Publicité

Le Nippon Budokan, temple japonais des arts martiaux et… du rock’n’roll

Par
Le Nippon Budokan, à Tokyo.
Le Nippon Budokan, à Tokyo.
- Wiiii

L'origine des mondes culturels. A Tokyo, le Nippon Budokan est un célèbre dojo. Un lieu consacré à la pratique des arts martiaux depuis les Jeux olympiques de 1964. Mais rapidement après sa construction, cette salle pleine de symboles s’est imposée comme une scène mythique, où se sont succédé des concerts de rock légendaires.

Octobre 1964, le Japon accueille pour la première fois des Jeux Olympiques. Le Nippon Budokan est une des salles phares à Tokyo. Originellement, elle est destinée aux compétitions d’arts martiaux, comme en témoigne son nom : "budo" signifie art martial, et "kan", peut être traduit par maison, établissement. Littéralement, le Budokan est donc "la maison des arts martiaux".  Mais, très vite, le Nippon Budokan est aussi devenu un haut lieu de concerts pop ou rock, en particulier avec Les Beatles, Deep Purple ou Led Zeppelin. Haut lieu enfin de commémorations nationales, avec chaque année la cérémonie de deuil pour les morts à la guerre.

Un bâtiment symbolique 

Les JO à Tokyo dans les années 60 signe un retour du Japon dans le concert des nations après la défaite de la Seconde guerre mondiale, estime Michael Lucken, professeur à l’INALCO, l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales, historien du Japon spécialisé sur la culture moderne.

Publicité

Le Nippon Budokan en est un emblème, un bâtiment symbolique construit entre le palais impérial et le temple Yasukuni, dans le parc Kitanomaru. Jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale, les locaux de la garde impériale se trouvaient juste à côté de l’emplacement actuel du dojo. A l'origine, les arts martiaux sont créés pour former le corps et l'esprit, et le judo a par exemple été pensé comme un sport national, vecteur d’une certaine idéologie nationale. L'emplacement du Nippon Budokan et sa fonction initiale sont donc symboliques : "c_’est un endroit dans lequel des Japons assez différents se rencontrent. Il y a dans ce lieu une mémoire du nationalisme, voire de l’ultranationalisme japonais et en même temps c’est un lieu où il y a de grands concerts pop"_, explique Michael Lucken. 

C’est à cet endroit tout à fait symbolique qu’a été construit ce palais des arts martiaux japonais qui, d’une certaine manière, montre un nouveau Japon, tourné vers le sport, la communauté internationale à travers les Jeux Olympiques et donc la paix, par opposition à ce que représentait une garde impériale, l’impérialisme, l’armée, la guerre. 

Le Nippon Budokan est situé dans le parc Kitanomaru, à Tokyo
Le Nippon Budokan est situé dans le parc Kitanomaru, à Tokyo
© Getty - Olaf Protze/LightRocket

Architecture : entre tradition et modernité 

Le Nippon Budokan est l’œuvre de Yamada Mamuro, l’un des grands architectes modernistes du XXe siècle au Japon. D’un point de vue architectural, le Nippon Budokan est un bâtiment singulier et empreint, là aussi, de différents symboles, selon Michael Lucken. Sa forme octogonale, caractéristique de nombreux temples japonais, est un clin d’œil au bouddhisme. Son toit en forme de cône est pour certains une allusion au Mont Fuji, symbole par excellence du shinto. "Il y a une manière d’unir, dans ces deux symboles, le bouddhisme et le shinto. Il y a quelque chose de très syncrétique, caractéristique de la culture japonaise", souligne l'historien.  

Ces symboles religieux incarnent une architecture japonaise traditionnelle. "En même temps, on choisit un architecte moderniste qui va faire un trait, un pont, avec le Japon le plus contemporain, un Japon technique, un Japon tourné vers le futur."

C’est un bâtiment qui symbolise bien les différentes facettes que le Japon voulait, à cette époque, mettre en avant : à la fois un passé, une tradition, et une ouverture sur le présent et le futur.            

