Le monde non occidental regarde avec prudence la guerre en Ukraine

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Le monde non occidental regarde avec prudence la guerre en Ukraine

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Vu d’Occident, on peut avoir l’impression que la Russie s’est isolée en agressant l’Ukraine. Et que le monde entier soutient l’Occident. C’est une erreur. Une grave illusion d’optique.

C’est entendu, rares sont les pays qui soutiennent explicitement Poutine : la Syrie, la Biélorussie, la Corée du Nord et l’Érythrée. Mais très nombreux sont ceux, en Afrique, en Asie ou en Amérique latine qui adoptent de la distance vis-à-vis du conflit.

Près de 40 pays se sont abstenus lors des deux votes à l’ONU pour condamner l’attaque russe. Et surtout, en dehors des pays occidentaux et de leurs alliés comme le Japon ou la Corée du Sud, personne n’a adopté de sanctions contre Moscou. De multiples facteurs expliquent cette prudence, qui démontre aussi combien la notion de "communauté internationale" est une coquille vide.

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La géographie

Il y a d’abord les pays dont la proximité géographique avec la Russie explique la prudence. La Biélorussie, située au nord de l’Ukraine et à l’ouest de la Russie est l’exemple caricatural : le régime de Loukachenko ne tiendrait pas sans le soutien de Poutine, et constitue donc géographiquement, la base arrière idéale pour l’invasion de l’Ukraine. Les pays du Caucase, au sud de la Russie, et voisins de l’Ukraine par la mer d’Azov, se montrent prudents. Ils se méfient, l’Arménie en particulier, des colères de Moscou. La Géorgie a déjà payé pour voir en 2014.

À l’inverse, il y a tous les pays qui se situent très loin de la zone de conflit. Vu des 54 pays africains, des 24 pays latino-américains, des 11 pays d’Asie du Sud-Est, l’Ukraine est loin. Kiev est à 12 000 km de Buenos Aires ou de Johannesburg, plus de 9 000 km de Jakarta. À quoi bon se positionner sur une guerre aussi lointaine ? Le jeu n’en vaut pas la chandelle.

L'histoire

Il y a d’abord les pays de l’ex-Union soviétique. Ils ont souvent conservé des liens politiques, économiques, militaires avec Moscou. C’est le cas de la Biélorussie et des pays du Caucase déjà cités. Ajoutons les cinq pays d’Asie centrale, notamment le Kazakhstan, dont le régime contesté du président Tokajev a reçu l’appui militaire de la Russie, au début de cette année.

On peut aussi placer dans cette catégorie un pays européen, l’un des rares en Europe à ne pas sanctionner Moscou : la Serbie d’Aleksandar Vucic, qui se voit en dépositaire de l’héritage de l’ex-Yougoslavie du maréchal Tito.

En Afrique, l’image de la Russie reste souvent positive, conséquence du soutien autrefois apporté par le régime soviétique aux mouvements de décolonisation : à l’ANC de Nelson Mandela en Afrique du Sud, et dans plusieurs pays d’Afrique australe (Angola, Namibie, Mozambique).

Et puis dans un passé plus récent, il y a les régimes que Vladimir Poutine est venu aider, voire sauver. L’exemple type est évidemment la Syrie de Bachar al-Assad. Le dictateur syrien n’aurait pas tenu ces dernières années sans l’énorme appui militaire aérien de Moscou. Donc renvoi d’ascenseur : la Syrie soutient officiellement Moscou dans sa guerre avec l’Ukraine.

L'économie

Première catégorie : les pays qui dépendent économiquement de la Russie et peuvent difficilement se passer des exportations russes. En particulier des exportations agricoles : le blé, le maïs, l’orge, le tournesol. C’est le cas de plusieurs pays africains, le Soudan, la Mauritanie, l’Égypte : 90% de leurs importations de blé proviennent de Russie. S’en passer signifie prendre le risque d’énormes tensions sociales, voire de famines.

C’est le cas aussi des pays d’Asie centrale : par exemple la Russie est le 1er fournisseur du Kazakhstan, 35% des importations.

Deuxième forme d’intérêt économique, à l’autre bout de l’échelle financière : les pays qui veulent maintenir un prix du baril de pétrole élevé, en accord avec les Russes : c’est le cas de l’Arabie saoudite. Ou les pays qui accueillent à bras ouverts les oligarques russes et leurs fortunes. C’est particulièrement vrai dans le golfe Persique. On songe aux Émirats arabes unis.

Troisième cas de figure : tous les pays qui dépendant de l’aide militaire russe, avec souvent d’énormes contrats d’armement. Le cas type, c’est l’Inde. Et c’est l’une des raisons majeures qui expliquent la neutralité adoptée jusqu’à présent par le régime de Narendra Modi. La Russie est le premier fournisseur d’armes de New Delhi : missiles, systèmes de défense aériens, maintenance des avions.

