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Le musée des antiquités du Caire, emblématique vestige occidental de l'Egypte

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Le musée égyptien du Caire, au coeur de la capitale urbanisée, en mars 2008.
Le musée égyptien du Caire, au coeur de la capitale urbanisée, en mars 2008.
- Bs0u10e01 sur Wikipédia

L'origine des mondes culturels. Le musée du Caire est le fruit du processus de préservation du patrimoine égyptien, sous la mainmise française, les velléités britanniques, puis l’appropriation nationale. Alors que le projet du Grand Musée Égyptien devrait bientôt se concrétiser, le devenir du musée du Caire est en suspens.

Pour tous les égyptologues, le musée place Tahrir est un poumon”, déclare avec ferveur Guillemette Andreu-Lanoë, égyptologue et ancienne directrice du département des Antiquités égyptiennes du Louvre. Un poumon qui respire dans un imposant monument de style néoclassique : l'un des plus importants et célèbres établissements au monde entièrement consacré à l'Antiquité égyptienne. Avec quelque 120 000 pièces présentées dans plus de 50 salles. Jusque dans son architecture, ce trésor reflète les dissensions entre Français et Britanniques en Égypte, avant que les Égyptiens ne s'en emparent et ne se lancent dans la construction pharaonique d’un nouveau musée (GEM) sur le plateau de Gizeh.

Le service des Antiquités, projet multinational mené par des Français

Les racines du musée égyptien du Caire remontent au mois de décembre 1829, lorsque Jean-François Champollion, déchiffreur des hiéroglyphes et père de l’égyptologie, remet une note à Méhémet Ali, wali d’Égypte de 1805 à 1848, concernant la conservation des monuments de l’Égypte. Il conseille au vice-roi de créer un endroit pour rassembler et conserver toutes les trouvailles des fouilles archéologiques dans son pays. 

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La devanture du musée du Caire, imposant édifice néoclassique
La devanture du musée du Caire, imposant édifice néoclassique
© Getty - De Agostini editorial

C’est seulement six ans après les recommandations de Champollion, en 1835, que le vice-roi décide de les suivre. Il interdit l’exportation “d’objets d’antiquité”, réclame “un lieu dans la capitale pour entreposer les objets trouvés par suite de fouilles” et met en place un service des Antiquités. Chargé d’endiguer le pillage des sites archéologiques, il rassemble des archéologues de plusieurs nationalités, mais reste dirigé, jusqu’au milieu du XXe siècle, par des Français : d’abord par son fondateur Auguste Mariette, puis par Gaston Maspero, Jacques de Morgan ou encore Pierre Lacau. Ce dernier a été l’objet de “toutes sortes de reproches, notamment lors de la découverte du trésor de Toutankhamon par Howard Carter, alors qu’il clamait que ces pièces devaient être conservées en Égypte et non être emmenées dans un musée britannique”, explique Dominique Farout, égyptologue, membre de l’institut Khéops et enseignant à l’école du Louvre. Selon lui, “l’Histoire aime bien plus les voleurs au grand cœur que les gendarmes comme Pierre Lacau”.

Les merveilles alors déterrées du sol égyptien sont en premier lieu entreposées dans les jardins au bord de l’étang de l’Ezbékyia, au centre de la capitale, avant d’être transférées à l’ouest de la ville, dans un bâtiment de la Citadelle de Saladin. Mais les archéologues du service des Antiquités sont confrontés à un léger désaccord avec les dirigeants égyptiens, concernant le but de cette démarche. Pour le vice-roi et ses amis, il s’agit bien plus d’un dépôt que d’un lieu de conservation. Le wali pioche allègrement dans la collection pour en offrir à ses hôtes estimés… Jusqu’à ce que le gouverneur Abbas Ier Hilmi offre en 1855 l’intégralité des pièces rassemblées à l’archiduc Maximilien d’Autriche, alors qu’il visitait l’Égypte.

Entre le quartier du boulaq, Gizeh et la place Tahrir

En 1857, le Boulonnais Auguste Mariette est nommé à 36 ans maamour (directeur des travaux d’Antiquités) par Saïd Pacha, le quatrième fils de Méhémet Ali. Dès l’année suivante, il s’emploie à construire un musée au Caire, dans le quartier du Boulaq, en plein cœur de la ville et au bord du Nil. Se heurtant à la prodigalité des dignitaires égyptiens envers les visiteurs étrangers, autant qu’à la crainte française de voir s’élever un concurrent du musée du Louvre, il parvient à aménager dans les bureaux désaffectés de la compagnie fluviale égyptienne quatre salles d’exposition avec ses assistants acolytes, Bonnefoy et Floris. Face aux risques d’inondation, les pièces entreposées sont transférées à Gizeh en 1890, dans une annexe du palais d’Ismaïl Pacha, frère de Saïd et ancien vice-roi d’Égypte.