Le bâtiment a d’ailleurs été critiqué au moment de sa construction : les allusions à la tradition et aux religions tranchent avec la ligne moderniste. Le bâtiment a donc été jugé trop traditionnel par les pairs de Yamada Mamuro.

Le coût de sa construction s’élève à l'époque à quelques 5,6 millions de dollars. 

Un lieu aux multiples fonctions 

Aujourd'hui, le Nippon Budokan a une triple fonction : "une fonction de palais sportif, un peu comme le stade Coubertin à Paris, une fonction de salle de concert, comme Bercy, et un lieu de commémoration nationale. De ce point de vue-là, on n’a pas vraiment d’équivalent en France. Ou alors il faudrait penser aux Invalides ou à l’Arc de Triomphe", précise Michael Lucken. 

Le Budokan a été construit pour accueillir les premières épreuves olympiques de judo. Après les J.O., tous les autres arts martiaux, comme le karaté, le kendo, l’aikido ou encore le kyûdô y sont largement représentés. Outre les arts martiaux traditionnels, le Budokan accueille de nombreux événements sportifs, nationaux mais aussi internationaux : des compétitions de catchs, les championnats du monde de tennis de table, des championnats de boxe, ou encore des tournois de shifumi. 

L'un des moments les plus marquants de l'histoire du Budokan reste, pour Yves Cadot, maître de conférences en langue et civilisation japonaise à l’université de Toulouse Jean-Jaurès, spécialiste du rapport au corps au Japon et des arts martiaux, la défaire du japonais Akio Kaminaga face au Néerlandais Antonius Geesink, lors de la finale des Jeux Olympiques, le 23 octobre 1964. Le Japon est battu dans sa discipline emblématique, sur son propre sol. 

Le Néerlendais Anton Geesink remporte la finale de judo face au Japonais Akio Kaminaga, lors des JO de 1964 au Nippon Budokan.
Le Néerlendais Anton Geesink remporte la finale de judo face au Japonais Akio Kaminaga, lors des JO de 1964 au Nippon Budokan.
© Getty - Sankei Archive

En 2020, le Nippon Budokan va de nouveau accueillir les épreuves de judo lors des Jeux olympiques de Tokyo. Pour la première fois, une épreuve olympique de karaté sera instituée dans le Budokan, 56 ans après les premières épreuves de judo qu'il a hébergé.  

Des événements sportifs, mais aussi des manifestations culturelles et des cérémonies officielles se déroulent dans cette grande salle japonaise. Depuis 1965, le Budokan sert à organiser la cérémonie nationale de deuil pour les morts à la guerre, qui se tient chaque année, le 15 août. Le Budokan accueille également le concours annuel de calligraphie qui célèbre la nouvelle année, ou encore des premières de films, comme la première mondiale de "Dragonball evolution", en 2009. C’est également au Budokan que se tient la cérémonie de bienvenue aux nouveaux étudiants de la célèbre université de Tokyo.  

61e cérémonie de commémoration de la fin de la Seconde guerre mondiale, le 15 août 2006, au Nippon Budokan.
61e cérémonie de commémoration de la fin de la Seconde guerre mondiale, le 15 août 2006, au Nippon Budokan.
© Maxppp - Kyodo

Le Budokan est aussi le lieu de nombreux meetings politiques locaux et d’événements internationaux. En 1970, en pleine Guerre Froide, la ligue anticommuniste mondiale s'y réunit. A cette occasion, Juanita Castro, la sœur de Fidel Castro et militante anticommuniste, s'exprime à la tribune. 

C'est aussi le lieu de différents rassemblements religieux. Le 24 février 1981, le Budokan reçoit ainsi le Pape Jean-Paul II pour une rencontre avec de jeunes Japonais pour un dialogue autour de la langue, l’espérance, le sport, la musique, l’amour et la paix. L’évangéliste américain Billy Graham y est également venu dispenser un discours religieux, en 1967. Quelques années plus tard, en 1970, c’est la Soka Gakkai, un mouvement bouddhiste contemporain, qui investit l'endroit pour son festival culturel.