Moscou est également, et de loin, le premier fournisseur d’armes sur le continent africain, loin devant les États-Unis et la France. Sans compter l’aide militaire indirecte, via les mercenaires du groupe Wagner, par exemple au Mali ou en Centrafrique. En 2019, Vladimir Poutine avait organisé à Sotchi un sommet russo-africain avec la présence de 43 dirigeants africains.

Enfin, il y a les pressions économiques indirectes, exercées par la Chine, souvent désormais premier partenaire commercial et premier investisseur dans les pays en développement et aussi dans les pays du golfe Persique. Pékin fait pression sur certains pays pour qu’ils restent neutres face au conflit. C’est une façon pour la Chine d’aider indirectement Moscou.

Le droit

Plusieurs pays sont liés par des accords avec Moscou, soit formels, soit informels.

Dans la catégorie formelle, on trouve plusieurs pays du Caucase et d’Asie centrale. Ils sont liés par l'Organisation du traité de sécurité collective. Ce traité d’entraide politico-militaire date de 2002. Il regroupe, outre la Russie, l'Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, et le Tadjikistan. Il prévoit notamment des manœuvres militaires communes.

Moscou est également associé à Pékin par un traité d’amitié depuis 2001. Et dans le cadre de l’Organisation de coopération de Shanghai, qui vise surtout à contrecarrer l’influence des États-Unis. Les deux pays sont également liés par une multitude d’accords commerciaux, dont plusieurs nouveaux signés lors des derniers JO d’hiver à Pékin, et ils ont conduit des exercices militaires conjoints en 2021.

Depuis deux ans, Moscou a également développé des accords de coopération militaire avec plusieurs pays africains, notamment les plus peuplés, le Nigeria et l’Éthiopie ou plus récemment Madagascar ou le Mali.

La Russie possède aussi un accord de coopération stratégique avec les Emirats depuis 2018.

Dans la catégorie informelle, le meilleur exemple est Israël. Le pouvoir israélien ne veut pas se fâcher avec Moscou, essentiellement parce que les Russes, maîtres du ciel en Syrie, laissent les Israéliens frapper régulièrement les positions iraniennes sur le sol syrien. Et pour Israël, combattre la menace de Téhéran est la priorité absolue.

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Psychologie et sociologie

Deux paramètres expliquent le soutien de certains pays à la Russie, ou en tous cas l’absence de soutien aux pays Occidentaux.

Le premier est la proximité idéologique de certains dirigeants avec Vladimir Poutine. La même fascination pour un pouvoir autoritaire, centralisé, nationaliste. La même conviction que ce système est le plus efficace. Dans cette catégorie, on va retrouver tous les pouvoirs autoritaires, le plus puissant étant celui de Xi Jinping en Chine, qui se refuse à condamner l’agression russe. Et qui reprend le discours de Moscou sur la responsabilité de l’Otan dans le déclenchement de la guerre.

Même sensibilité, même proximité idéologique parmi bon nombre de dirigeants africains et aussi parmi les dirigeants dits "illibéraux", qui font reculer l’État de droit dans les démocraties : le meilleur exemple est le hongrois Viktor Orban qui ne cesse de ménager Poutine.

On pourrait ajouter le Turc Erdogan, même si son pays fait partie de l’Otan et fournit des drones à l’Ukraine.

Le second paramètre est le rejet qu’inspire l’Occident, dans plusieurs pays africains ou latino-américains. Les Occidentaux, les États-Unis en tête, sont perçus comme des puissances impérialistes, néocoloniales. Et à l’inverse, la Chine veut s’affirmer comme le porte-parole des pays dits "émergents".

C’est l’une des raisons pour lesquelles plusieurs pays africains majeurs se sont abstenus lors d’au moins l’un des deux votes à l’ONU, voire les deux : le Sénégal, l’Afrique du Sud, l’Éthiopie.

En Amérique latine, le soutien américain aux dictatures passées a laissé des séquelles. En particulier dans les pays les plus marqués à gauche : en Argentine, au Chili, au Venezuela (héritage de Chavez), au Mexique, au Nicaragua. Là aussi, l’argument russe selon lequel l’expansionnisme de l’Otan est la cause du conflit en Ukraine fait mouche.

De la même manière, les populations du Moyen-Orient dénoncent le "deux poids deux mesures" de l’Occident sur les réfugiés : rejet des réfugiés syriens ou afghans qualifiés de "migrants", accueil à bras ouverts pour les Ukrainiens.

En résumé, les raisons sont multiples pour expliquer la prudence, voire la méfiance que les pays non occidentaux prennent vis-à-vis du conflit. Ils vont continuer de l’observer de loin, en essayant de s’en mêler le moins possible et de ne fâcher personne. C’est aussi le reflet d’un monde devenu multipolaire, qui ne se résume pas à un affrontement Est-Ouest, à une simple répétition de la guerre froide.

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Avec la collaboration de Fiona Moghaddam

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