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Le mot "douane" : des tablettes sumériennes aux registres fiscaux

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Tablette cunéiforme de l'époque sumérienne
Tablette cunéiforme de l'époque sumérienne
© AFP - Franck Raux, Musée du Louvre, RMN

Chaque année, la langue arabe est fêtée le 18 décembre lors d’une journée organisée par les Nations unies. Une langue qui a irrigué le français, en particulier depuis le Moyen Âge, selon des voies parfois surprenantes révélées par le lexicographe Roland Laffitte. Exemple avec le mot douane.

A l'occasion de la journée internationale de la langue arabe, chaque 18 décembre, nous avons étudié les liens entre la langue arabe et le français. Plus de 500 mots couramment utilisés en français portent en effet la marque de l’arabe, d'après le lexicographe Roland Laffitte. C'est le cas de "douane", dont Roland Laffitte nous a détaillé les origines. 

Lorsque le mot arrive en langue arabe, explique le lexicographe, il a déjà une très longue histoire de plusieurs milliers d'années. C'est très intéressant, car cela nous fait remonter au début de l'écriture, à Sumer. C’est-à-dire la basse Mésopotamie actuelle, où, de 3 400 à 3 300 avant notre ère, les Sumériens passent à l'écriture. On écrit avec un qalam de bambou, qu'on appelle qanû, qui a donné le mot canne en français, à travers un chemin compliqué. Et on écrit avec un qanû sur une tablette d'argile, qu'on appelle en Sumérien dub. Et chez les Babyloniens qui leur ont succédé et qui parlaient une langue sémitique cousine de l'araméen, de l'hébreu, ou de l'arabe, on dit tuppu.

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De là, l'écriture sumérienne s'est étendue à toutes les civilisations : les Hittites, les Elamites, en Perse, tout le monde s'est mis à écrire avec ses cunéiformes, c’est-à-dire ces petites écritures qui ressemblent à des clous. Et notamment, chez les Elamites, une civilisation à hauteur du bas Euphrate, mais sur le plateau iranien. Là, le mot apparaît en ancien Perse sous la forme dipi. Dub ou tuppu donne dipi, cela ne fait pas trop de mystères. Il y a bien des gens qui contestent des étymologies fantaisistes, mais dans ce cas, cela parait évident, car cela veut dire la même chose : c'est le mot "tablette". Et d'où le mot "document" tout simplement. Ensuite, ce mot passe à travers les langues du moyen-perse, c’est-à-dire du premier millénaire de notre ère avant l'arabe, qui sont le pahlavi, le moyen-perse, tout un tas de choses, et le mot apparaît là sous la forme moderne : diwan.

Le mot diwan pour des registres de militaires ou fiscaux

Le mot est repris par l'arabe avant même de passer dans le nouveau perse. Et l'administration arabe des premiers Califes utilise ce mot diwan pour des registres de militaires par exemple, mais aussi pour des registres fiscaux. C'est ce qui va nous intéresser, parce que le mot reste. Lorsque la civilisation arabe s'étend et que les Zirides de Tunis occupent pendant deux siècles la Sicile, ils créent une administration, où notamment le bureau du fisc s'appelle le diwan. Et les Normands qui conquièrent la Sicile à partir de 1050, reprennent  l'administration arabe. C'est très intéressant et c'est quelque chose qui mériterait d'être beaucoup plus expliqué. Parce qu'ils donnent plusieurs noms à leur administration. Ils donnent un nom grec au bureau : secréton en grec, et un nom arabe : diwan. La première fois qu'on le voit avec son sens moderne, c'est dans des documents de l'époque, en 1150 à Pise, où on le voit écrit en latin, et ça donne duana, doana ou dohana pour dire le bureau qui contrôle l'entrée et la sortie des marchandises. Donc c'est bien un bureau fiscal, mais c'est une spécialisation. Et ça passe au XIIIe siècle sous la forme dohanne et doane. La forme moderne s'est généralisée à partir du XVIIe siècle : douane.

L'héritage d'un mot très ancien

Alors, ce qui est intéressant ici, comme il s'agit d'un vieux mot, il a des cousins. La tablette d'argile sumérienne, dub, a suivi d'autres circuits. Par exemple, l'arabe a pris le mot babylonien tuppu, il en a fait tūb pour dire : une brique d’argile. Vous voyez que le sens n'est pas loin. Or, cette brique d'argile est devenue en espagnol : adobe et en français aussi. Mais les Français l'ont utilisé parce que les espagnols, qui ont colonisé toute l'Amérique latine et même le sud des Etats-Unis actuels, ont fait passer le mot dans toutes les langues pour dire ces maisons en brique cru. On dit des maisons faites d'adobe. Les Français ont pris le mot.  

Il y a aussi le mot divan, qui n'est pas loin de diwan. Le divan, c'est parce que le mot est passé par la prononciation turque. Très tôt chez les Arabes, cela a été le conseil du sultan. Ensuite il est passé sous cette forme en persan, d'où il était issu, mais avec un sens nouveau. Puis en turc. Et en français, les voyageurs nous ont apportés le mot divan pour dire : le divan du Sultan au VIIe siècle. Et puis par dérivation, c'est devenu le mobilier qu'il y a dans le conseil et dans les salons de réception. Et c'est devenu notre fameux divan, qui d'ailleurs est venu concurremment au mot sofa.

Dernier petit cousin : le mot divan ou diwan dans le sens de recueil de poésie. Dans le persan ancien, on parle plutôt de moyen-perse, le mot diwan est un registre mais c'est aussi un recueil. Un recueil  de poèmes. C'est ainsi aussi qu'il passe à l'arabe. Et c'est sous cette forme que, par l'orthographe turque divan, il est connu des voyageurs et des diplomates au XVIIIe siècle. Et il a été popularisé par le fameux ouvrage de Goethe West-östlicher Divan, traduit en français dès 1835  comme Divan Occidental-Oriental. Cela a eu un gros succès à, l'époque. Epoque de l'engouement pour l'Orient. Il y a Les Orientales de Victor Hugo, et le Voyage en Orient de Lamartine. Et Goethe arrive avec son Divan. Donc les Français cultivés connaissent ce mot. D'ailleurs, entre nous, ce mot n'a rien à voir avec le Diwan des Bretons, qui est une simple homophonie.