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Le Moulin Rouge, premier "music-hall", a 130 ans

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Le Moulin Rouge, en 1900.
Le Moulin Rouge, en 1900.
- Moulin Rouge Paris

Avec 130 ans au compteur, le Moulin Rouge est devenu un lieu emblématique de la capitale. Retour sur les origines de ce haut lieu parisien, grande inspiration de Toulouse-Lautrec, où se produisait "La Goulue" ou encore "Le Pétomane", grâce aux archives de France Culture.

Le Moulin Rouge a 130 ans. Plus qu'un haut lieu du tourisme parisien, symbole suranné du Pigalle aux mœurs légères, il est devenu, en plus d'un siècle, une véritable institution parisienne. Lorsqu'il ouvre ses portes, le 6 octobre 1889, l'exposition universelle de Paris est sur le point de s'achever, et la situation politique comme économique est explosive. Pourtant, du beau monde se presse rapidement aux portes du Moulin Rouge. On y croise petits bourgeois en mal de sensations et venus s'encanailler, autant que l'intelligentsia parisienne, représentée par le peintre Toulouse-Lautrec. Plongée dans les archives de France Culture, pour remonter aux origines du Moulin Rouge et de ses premiers spectacles. 

Le Moulin Rouge, premier "music-hall" 

On doit la naissance du Moulin Rouge à Charles Zidler et Joseph Oller qui, avant de créer ce music-hall, étaient surtout connus pour avoir créé l"hippodrome du pont de l'Alma. "On a complètement oublié Joseph Oller alors qu'il a été un des grands précurseurs, à la fois du PMU, du théâtre et du 'music-hall' en France", rappelait ainsi Jacques Pessis, auteur du livre Le Moulin Rouge, et invité en mai 1996 de l'émission Lieux de Mémoire, où il retraçait les origines de ce haut lieu de la nuit parisienne. 

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Le créateur du Moulin Rouge est un personnage extraordinaire qui s’appelle Joseph Oller. C’est un homme d’origine espagnole qui avait assisté dans sa jeunesse en Espagne à des combats de coq, et de ces combats de coq il a eu l’idée de faire des paris sur les courses de chevaux. Il a inventé de ce qui est devenu plus tard le PMU. Et avec l’argent gagné, au départ dans l’illégalité et ensuite dans la légalité, il a créé différents théâtres à Paris dont le Moulin Rouge, mais il y a aussi créé un lieu qui s’appelle l’Olympia, qui était un hangar au départ… Et comme Joseph Oller parlait mal anglais il a demandé “Comment dit on musique en anglais ?”, on lui a dit “music”, “Et comment dit on hangar”, “hall”. Et c’est comme ça que le m_usic-hall_ est né, en 1893, quatre ans après la création du Moulin Rouge. C’était un génie du spectacle, il a senti que c’était le moment de créer un lieu comme ça dans Paris, et il ne s’est jamais trompé. 

Le Moulin rouge (Lieux de Mémoire, 09/05/1996)

58 min

Bourgeoisie et intelligentsia parisienne 

« Au Moulin Rouge » (1892-1895)  d'Henri de Toulouse-Lautrec.
« Au Moulin Rouge » (1892-1895) d'Henri de Toulouse-Lautrec.
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L'ouverture du Moulin Rouge attire rapidement à Pigalle la bourgeoisie de Boulogne et Neuilly, venue s'encanailler :

Ça a été un immense événement que personne n’attendait à part son créateur Joseph Oller. On a vu toute la bourgeoisie de Boulogne et Neuilly déferler place Blanche et venir au Moulin Rouge pour une soirée inoubliable. Ces gens-là qui vivaient entre eux, car il n’y avait pas la télévision et la radio, se sont transmis l’information par le bouche-à-oreille. Et pendant des années et des années le Moulin Rouge est devenu le symbole de la vie parisienne. 

Surtout, le Moulin Rouge voit défiler nombre d'artistes montmartrois. On peut y croiser Auguste Renoir, Georges Braque, Aristide Bruant, Guillaume Apollinaire ou encore Picasso, et nombre d'entre eux rendent hommage aux soirées qui s'y déroulent dans leur oeuvre. Mais le plus assidu d'entre eux est certainement le peintre Henri de Toulouse-Lautrec : 

Le connétable des nuits de Montmartre c'est Toulouse-Lautrec. Toulouse-Lautrec était, on le sait, un grand monsieur d’une taille tout simplement bien au-dessous de la moyenne, et Madame Tristan Bernard disait de lui : “Il est si petit qu’il me donne le vertige”.

