une petite rue, un peu plus animée. Je me souviens du rideau qui frémissait lorsque nous passions à vélo devant sa maison : elle nous observait.

J’ai repensé à leurs conversations, moitié en français, moitié en patois, lorsque j’ai lu, il n’y a pas si longtemps, le premier volume d’A la Recherche du temps perdu de Marcel Proust (pardon, lorsque j’ai relu la Recherche, comme on dit  à France Culture), et que j’ai découvert les personnages de Léonie et d’Eulalie.

Les fenêtres, lucarnes sur le monde

Léonie, la grand-tante du petit Marcel, ne sort plus de chez elle, bientôt plus de sa chambre, d’où elle suit, tant bien que mal, par la fenêtre, la vie du village. Une ancienne domestique, Eulalie, lui sert de petit rapporteur, délivrant quotidiennement des nouvelles fraiches de Combray.

Depuis que nous sommes nous aussi assignés à résidence, comme la tante Léonie et comme ma grand-mère, nos fenêtres sont redevenues des petites lucarnes sur le monde. Bien sûr, aujourd’hui, il y a la télé et la radio, les séries en streaming et les réseaux sociaux. Le téléphone. Mais notre lien avec l’extérieur passe désormais, pour une large part, à travers ces cloisons transparentes.

Après avoir écouté l’autre jour les oiseaux, j’ai donc observé mes voisins. Ceux qui sortent quand même, un panier à la main, prudents. Ceux qui pressent le pas pour rentrer, ceux qui grattent quelques secondes supplémentaires. Ceux qui n’ont jamais autant couru de leur vie : j’ai presque moins peur d’aller faire mes courses au marché que de me faire percuter par un joggeur. Et ceux qui restent chez eux.

Je n’ai pas de persiennes chez moi, ni de lierre grimpant autour des fenêtres. L’architecte qui a conçu notre immeuble a eu la curieuse idée d’installer, sur toute la longueur de la baie vitrée, au premier étage, un immense bac à fleurs en ciment, si bien que pour observer ce qui se passe dehors, il faut rester debout, un peu en retrait.

C’est assez commode du coup pour regarder sans être vu. Un peu comme James Stewart, dans ‘’Fenêtre sur cour’’ d’Hitchcock. Sauf que pour l’instant, je n’ai été témoin d’aucun meurtre. Ou comme Dominique qui scrute l’immeuble d’en face dans ‘’La fenêtre des Rouet’’, un des innombrables chefs d’œuvre de Georges Simenon. Si vous n’avez rien contre les vieilles filles dépressives, les couples sexuellement bruyants, les épouses adultères, les maris souffreteux et les romans qui se terminent mal, bref, si malgré le confinement, vous gardez le moral alors vous devez lire ce livre (qu’on trouve facilement en version numérique)

58 min

Mais ouvrons plutôt la fenêtre. A 20h, comme tous les soirs depuis le début de la semaine, le silence de la rue fera bientôt place à un tintamarre d’applaudissements. Avant-hier, des gens que j’apercevais autrefois sur leur balcon sans y prêter attention, m’ont fait un signe de la main. Il avait fait beau, le ciel était clair, on pouvait voir quelques étoiles. Et j’ai pensé à ma grand-mère.