La tombe d'Auguste Mariette dans les jardins du musée du Caire. Un monument inauguré en 1904, avec notamment une statue à son effigie réalisée par le sculpteur Denys Puech et un piédestal dessiné par Édouard Mariette, frère de l'égyptologue.
La tombe d'Auguste Mariette dans les jardins du musée du Caire. Un monument inauguré en 1904, avec notamment une statue à son effigie réalisée par le sculpteur Denys Puech et un piédestal dessiné par Édouard Mariette, frère de l'égyptologue.
© Getty - Dea / G. Dagli Orti / De Agostini

Les œuvres se retrouvent loin de la capitale, trop loin pour les Égyptiens qui voudraient découvrir leur patrimoine et qui allaient, selon Guillemette Andreu-Lanoë, au musée du centre-ville : “Comme pour beaucoup de musées le désir premier était de conserver les objets, plus que de les présenter. Le public touristique n’était pas plus visé que l’égyptien”. En 1892, Jacques de Morgan, fraîchement nommé directeur du département des Antiquités, soumet au conseil des ministres égyptien la construction d’un nouveau bâtiment au cœur de la capitale. En mars 1895, le projet de l’architecte Marcel Dourgnon, Marseillais diplômé de l’école nationale supérieure des Beaux-Arts, est choisi parmi les 76 soumis au concours international, pour être érigé place Tahrir. Son utilisation originale d’une structure en béton armé a charmé le jury, qui a donc préféré un bâtiment de style néoclassique occidental. 

Selon Dominique Farout, il ne faut pour autant pas être dualiste quant aux appréhensions occidentales ou égyptiennes de ce lieu : “Un musée est forcément un symbole occidental car ce sont les Occidentaux qui ont pensé ce principe mais il y a ici une volonté d’architecture égyptisante. Il ne faut pas oublier que l’architecture néoclassique est plus proche des codes grecs orientaux qu’occidentaux. Prenez Palmyre, c’est néoclassique, et vous trouvez que c’est occidental Palmyre ? ”, s’offusque-t-il.

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Un spectre politique sur la construction du musée

Le musée du Caire est au cœur, jusque dans son architecture, des dissensions entre Français et Britanniques en Égypte. Depuis 1882, l’occupation militaire du pays par la Grande-Bretagne rompt la tradition archéologique, la France considérant l’égyptologie comme une “possession  scientifique” après les travaux fondamentaux de Bonaparte, de Champollion puis de Mariette. Marcel Dourgnon prévoit d’ailleurs dans ses plans de graver ses inscriptions en français. Mais à la fin de l’année 1898, les projets d’expansion français, de l’Atlantique à Djibouti, se heurtent à  ceux des Britanniques, entre le Cap et le Caire. Proposer d’écrire en latin sur la façade devient alors un élément d’apaisement des tensions. L’arabe n’a vraisemblablement même pas été évoqué. Parmi les 21 noms de savants gravés sur la façade, aucun n’est égyptien. Il faudra attendre 1951 pour que le tombeau d’Auguste Mariette, à gauche de l'entrée, entouré de bustes de célèbres archéologues, soit aussi couvé par celui d’un Égyptien, Ahmed Kamal.

Les Égyptiens, effacés dans les premiers temps du musée, préfèrent laisser la main aux Français plutôt qu’aux Britanniques pour la préservation de leur patrimoine. Il y a plusieurs raisons à cela, selon Dominique Farout : “On a des faits historiques liés à Champollion et Mariette mais on a aussi cette mainmise politique de l’Angleterre qui amène les Égyptiens à se tourner vers les Français, moins perçus comme des occupants. En plus, le français est la langue intellectuelle mondiale à cette époque”. 

L’honnêteté des Français est aussi à prendre en compte, selon Guillemette Andreu-Lanoë : “Les Français qui ont accepté ce poste de directeur du service des Antiquités ont été totalement loyaux vis-à-vis de l’obligation de maintenir en Égypte le maximum d’objets égyptiens. On ne peut pas dire qu'il y ait eu une volonté de s'approprier le patrimoine égyptien au profit d'un public occidental dans les musées occidentaux. Il nous reste d’ailleurs des correspondances délicates entre les archéologues français et leurs collègues britanniques ou italiens, qui voulaient ramener les pièces dans leurs musées”. 

Guillemette Andreu-Lanoë : Les égyptologues français avaient à coeur la préservation du patrimoine égyptien

6 min

C'est très très beau de lire Mariette. Parce qu'il disait que l'Egypte était un musée à ciel ouvert, toute l'Egypte, et qu'il fallait au maximum maintenir les oeuvres sur place. C'est exactement ce que disait Champollion, dès 1832, quand il est allé en Egypte.

1922, Toutankhamon et la semi-indépendance

Les Égyptiens cherchent à partir de 1920 à prendre le contrôle de la préservation et de la mise en valeur de leur patrimoine. La semi-indépendance suscite un regain de nationalisme et la découverte du tombeau de Toutankhamon, le 4 novembre 1922, un grand intérêt pour l’égyptologie. Et ce, même en Égypte, auparavant davantage intéressée par son histoire islamique. Les Égyptiens tentent de décoloniser les administrations et réclament le droit de diriger le service des Antiquités. Aucun Égyptien n’étant prêt pour ce poste, quatre jeunes savants sont envoyés en Europe pour être formés. 

