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Le "Notre Père" n'est pas tombé du Ciel ! Alors, d'où ?

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Mains en prière
Mains en prière
- pixnio

Les chrétiens diront dorénavant "ne nous laisse pas entrer en tentation", suite à une réforme du "Notre Père" entrant en vigueur ce 3 décembre. En 2000 ans, comment a évolué cette prière attribuée à Jésus lui-même ? Et jusqu'où pourraient aller les nouvelles traductions ?

Ils ne diront plus "ne nous soumets pas à la tentation", mais "ne nous laisse pas entrer en tentation". À partir de ce 3 décembre, les catholiques francophones se retrouveront autour d'une nouvelle traduction du Notre Père au cours de leur liturgie.  Mais au fait, quelle est l'histoire de cette prière, traditionnellement attribuée à Jésus lui-même ? Et puisque ses traductions n'ont cessé d'évoluer depuis 2000 ans, de l'araméen au latin en passant par le grec, et au gré des questionnements des croyants... ne pourrait-on imaginer un jour de pouvoir s'écarter un peu des textes originels, afin de penser un Notre Père  qui prendrait en compte les changements sociétaux actuels ? Un Notre Père - soyons fou -... plus inclusif ? Nous avons posé toutes ces questions au dominicain Jocelyn Dorvault, auteur de l'ouvrage Notre Père : pour ne plus rabâcher (Le Cerf, 2017).

Quelle est l’origine du Notre Père ?

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Traditionnellement, on dit que cette prière vient de Jésus. Un des disciples s’approche de lui, et lui demande :

Peux-tu nous apprendre à prier, comme Jean-Baptiste l’a fait avec ses disciples ?

C'est le besoin d’une prière qui soit un peu personnelle, qui s'exprime ici. Une prière identitaire même, d’une certaine façon : celle du groupe des disciples de Jésus. Nous en avons la trace dans deux Evangiles : celui de Luc, et celui de Matthieu. 

En ce qui concerne sa formulation, le Notre Père trouve son origine dans la tradition juive antique, puisqu’elle est  en partie reprise de prières répétées par les Juifs depuis des millénaires : le Shemômne Ezre (Prière des 18 bénédictions) et le Qadish, notamment pour la première partie, qui concerne la sanctification du nom et la venue du règne.

Comment cela s'est-il passé, concrètement ? Les Evangiles racontent que les disciples vont trouver Jésus pour qu’il leur apprenne à prier ; cela signifie que Jésus improvise quelque chose, sur le moment ?

Il s’agit là probablement d’un événement historique mais nous n’avons pas les moyens d’en prouver l’authenticité : les seules sources que nous avons proviennent de la communauté chrétienne elle-même. Le chrétien lui, se place plutôt dans un rapport de foi avec ce témoignage transmis par la tradition. On n’a aucun accès direct aux paroles que Jésus a enseignées. Ce que Jésus a répondu aux disciples, on n’en sait rien. On ne peut pas dire : “C’est écrit, donc ça s’est passé historiquement comme ça.”

Nous avons accès aux deux témoignages de Luc et de Matthieu, dont les versions diffèrent d'ailleurs notablement. L'Eglise, traditionnellement, récite la prière telle qu’on la trouve chez Matthieu.

Si nous ignorons tout de la façon dont Jésus a composé cette prière, nous pouvons constater en revanche comment les formules qu’il a transmises ont ensuite a été reprises, retravaillées, par les communautés chrétiennes au commencement de l’Eglise.

Recommandation aux apôtres
Recommandation aux apôtres
- J.J. Tissot, entre 1886 et 1894

Quelles sont les variantes entre les versions de Luc et de Matthieu ? Et pourquoi l'Eglise a choisi de retenir le Notre Père tel que l'a rapporté Matthieu ?

Chez Luc, nous avons une prière assez simple :

Père, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, donne-nous chaque jour notre pain quotidien et remets-nous nos péchés, car nous aussi remettons à chacun de nos débiteurs. Et ne nous emportez pas dans l’épreuve.

Chez Matthieu, c’est assez différent :

Notre Père, dans les cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel, donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour-ci et remets-nous nos dettes comme nous aussi nous les avons remises à nos débiteurs. Et ne nous emporte pas dans l’épreuve, mais délivre nous du mal.

Assez clairement, Matthieu a ajouté des éléments. Par exemple, "Père" devient “Notre Père”. Pourquoi ? Parce que “Père” est une formule de Jésus assez révolutionnaire, qui invite le croyant à s'adresser à Dieu comme un enfant s’adresse à son père, de façon très intime ; c’est “Abba”, "Papa". Pour la communauté de Matthieu, issue du judaïsme, pour laquelle Dieu est absolument transcendant, cette formule était sans doute un peu trop familière. Il rajoute donc “Notre” pour rétablir un peu de distance. De même qu'il ajoute “dans les cieux”. Dieu est en même temps un père, tout proche, et en même temps inaccessible. Matthieu a aussi notamment ajouté la formule finale “Mais délivre nous du mal”, qui semble compenser l’idée que Dieu pourrait vouloir nous éprouver par les tentations. On note aussi entre les deux Évangiles une différence de vocabulaire. Par exemple, Matthieu va parler de “dettes” alors que Luc parle plutôt de “péchés”. Car le vocabulaire de la dette n’évoquait pas naturellement le péché pour les convertis issus du paganisme, auxquels il s’adresse.

