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Le mouvement des "gilets jaunes" : "Même la classe moyenne a du mal"

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Une manifestation des gilets jaunes au début du mouvement, le 17 novembre.
Une manifestation des gilets jaunes au début du mouvement, le 17 novembre.
© Maxppp - Roland Macri

Entretien. Son fils aîné, 23 ans, a passé 48 heures en garde à vue après son interpellation près de l'église de la Madeleine, samedi dernier, lors de la manifestation des "gilets jaunes" à Paris. Une mère de famille témoigne de ses difficultés et de ses inquiétudes pour l'avenir.

Son fils aîné, 23 ans, a passé 48 heures en garde à vue après son interpellation près de l'église de la Madeleine, samedi dernier, lors de la manifestation des "gilets jaunes" à Paris. Jugé en comparution immédiate pour violences et dégradations de mobilier urbain, il a finalement été relaxé par le tribunal. Nathalie Rousseau, 50 ans, préparatrice en pharmacie qui gagne 2 000 euros par mois et qui a elle aussi manifesté, livre tout à la fois sa colère, son désarroi et ses inquiétudes pour l'avenir. Témoignage. 

Nathalie Rousseau habite à Carrières-sur-Seine dans les Yvelines : elle participe au mouvement des gilets jaunes et son fils aussi
Nathalie Rousseau habite à Carrières-sur-Seine dans les Yvelines : elle participe au mouvement des gilets jaunes et son fils aussi
© Radio France - Florence Sturm

"Le samedi 24 novembre, moi aussi, je suis allée manifester avec mon petit gilet jaune, pour dire qu'il y en a un peu marre. Nous sommes taxés de tous côtés. Moi, je suis d'accord pour payer des impôts et reverser de l'argent aux gens qui n'en ont pas beaucoup mais à partir du moment où l'on est surtaxé, le fruit de notre travail finit par ne plus rien nous rapporter. On donne, on donne et au final, on est obligé de se serrer la ceinture et l'on finit par se dire "stop".  Un exemple tout simple, ma facture d'électricité : sur une consommation hors taxe de 515 euros, j'ai 138 euros de TVA, 163,48 euros de taxes et contributions (hors TVA) et l'abonnement... Au total  904,24 euros à payer. On nous taxe partout mais il ne faut rien dire ! Tout augmente : le gaz, l'essence, vingt euros de plus lorsqu’on est obligé de prendre sa voiture pour aller travailler et qu’on a du mal à payer les factures, c’est grave. Vingt euros chez certaines personnes, cela fait une semaine de nourriture. Je suis allée manifester parce qu'autour de soi, on a tous des gens, des parents, qui ont moins d'argent que nous, qui triment.

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Ecoutez Nathalie Rousseau, qu'a rencontrée Florence Sturm

1 min

Vous vous définiriez comment ? 

Je fais partie de la classe moyenne et même la classe moyenne, elle a du mal. Je n'imagine même pas les gens qui gagnent beaucoup moins que moi. Je les plains. Je ne suis pas très très riche, je ne suis pas pauvre. J'ai 50 ans, je gagne 2 000 euros par mois. Je considère que c'est un salaire correct mais je fais partie de ceux qui vont donner et qui n'ont droit à rien : pas droit aux aides, pas droit aux bourses, rien. Mon deuxième fils est dans une école privée à 10 000 euros les deux ans. On a pris un crédit et il faut le rembourser. C'est ça en moins sur mon budget. 

Je paie tout plein pot : les transports, la cantine. Et encore, j'ai une chance inouïe d'avoir des enfants qui font des études secondaires, donc ils sont à ma charge et je les déduis de mes impôts. 

J'ai trois garçons, un mari, ajusteur, bientôt à la retraite. Il a commencé à travailler à 16/17 ans, un travail pénible, en usine, il fait les 3/8, des nuits. Mais ce n'est pas sûr que son dossier soit accepté. Si ça se trouve, on va lui demander de faire encore des heures. 

Avez-vous le sentiment que votre pouvoir d'achat a beaucoup baissé ?

Pendant des années, nous nous sommes privés pour acheter une maison en décembre 2000 : un pavillon de 70 m2 avec un petit jardin. Cela fait 18 ans que l'on y vit. A l'époque, j'étais en congé parental et on s'en sortait bien. Je ne pensais pas à l'avenir en me disant que ce serait compliqué. 

Mais, depuis 2012, j'ai l'impression qu'on est taxé de partout. J'ai cette chance de pouvoir faire des gardes et d'être payée double. Ce qui me permet de donner de l'argent à Noël à mes enfants et de me payer mes vacances. Car mon salaire part intégralement dans les charges liées à la maison, les crédits, les assurances, impôts fonciers, impôts locaux. 

En réalité, on vit avec le salaire de mon mari. Alors qu'avant, je gagnais beaucoup moins et je m'en sortais mieux, j'arrivais à mettre beaucoup plus d'argent de côté. Et quand vous entendez des députés qui ne connaissent pas le montant du SMIC ou le prix du litre d'essence "parce que c'est ma femme qui fait le plein", ces gens-là sont complètement déconnectés de la réalité.   

Qu'avez-vous pensé quand vous avez appris que votre fils avait été placé en garde à vue ? 

Quand nous avons reçu l'appel d'un policier du commissariat du XVIIe, nous avons demandé s'il avait été poli, violent. On nous a dit qu'il n'avait pas été agressif et qu'il devrait sortir le lendemain matin. Mais le dimanche, pas de nouvelles. A minuit, un autre coup de fil pour vous notifier la comparution immédiate. Et là, le ciel vous tombe sur la tête. J'ai fondu en larmes en me demandant pourquoi. Pour moi, mon fils, c'est un gamin qui est droit, avec des valeurs, du respect. Là, vous vous demandez  ce qui s'est passé et vous doutez même de l'innocence de votre enfant. 

