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Le Nobel d'économie veut réconcilier écologie et économie

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Les deux Américains distingués : Paul Romer, à gauche, et William Nordhaus, à droite
Les deux Américains distingués : Paul Romer, à gauche, et William Nordhaus, à droite
© AFP - Spencer Platt / Timothy A. Clary

Le prix de la Banque de Suède en sciences économiques, plus connu sous le nom de Nobel d'économie, a été attribué ce lundi à deux Américains précurseurs de la croissance verte. Paul Romer et William Nordhaus donnent des pistes pour concilier défi climatique et croissance économique.

Le timing n'est pas anodin : quelques heures après la remise du rapport des experts du GIEC sur les mesures à engager d'urgence pour limiter le réchauffement climatique, le prix Nobel d'économie est allé à deux Américains précurseurs dans le domaine de la croissance verte : William Nordhaus, 77 ans, professeur à l'université de Yale, et Paul Romer, 62 ans, enseignant à la Stern school of business de l'université de New York. Les deux lauréats "ont mis au point des méthodes qui répondent à des défis parmi les plus fondamentaux et pressants de notre temps : conjuguer croissance durable à long terme de l’économie mondiale et bien-être de la planète", écrit l'Académie royale des sciences de Suède, qui les a choisis.

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Le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel, plus communément appelé "Nobel d'économie", est "toujours un geste politique", analyse Jean-Charles Hourcade, économiste et spécialiste du sujet. Et d'ajouter : "Alors que Trump est à la Maison blanche, le comité suédois récompense deux Américains, deux démocrates, qui donnent des solutions pour concilier croissance économique et défi climatique. Je connais personnellement William Nordhaus, il est le premier économiste à s'être intéressé au climat au milieu des années 70. Il a estimé que le modèle de développement économique ne prenait pas en compte les dégâts engendrés sur l'atmosphère et il en a conclu qu'il fallait réduire les émissions".

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Pour arriver à cette conclusion, William Nordhaus a dû modéliser les conséquences du changement climatique. En clair, il a bâti des équations qui prenaient en compte l'effet de l'économie sur l'environnement et, en retour, les conséquences des changements climatiques sur l'activité économique. L'économiste en est arrivé à défendre un système de taxation du carbone par les gouvernements afin que les prix reflètent les dégâts engendrés par la croissance économique. "Mais si Nordhaus est bien un précurseur, son modèle pose problème quand même", estime Jean-Charles Hourcade, "car il n'évalue pas bien les dégâts du réchauffement climatique".

Des précurseurs qui ne remettent pas en cause le modèle de développement actuel

"Les travaux de Nordhaus préconisent un objectif de réduction des températures bien inférieur à ce que demandent les experts du GIEC aujourd'hui", complète Antonin Pottier, économiste et lui aussi spécialiste du sujet, "pour Nordhaus, si la température globale grimpe de 2 degrés, on ne perd que 1% de PIB mondial. Dans ses dernières publications, en 2016, il évalue à 3,5 degrés le réchauffement global optimal afin de concilier croissance économique et réponse au défi environnemental. Cela ne correspond pas du tout à l'objectif de 1,5 degré défendu par le GIEC, qui explique qu'au delà de 2 degrés, les conséquences seront catastrophiques".

"Avec son modèle, Nordhaus a cherché à faire une analyse coûts / bénéfices du changement climatique", poursuit Antonin Pottier, "avec d'un côté les pertes de productivité causées par le réchauffement, et de l'autre, les montants qu'il fallait investir pour réduire ce réchauffement, en faisant une transition énergétique vers un système décarboné. Avec ce modèle, Nordhaus vise bel et bien une réduction des émissions de gaz à effet de serre mais son objectif reste de maintenir une croissance économique via un réchauffement optimal, pas de changer le modèle et pour cela, il est critiqué par d'autres économistes ou par les écologistes qui demandent des changements drastiques."

Quant à Paul Romer, l'autre lauréat du Nobel d'économie, les critiques qui lui sont faites ressemblent à celles qui visent Nordhaus : "Paul Romer défend l'idée d'une croissance qui pourrait être infinie car il a construit un modèle selon lequel la productivité dépend de l'innovation et de la recherche de nouvelles idées", explique Antonin Pottier. Pour Romer, la croissance économique n'est pas limitée par la raréfaction des matières premières, "il estime que c'est l'innovation, notamment technologique, qui permet d'augmenter la productivité. Il défend par exemple le système des brevets, qui incite les Etats ou les entreprises à investir dans la production de savoirs, qui vont ensuite se diffuser en gain de productivité pour l'ensemble de l'économie".

Paul Romer, qui a été chef économiste de la Banque mondiale avant de démissionner avec fracas en début d'année 2018, ne remet pas ainsi en cause le modèle économique : "il dit lui aussi que la croissance économique est possible, qu'on est pas obligés de tout remettre en cause pour sauver le climat", précise Antonin Pottier, "ce qui n'est pas l'avis du GIEC par exemple qui appelle à des changements drastiques. Les travaux de ces deux économistes peuvent être utilisés dans un sens qui visent à conforter le modèle de croissance actuel".

La célèbre revue Science a empoigné la controverse. On y lit ainsi que les travaux de William Nordhaus ces trente dernières années n'ont fait que permettre aux gouvernements de retarder une vraie réponse à la hauteur des impératifs climatiques, en se réfugiant derrière des dispositifs comme la taxe carbone. Efficace certes, mais insuffisant. 

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