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En 1941, Mahmud Hamza devient à 51 ans le premier conservateur égyptien de l’institution. C’est seulement à la suite de la révolution de juillet 1952 que les Égyptiens dirigent toute l’administration du service des Antiquités. Selon Dominique Farout, le développement du parti politique indépendantiste Wafd favorise en Égypte une forme  de “nationalisme intellectuel”,  avant que la crise de Suez pousse “les Égyptiens à prendre en main, et même à trop prendre en main, en jetant tous les Occidentaux dehors”.

Cette volonté des Égyptiens de s’approprier le musée et les fouilles archéologiques a pu occasionner une forme de révisionnisme. Ainsi, l’un des ouvrages de l’actuel directeur du musée, publié par National Geographic à l’occasion du centenaire de la construction, ne se concentre que sur les archéologues et les découvertes égyptiens. En septembre 2004, lors du congrès international des égyptologues, une exposition présente le travail de Sélim Hassan, et lui attribue le titre de chef du service des Antiquités. Il fut, en réalité, sous-directeur et a été écarté après des soupçons d’enrichissement personnel aux dépens du musée, de détournement de fonds et de corruption.

Le musée du Caire, futur patriarche du Grand Musée Égyptien

Aujourd’hui, le musée place Tahrir reste un emblème polémique malgré les volontés d’égyptionnalisation du lieu. “Il  faut quand même reconnaître qu’il représente vraiment la mémoire des Occidentaux, certifie Guillemette Andreu-Lanoë. C’est inévitable parce qu’il a été le fait des Occidentaux et que les successeurs égyptiens des directeurs français ont manqué de moyens. Ces dernières années, beaucoup de panneaux explicatifs étaient encore en français. Ce sont les vestiges toujours présents d’une époque révolue”. 

Une vision à laquelle s’oppose complètement Dominique Farout : “Aujourd’hui, les Égyptiens lient profondément leur identité à l’égyptologie, les pyramides de Khéops et le masque de Toutankhamon sont pour eux l’expression totale de leur identité. Le musée, accueillant les antiquités pharaoniques et étant place Tahrir, est un symbole national, le trésor des Égyptiens. Il y a d’ailleurs eu des pillages organisés dans le musée pendant le Printemps arabe de 2011 par les pro-Moubarak pour discréditer les manifestants place Tahrir. On voit bien dans cet évènement tout l’enjeu autour de ce patrimoine”. 

Dominique Farout : L'identité égyptienne est liée à l'égyptologie et aux trésors antiques

3 min

La construction d’un nouveau musée (GEM) sur le plateau de Gizeh est l’occasion pour les Égyptiens de se réapproprier définitivement l’égyptologie et de désencombrer le musée de la place Tahrir, qui devrait bientôt être rénové. Le projet pharaonique du GEM a pris énormément de retard mais devrait ouvrir enfin au public en 2020. 

Le 13 avril 2020 à l'entrée du Grand Musée égyptien (GEM) : une employée désinfecte la zone autour de la statue colossale en granit rose de 3 200 ans du roi Ramsès II, contre la propagation du Covid-19.
Le 13 avril 2020 à l'entrée du Grand Musée égyptien (GEM) : une employée désinfecte la zone autour de la statue colossale en granit rose de 3 200 ans du roi Ramsès II, contre la propagation du Covid-19.
© AFP - Khaled Desouki

Les critiques d'Égyptiens expatriés ou d’observateurs extérieurs envers ce gouffre financier, alors que 60% de la population égyptienne vit sous le seuil de pauvreté, sont acerbes. Mais à l’intérieur du pays, selon Dominique Farout, ce projet fait la fierté de la population. Selon Guillemette Andreu-Lanoë, si les touristes se retrouveront détournés de la capitale par l’ouverture du GEM, le musée de la place Tahrir restera “une espèce d’énorme galerie d’études, pour les égyptologues autant que pour les Égyptiens qui s’intéressent à leur patrimoine”. 

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Pour l’Égypte, en mal de touristes depuis le Printemps arabe et critiqué à l'international pour ses récurrentes violations des droits humains, la construction de ce joyau [gem en anglais, ndlr] est l'opportunité de recentrer l’attention sur son inestimable patrimoine. L’exposition Toutankhamon, dont Dominique Farout était le commissaire pour Paris, continue son tour du monde après avoir été présentée jusqu’en septembre 2019 dans la grande halle de la Villette. En six mois, l’exposition a réuni “un million 420 000 visiteurs, c’est donc l’exposition qui a le plus rassemblé de l’histoire de France”,  s’enorgueillit l’égyptologue-commissaire. Les Égyptiens n’ont jamais caché le but de ce défilé mondial du trésor de Toutankhamon : récupérer une partie des dividendes pour la construction du GEM et surtout, donner envie d’aller en Égypte pour découvrir tous ses musées.