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Le Nobel d'économie à la Française Esther Duflo, Abhijit Banerjee et Michael Kremer

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Abhijit Banerjee et Esther Duflo dans les bureaux du laboratoire d’action contre la pauvreté J-PAL au MIT.
Abhijit Banerjee et Esther Duflo dans les bureaux du laboratoire d’action contre la pauvreté J-PAL au MIT.
© Getty - Jim Davis / The Boston Globe

Le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel, communément surnommé "Nobel d'économie", a été attribué à un trio franco-indo-américain ce lundi : Esther Duflo, Abhijit Banerjee et Michael Kremer, pour leur approche expérimentale de la lutte contre la pauvreté.

Le 51e prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel a été attribué lundi à la Française Esther Duflo et aux Américains Abhijit Banerjee (né indien) et Michael Kremer pour leurs travaux sur la réduction de la pauvreté dans le monde. Les trois lauréats enseignent aux États-Unis : au Massachusetts Institute of Technology (MIT) pour les deux premiers et à l'université de Harvard pour le troisième : "Les recherches conduites par les lauréats ont considérablement amélioré notre capacité à combattre la pauvreté dans le monde", précise le communiqué de l'Académie royale des sciences, "en seulement deux décennies, leur nouvelle approche expérimentale a transformé l'économie du développement, qui est désormais un domaine de recherche florissant".

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Esther Duflo, seconde femme à recevoir ce Prix

Ce cru 2019 détonne à plusieurs titres : Esther Duflo, la lauréate française, est la deuxième femme à recevoir ce prix depuis qu'il a été créée en 1968 ; à 46 ans, elle est également la plus jeune récompensée de l'histoire. Abhijit Banerjee, 58 ans, est le mari d'Esther Duflo ; citoyen américain né en Inde, il est donc le deuxième non occidental à être récompensé, après Amartya Sen en 1998. Il était le directeur de thèse d'Esther Duflo au MIT, thèse consacrée à l'évaluation économique des projets de développement. 

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Michael Kramer, 54 ans, est américain et mène ses recherches dans les pays dits en développement, notamment en Afrique. Il avait mis en pratique cette approche expérimentale au milieu des années 90, "[démontrant] à quel point [elle] peut être puissante en utilisant des expériences de terrain pour tester diverses interventions susceptibles d'améliorer les résultats scolaires dans l'ouest du Kenya", explique l'Académie.

Abhijit Banerjee et Esther Duflo ont ensuite réalisé des études similaires sur d'autres questions et dans d'autres pays. Leurs méthodes de recherche expérimentale dominent désormais l'économie du développement. Esther Duflo est l'une des économistes les plus célébrées dans le monde, notamment aux Etats-Unis. Lauréate en 2010 de la médaille John Bates Clark (qui récompense les travaux d'économistes de moins de 40 ans), elle avait été choisie par la Maison Blanche en 2013 pour conseiller le président Barack Obama sur les questions de développement, en siégeant au sein du nouveau Comité pour le développement mondial.

"Je suis très honorée. Pour être honnête, je ne pensais pas qu'il était possible de gagner le Nobel aussi jeune", a réagi l'économiste après l'annonce. "Le prix Nobel d'économie a ceci de particulier par rapport aux autres prix, c'est qu'il reflète un changement dans le domaine économique, et que cela prend généralement du temps avant que la théorie ne soit mise en pratique", a-t-elle ajouté, interrogée en anglais par l'académie.

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La reconnaissance d'une méthode novatrice

Après des études à l'École Normale Supérieure, à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et un doctorat au MIT, Esther Duflo a enseigné et continué ses recherches dans cette université à deux pas de Boston. Au laboratoire de recherche Abdul Latif Jameel sur la lutte contre la pauvreté, qu'elle a co-fondé en 2003 et qu'elle dirige, son travail repose sur des expériences de terrain, en partenariat avec des associations (ONG). Selon le magazine New Yorker, qui lui a consacré un portrait d'une dizaine de pages en 2010, cette approche lui vaut, ainsi qu'à ses autres adeptes, le surnom de "randomista" (théoricienne du hasard).