Au tribunal, on vous dit dégradation de biens urbains, violences et vous êtes dans un cauchemar. A la barre, quand on énonce tout ce qu'on lui reproche, je me dis que ce n'est pas possible... Mon fils, je l'ai éduqué pour qu'il respecte la police, le bien des autres. Avec mon mari, on lui disait toujours "Si un jour on doit te récupérer au commissariat, c'est d'abord la main dans ta figure et après on discutera pour savoir". De la même manière à l'école, on disait "c'est le prof qui a raison, c'est pas toi. Si tu as une sanction, c'est que tu la mérites".      

Nathalie Rousseau se "pose la question de savoir si j'aurais mieux fait de ne pas faire d'enfants parce que je me demande quel avenir on va leur donner."
Nathalie Rousseau se "pose la question de savoir si j'aurais mieux fait de ne pas faire d'enfants parce que je me demande quel avenir on va leur donner."
© Radio France - Florence Sturm

Que pensez-vous du moratoire annoncé par le gouvernement ? 

Je rigole. Cela va durer 6 mois pour mieux nous taxer après ? Cela va coûter combien ? Ils parlent de 2 milliards. Pour mieux avoir le coup de bâton après ? Je suggère un truc tout bête, qu'ils baissent ne serait-ce que de 1 000 euros leurs salaires. Ce n'est rien au vu de ce qu'ils touchent avec tous les avantages à côté. Leur salaire, c'est notre argent, nos impôts.  Des économies, on peut en faire quand on voit comment on rénove l'Elysée : 300 000 euros pour changer les moquettes. On n'est pas là pour payer les goûts de luxe de Madame Macron et de Monsieur Macron. 

Des gens crèvent dans la rue, on ne fait rien pour eux. Je paie des impôts, je préfère que mon argent soit redistribué pour des gens qui n'ont pas de logement, ceux qui dorment dehors, dans leur voiture. Je préfère que mes impôts soient redistribués à ces gens-là. Il y a une très mauvaise gestion de l'argent de la France depuis des années.  

Qu'est ce qui ferait que le mouvement pourrait s'arrêter selon vous ? 

Je pense que les gens veulent absolument que Macron démissionne mais ça, je crois que c'est un rêve. Je n'ai pas voté pour lui mais parmi ceux qui l'ont élu, je pense qu'il y en a beaucoup qui le regrettent. Il est même pas à l'écoute de ces gens-là. On devrait organiser un référendum sur toutes les lois qu'ils vont nous "pondre" parce que le peuple est à même de dire ce qu'il veut et ce qu'il ne veut pas. On a élu quelqu'un pour être à la tête de l'Etat mais c'est quand même nous qui travaillons, faisons en sorte que la France fonctionne. Eux sans nous, ils ne sont rien. C'est comme les riches. Les riches sans le peuple, ils n'auraient rien.  

Que comptez-vous faire samedi prochain ? 

Après cette journée au tribunal, je dis à toutes les personnes qui sont sur les réseaux sociaux, "n'y allez pas". Je n'ai pas envie de finir en garde à vue parce que j'ai un gilet jaune, un masque pour me protéger des gaz lacrymogènes et des fioles de sérum physiologique pour me nettoyer les yeux parce que ça pique. On condamne les gens avec du sursis juste parce qu'ils sont présents sur une manifestation. Les casseurs, eux, sont-ils vraiment arrêtés ? Ceux qui se sont fait avoir, ce sont ceux qui n'ont pas l'habitude, des gens comme mon fils. Il a été interpellé en allant vers l'église de la Madeleine, il n'avait même pas encore mis son gilet jaune. Lui, je crois qu'il est guéri, il a dit "c'est ma première et ma dernière manifestation". En revanche, ce qui s'est passé à l'Arc de triomphe, c'est honteux. S'attaquer à un monument historique et dégrader ce monument, un symbole de la France, je trouve ça minable, grave.

Et donc, pas de gilet jaune pour vous ou votre famille samedi ? 

Non, je n'ai pas envie de passer 24 ou 48 heures en garde à vue, de me retrouver devant un tribunal, condamnée parce que la justice va dire : "Vous avez un gilet jaune, un masque et du sérum physiologique dans votre sac, donc vous êtes une rebelle, une éventuelle casseuse".  Quand j'ai vu lundi le profil des gens qui ont  été condamnés, souvent, ils ont été pris à la sortie de leur voiture, même pas sur les Champs-Elysées. Ceux que j'ai vus, pour moi, ce n'étaient pas des casseurs, plutôt des pères de famille et quand on entend leur salaire - 1 800 euros, divorcés, avec une pension à verser de 200 à 300 euros, 600 euros de loyer en moyenne - je comprends qu'ils aient envie de dire stop, on en a marre d'être taxés, taxés, taxés...

En fait, je me pose la question de savoir si j'aurais mieux fait de ne pas faire d'enfants parce que je me demande quel avenir on va leur donner. Je n'ai pas de petits enfants mais je me demande quel va être l'avenir de nos petits enfants aussi. Est-ce qu'il faut dire à mes fils : "Ne faites pas d'enfants" ? J'en suis là alors que jusqu'à maintenant, je n'y pensais pas. Je n'ai jamais pensé à l'avenir en me disant que cela allait être compliqué, alors que c'est de pire en pire.