En décembre 2015, l'émission Les Regardeurs proposait une visite guidée du Moulin Rouge à travers une peinture d'Henri de Toulouse-Lautrec intitulée "Au Moulin Rouge" : 

59 min

De "La Goulue" au "Pétomane"

La Goulue offrait aux amateurs le spectacle de sa grâce rose, blonde, charnue et décoiffait d’un geste prompt, un bon coup de pied, canaille, son partenaire masculin, avant de faire le grand écart avec une souplesse...

Les comédiens qui se produisent au Moulin Rouge écopent d'étranges sobriquets : la Goulue, le Désossé, la Môme Fromage ou encore Grille d'égout se partagent l'affiche. Pour Jacques Pessis, ces surnoms sont "le langage du petit peuple à Montmartre. Grille d’égout, c’est parce qu’elle avait les dents écartées ! [...] Il n’y a pas de mépris, ce sont des personnages : le Moulin Rouge c’était la commedia dell'arte. Ce sont des personnages sur scène, ils portent un nom ou un surnom. Chacun avait un rôle, et ces rôles étaient distribués par Joseph Oller qui tirait les ficelles". 

Parmi les grands noms du Moulin Rouge, c'est certainement Louise Weber, surnommée "La Goulue", qui fait le succès de l'établissement. Symbole vivant du "french cancan", connue pour son audace, elle danse avec Jules-Etienne Edme Renaudin, dit "Valentin Le Désossé", et est l'une des artistes les mieux payées de Paris. Elle est également l'un des modèles de Toulouse-Lautrec.

L'autre immense succès du Moulin Rouge à ses débuts n'est autre que Joseph Pujol, dit "Le Pétomane". Connu pour sa capacité à moduler des sons grâce à sa maîtrise des muscles abdominaux, il fait les grandes heures de l'établissement... jusqu'à ce qu'il monte un spectacle indépendant pour aider une amie dans le besoin. Le Moulin Rouge l'attaque en justice et se voit dédommager de 3 000 francs (11 000 euros) alors que leur vedette rapportait près de 20 000 francs par jour. Joseph Pujol se décide alors à quitter le Moulin Rouge pour rejoindre un spectacle itinérant en proclamant :

Je péterai peut-être moins haut, mais librement.

S'il n'existe aucun enregistrement des performances du Pétomane, Lieux de Mémoire permettait d'écouter un aperçu sonore de cette étrange prestation : 

Le Pétomane dans Lieux de Mémoire (09/05/1996)

1 min

Le french cancan, ou le "quadrille naturaliste" 

"Troupe de Mlle Églantine" (1895)
"Troupe de Mlle Églantine" (1895)
- Henri de Toulouse-Lautrec

Le célèbre "french cancan", danse symbolique du Moulin Rouge, est en réalité une danse dérivée de la "quadrille naturaliste", une danse de salon très en vogue au début du XIXe siècle, comme le racontait Jacques Pessis : 

Le cancan, c’est une danse de Montmartre qui s’appelle le quadrille naturaliste et qui existe depuis les années 1840. Un jour, Charles Morton, l’inventeur du music-hall anglais, part en France, revient en Angleterre, et dit “J’y ai découvert une danse extraordinaire”. On ne peut pas l’appeler comme ça, quadrille naturaliste. Mais c’est une danse qui fait du bruit : le cancan. C’est une danse française : french. C’est comme ça que le French cancan est né. Curieusement cette danse est allée en Angleterre et est revenue en France avec le mot anglais. Et le French cancan c’est tout simplement la quadrille naturaliste de Montmartre. 

Au Moulin Rouge, c'est "La Goulue" qui réintroduit le "french cancan", lui donne sa popularité ainsi que des règles modernisées. D'autres danseuses du music-hall de la place Blanche, comme Grille d’Égout ou Nini Pattes en l'air, se chargeront de dispenser des cours pour enseigner cette danse très mal perçue par les moralisateurs.