Par exemple, "si on met en place un nouveau programme de soutien scolaire dans des écoles, on choisit 200 écoles au hasard, dont 100 mettront en place le programme et les 100 autres pas", expliquait-elle à l'AFP en 2010, quand elle avait reçu la médaille John Bates Clark.  Les progrès des élèves sont comparés et évalués. Les résultats de l'expérience sont ensuite relayés auprès des pouvoirs publics et d'associations caritatives, comme la Fondation Bill et Melinda Gates, pour "les faire passer à plus grande échelle", soulignait-elle.

Outre ses fonctions au MIT, Esther Duflo fut aussi la première titulaire d'une chaire au Collège de France sur les "Savoirs contre la pauvreté". Son livre "Repenser la pauvreté", co-écrit avec Abhijit Banerjee - co-récipiendaire du prix Nobel 2019 et avec lequel elle a eu un enfant - a reçu le prix du livre économique de l'année Financial Times/Goldman Sachs en 2011.

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Récompense d'une carrière accomplie aux États-Unis

Formée au sein de prestigieuses institutions en France (ENS, EHESS), Esther Duflo a néanmoins choisi les États-Unis pour mener ses recherches : "ce choix lui a permis d'accéder à des financements", explique Emmanuelle Auriol, professeure à la Toulouse School of Economics, "car ces recherches coûtent très cher, on ne peut pas les faire avec de petits moyens. Quand Esther Duflo a commencé à s'intéresser à l'économie du développement, elle trouvait qu'il y avait trop de théories et pas assez de faits scientifiques". Pour aller plus loin, Esther Duflo a donc préconisé des expérimentations sur le terrain afin de vérifier leur efficacité : "Ce sont des méthodes qui existaient déjà en médecine pour tester des médicaments avec un groupe de personnes qui reçoit le traitement et un autre qui ne le reçoit pas".

"Mais ces tests sont vraiment très coûteux, au moins 500 000 dollars l'étude", continue Emmanuelle Auriol, "il faut choisir soigneusement les personnes testées afin qu'elles soient représentatives statistiquement, il faut des équipes sur le terrain, il faut financer la politique publique que vous analysez... Mais si cette randomisation est bien faite, cette méthode a l'avantage de produire des résultats très propres".

En dehors de leur coût élevé et du risque de gaspillage d'argent, ces recherches posent parfois la question de leur application en dehors du groupe testé : "c'est le problème de ce qu'on appelle la validité externe, 'external validity'", détaille Emmanuelle Auriol. "Mais en même temps, il faut bien comprendre que les travaux des lauréats du Nobel 2019 ont permis un bond considérable à la qualité scientifique de la recherche. Pour être publié dans une très bonne revue de développement économique aujourd'hui, vous êtes obligé d'avoir des standards économétriques extrêmement élevés ; et cela, on le doit notamment aux travaux d'Esther Duflo et de son mari."

Une approche qui a ses limites

La méthode développée par Esther Duflo et ses co-lauréats n'a pas attendu d'être récompensée par la Banque de Suède pour s'imposer comme une des approches de l'économie du développement. "Cela a déjà pris beaucoup de place dans nos enseignements", raconte Rémi Bazillier, professeur d'économie à l'université Panthéon-Sorbonne, et directeur du master Economie du développement, "mais on n'a pas abandonné les autres approches plus théoriques ou plus macroéconomiques. Cette méthode de recherche au plus proche des individus a ses avantages, mais elle ne permet pas de mesurer l'ensemble des politiques de développement. On peut grâce à elles, mesurer l'impact d'un programme à un niveau très local, mais rien ne permet de garantir que ce même programme appliqué dans un autre contexte donnera les mêmes effets. C'est une limite importante". 

Cette approche expérimentale participe aussi de l'assimilation des "sciences de l'homme aux sciences de la nature". En utilisant le même procédé que pour les tests de médicaments (un placebo pour les uns, le traitement pour les autres, puis on compare les résultats), on confère aux résultats trouvés une objectivité apparente et réputée non contestable. Or il y a un vrai débat, entre les économistes, sur la valeur de ces approches expérimentales, débat exacerbé par la publication il y a trois ans d'un livre intitulé : "Le négationnisme économique".

Nul doute que les lauréats du prix de la Banque de Suède sont tout à fait conscients des limites de leurs méthodes de recherche. Le risque, c'est que les gouvernements qui voudraient utiliser certains de leur résultats pour justifier des politiques contre la pauvreté le seront beaucoup moins.

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