4000 danseuses ouvrent le festival religieux de la Soka Gakkai, un mouvement bouddhiste contemporain, le 19 octobre 1970.
4000 danseuses ouvrent le festival religieux de la Soka Gakkai, un mouvement bouddhiste contemporain, le 19 octobre 1970.
© Getty - Gamma-Keystone

Enfin, en 2011, après la catastrophe nucléaire de Fukushima, plusieurs centaines de personnes ayant fui le Nord du pays ont trouvé refuge dans son enceinte.

Une scène mythique : "le Budokan nous a rendu célèbres" 

Les Beatles sont le premier groupe de musique à jouer au Nippon Budokan, le 30 juin 1966.
Les Beatles sont le premier groupe de musique à jouer au Nippon Budokan, le 30 juin 1966.
© Getty - Keystone/Hulton Archive

Après les Jeux Olympiques, le Nippon Budokan devient rapidement une salle de musique mythique où les grands noms du rock défilent. Ce sont les Beatles qui donnent cette aura internationale à la salle en y jouant pour la première fois, en juillet 1966. "C’était la première fois qu’un groupe international de cette encablure, de cette taille, se produisait à Tokyo", raconte Gérard Bar David, journaliste musical et rédacteur en chef du site gonzomusic.fr.

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Le Budokan, c'est comme Bercy ou le Madison Square Garden à New York           

A partir des années 1970, le Budokan devient une salle incontournable pour les groupes de rock. "Je ne connais personne qui n’y soit jamais allé", renchérit Gérard Bar David. "C’est une salle que l’on connaît tous, en tant qu’amoureux de la musique, parce qu’elle est associée à plein d’artistes que l’on vénère. Il y a plein d’albums live de l’histoire de la musique et du rock qui sont marqués du sceau Budokan".  En effet, Deep Purple est le premier groupe à y enregistrer un album live avec Made in Japan, en 1972. Suivent Santana, Led Zeppelin, Bob Dylan, et de nombreux autres artistes. Pour le journaliste musical, le dernier groupe qui marque cette série de live est le duo américain Chic, avec une tragédie : en 1996, Bernard Edwards meurt d’une pneumonie au Japon, quelques jours après leur concert au Budokan. Trois ans plus tard, son acolyte Nile Rogers sortira l’album Live at the Budokan.    

Le groupe Deep Purple sur la scène du Budokan, le 17 août 1972.
Le groupe Deep Purple sur la scène du Budokan, le 17 août 1972.
© Getty - Koh Hasebe/Shinko Music

Pour un autre groupe, Cheap Trick, la scène japonaise marque le début de leur succès. Alors peu connu aux Etats-Etats, le groupe décide de faire sa première tournée au Japon. Il en résulte l’album Cheap Trick at Budokan, en 1978. Le succès au Japon est immédiat et se propage rapidement aux Etats-Unis, où ce disque live est le premier hit américain du groupe. L’album sera l'un des plus vendus du groupe et est classé au 426e rang des 500 meilleurs albums de tous les temps par le magazine Rolling Stones. Le guitariste du groupe, Rick Nielsen, déclarera en 2013 au Tokyo Journal : "Le Budokan nous a rendu célèbre". Et d’ajouter, modestement : "et nous avons rendu le Budokan célèbre ! "

Pour Gérard Bar Davis, le succès du Budokan vient avant tout de sa situation de monopole : il s'agissait alors de la seule salle assez grande pour des groupes importants. Mais le milieu des années 2000 signe "le crépuscule du Budokan". Un nouveau stade, le New National stadium, voit le jour à Tokyo en 2015, et offre quelque 70 000 places. Avec ses 15 000 places, le Budokan a un pied à terre...