Carburant : le moteur à eau, ça marche?

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Le moteur à eau, ça marche ?

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Les Idées Claires | Peut-on mettre dans nos moteurs un carburant alternatif à l'essence qui respecte la planète ? C'est la question au cœur des Idées claires, notre programme hebdomadaire produit par France Culture et franceinfo et destiné à lutter contre les désordres de l'information, des fake news aux idées reçues.

À quelques jours de la mobilisation prévue le 17 novembre contre la hausse de la taxation sur le diesel, de plus en plus de fausses informations circulent sur les possibles alternatives au moteur à essence. Alors peut-on utiliser de l'eau de pluie comme carburant tel qu'on peut le voir dans certaines vidéos sur YouTube ? Si la réponse est assez évidente, cette question n'en soulève pas moins un problème majeur : celui de l'alternative aux énergies fossiles.

Et cette alternative n'existe-t-elle pas déjà ? Empêchée d'être industrialisée par de grands groupes pétroliers qui veulent garder le monopole du carburant, au mépris des enjeux climatiques qui bouleversent notre planète ? Autant de questions que nous avons posées à Laurent Castaignède, ingénieur conseil Climat-Air-Energie, fondateur du bureau d’étude BC02 Ingénierie et auteur de Airvore ou la face obscure des transports : chronique d'une pollution annoncée ( éditions Ecosociété, avril 2018.)

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Le moteur à eau, ça marche ?

Laurent Castaignède : "Le moteur à eau, retenez que c’est une mystification ou au pire une supercherie. L’eau est utilisée dans pas mal de moteurs finalement, les moteurs à vapeur du XIXe siècle utilisaient de l’eau, sauf qu’ils utilisaient aussi du charbon parce que l’eau n’est pas un carburant. L’eau est une molécule extrêmement stable, si on veut la décomposer il faut lui apporter de l’énergie. Donc quand on parle de moteur à eau, c’est soit de l’eau qui sert dans une étape intermédiaire de fonctionnement du moteur, soit de l’eau qu’on a fait bouillir et à ce moment-là elle est très chaude, elle va lâcher de la vapeur et l’eau va se comporter finalement comme un carburant, mais il aura fallu un carburant pour la réchauffer au préalable." 

Pourquoi ne pas plus utiliser le moteur à hydrogène ?

"La molécule H2 n’existe pas à l’état naturel sur Terre, donc l’hydrogène il faut le fabriquer. À partir de l’eau, avec de l’électrolyse, on va décomposer en oxygène et en hydrogène la molécule d’eau, on va obtenir de l’hydrogène qui est un carburant sauf qu’il faut beaucoup d’énergie, pas mal d’électricité. Si on fait tourner une centrale au charbon pour la produire, qu'on décompose la molécule d’eau pour obtenir de l’hydrogène et faire rouler une voiture, le bilan global est catastrophique."

Le lobby pétrolier a-t-il mis des entraves au développement d’autres carburants ?

"Je pense qu’il y en a quand même eu forcément j’imagine, on n’était pas là, dans les années 1920, les années 1930.  Ce qu’il faut regarder c’est ce qui est en train de se passer aux États-Unis, autour des villes de San Francisco, New York, où il y a des plaintes très sérieuses qui ont été déposées par ces villes parce que des documents ont fuité sur le fait que les grands pétroliers dès les années 1970 avaient des ingénieurs, des scientifiques internes chez eux qui alertaient la direction sur le fait que la commercialisation en masse des produits pétroliers allait certainement induire un changement climatique. On commence à avoir les preuves que certainement ils ont organisé une espèce de contre-science climatique et c’est plutôt de ce côté-là que le lobby a œuvré."

Peut-on remplacer son carburant par de l’huile de friture usagée ?

"Une fois qu’on a fait des frites, éventuellement plusieurs fois si on n’a pas carbonisé l’huile, elle est encore apte en tant que carburant sauf qu’il faut l’utiliser dans des moteurs qui sont prévus pour ou alors dans des moteurs suffisamment gros pour que leur vitesse de combustion soit faible, mais sur des moteurs diesel d’aujourd’hui modernes, il ne faut absolument pas faire ça. L’huile de friture est un agrocarburant mais une fois qu’elle s’est décomposée et qu’on en a tiré de l’énergie, là on obtient sous forme de déchets du CO2, de la vapeur d’eau, et plein de cochonneries qui polluent."

Est-on obligés de mettre de l'essence dans son moteur ?

"Non, on n’est pas obligés de mettre de l’essence, on peut mettre d’autres types de carburants, on peut mettre de l’éthanol sous certaines conditions de conception du moteur. L’éthanol aujourd’hui c’est quelques pourcents du trafic routier, il y a des pays qui l’utilisent beaucoup comme par exemple le Brésil, les États-Unis. Mais regardez aux États-Unis il y a 1/3 du maïs américain ce sont de très très grandes surfaces qui servent à faire de l’éthanol. Donc après la question c’est : ces champs-là, est-ce que le maïs il ne serait pas mieux à nourrir des bêtes ou alors à être reconverti en nourriture pour alimenter des humains ? Donc le problème c’est que si on voulait que 100% des transports routiers soient à l’éthanol, il faudrait affamer la planète. En utilisant toutes les terres arables je me demande même si c’est suffisant."

Pourquoi on ne favorise pas les agrocarburants ?

"L’Europe espérait qu’il y ait à terme ces dernières années 10% du carburant lorsque vous vous servez à la station service qui soient des agrocarburants, mais en fait on s’est rendu compte que c’étaient des agrocarburants 1ère génération dont le bilan carbone était très mauvais et que c’était presque contre-productif. C’est le cas de l’huile de palme par exemple, aujourd’hui l’huile de palme en Europe, il y a presque la moitié qui part dans le biodiesel, or l’huile de palme on sait très bien la déforestation que ça entraîne, il vaut mieux rouler avec du gazole qu’avec de l’huile de palme."

Y a-t-il un carburant qui ne pollue pas ?

"On peut parler de “l’huile de genoux”, celle qui sert à marcher, à faire du vélo. Souvenons-nous par exemple que à la fin du XVe siècle, Léonard de Vinci à qui on attribue la 1ère automobile, c’était l’époque de l’horlogerie donc en fait c’était des gros ressorts spirales dans une caisse en bois, et pour recharger ces ressorts, c’était de "l’huile de genoux", c’était des humains qui retendaient les ressorts comme on remonte un ressort de montre. Donc là on avait vraiment un carburant qui était très écologique mais l’autonomie d’une telle voiture en bois n’était que de quelques dizaines de mètres." 

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Parce que la vérité est plus lente que le mensonge, parce que la désinformation est plus séduisante que les faits vérifiés, Les Idées Claires démêle le vrai du faux. Chaque semaine, dans une vidéo et en podcast, un.e expert.e et Nicolas Martin (producteur de La Méthode scientifique sur France Culture) remettent de l’ordre autour d’une idée reçue. Retrouvez l'intégralité des épisodes dans le dossier "Les Idées Claires"

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