Cela signifie que la prière est adaptée de façon à être bien comprise par son auditoire. Le souci de Matthieu comme celui de Luc n’est pas de transformer la prière, mais de la rendre intelligible. 

Pourquoi est-ce que je pense que Matthieu a rajouté des éléments ? Parce qu’il me semble peu probable qu’à l’inverse, Luc en ait supprimé. C’est une parole traditionnellement attribuée à Jésus lui-même, il est peu probable qu’on se soit permis de la tronquer. 

Et pourquoi avoir choisi la version de Matthieu ? Sans doute d'abord parce que l'Eglise a considéré que c’était la plus complète, et aussi qu’elle semblait le mieux convenir à l’usage liturgique. En effet, la formule “Notre Père” est un collectif qui va permettre à la prière de s’insérer dans un usage liturgique commun.

Pourquoi est-ce qu’on continue à remettre cette prière vieille de 2000 ans, sur le métier de la traduction ? Et qu'est-ce qui a motivé le retrait du verbe "soumettre" ?

Il est probable que Jésus a enseigné en araméen, mais nous n'avons pas accès à la version originelle du Notre Père. Les seuls documents que nous possédons, à travers les Évangiles de Luc et Matthieu sont dans un grec teinté de quelques intonations un peu araméennes. Ce sont déjà des traductions. C’est déjà une écriture, la réécriture d’un enseignement qui date d’au moins quarante ans, puisque les Évangiles sont écrits au moins quarante ans après la mort de Jésus ; il y a déjà une génération qui est passée. Ces réécritures sont donc inévitablement des traductions, des transmissions. Ce qui suppose une interprétation, et une certaine fragilité, une certaine limite, une nécessaire imperfection. Du grec, on a ensuite traduit en latin, puis dans toutes les langues du monde. 

C’est cette traduction française du latin qui est aujourd’hui en question. La traduction “ne nous soumets pas à la tentation” date de 1966. Elle avait fait l’objet d’un consensus œcuménique. Cela marquait, dans l’élan du Concile Vatican II, le souci d’unifier la prière et de réunir les Eglises protestante, orthodoxe et catholique, autour d’une traduction commune. La formule a fait débat dès le début parce qu’elle sous-entend que Dieu peut volontairement nous soumettre à quelque chose de négatif. Depuis lors, elle a choqué beaucoup de chrétiens qui ont exprimé leur malaise, raison pour laquelle en 2012, les évêques français ont choisi une nouvelle traduction "ne nous laisse pas entrer en tentation", validée par Rome, et qui entre en vigueur cette année, le 3 décembre.

>> Pour en savoir plus sur le travail de traduction des textes sacrés, retrouvez ce reportage de 2013, dans lequel nous étions allés rencontrer trois acteurs de la nouvelle traduction officielle de la Bible (d'où est tiré le nouveau Notre Père), parue en 2013.

Si on en revient à la source, aux traductions grecques, à quoi ressemblait cette phrase sur la soumission à la tentation ?

La traduction littérale du grec est “et ne pas emporte nous dans l’épreuve.” J’attire votre attention sur deux mots : “emporter”, qui évoque une vague qui nous submerge. Et “épreuve”, qui est un mot beaucoup plus large que le mot latin, moins connoté. Le problème, en français, est que le mot “tentation” évoque vraiment la petite pâtisserie qui fait envie dans la vitrine. Il y a un côté un peu vénal. Alors que l’épreuve a un sens existentiel plus large. C’est l’accumulation des épreuves, qui viennent de l’extérieur, qui ne viennent ni de Dieu, ni de nous, et qui parfois nous submergent.  

Il faut comprendre le sens littéral de cette demande dans un contexte particulier : celui d’une Eglise naissante, au moment où les premières communautés chrétiennes se trouvent exclues et persécutées par un nouveau judaïsme en reconstruction, suite à la chute du Temple, vers 70. L’épreuve est là, et le danger, lorsqu’elle est trop forte, c’est de nous faire perdre l'espérance, et même perdre la foi, c’est pourquoi le croyant demande à Dieu de venir à son secours.

Le Notre Père a contribué à instaurer l’idée, à travers les siècles, que Dieu est père, et donc de sexe masculin. À l’heure de l’écriture inclusive, et puisque les traductions évoluent, est-ce qu’on pourrait imaginer une prière qui ne genre pas Dieu. Un Notre Père inclusif ?

Je comprends très bien… Mais le problème est que ces traductions s’inscrivent justement dans un contexte particulier, une histoire particulière. Alors même qu’au début du judaïsme, Dieu était homme et femme. Le dieu des premières communautés juives hébraïques avait son Ashera : une sorte de parèdre féminine. Il y avait donc un pôle féminin présent en Dieu, qui a disparu avec l’avènement d’un monothéisme strict. Il n'y avait plus qu’un seul Dieu, et évidemment, dans ces cultures-là, ça ne pouvait pas être une femme. S’il fallait le personnifier, l’appeler, ce qui a toujours été compliqué, il était plutôt au masculin. 

Dieu est un être spirituel, il n’est ni homme, ni femme. Mais je trouverais un peu ridicule qu’on appelle aujourd’hui “notre Père”, “notre Mère”. Non pas parce que ce ne serait pas légitime de vouloir réaffirmer le fait que Dieu n’est ni homme ni femme. Mais précisément, il n’est donc pas non plus “notre Mère”. 

Je pense qu'on a parfois traduit “P_ère_” d’une façon trop littérale, et un peu mythologisé cette relation entre Jésus et Dieu, en les comparant presque à Apollon et Zeus. Mais ce n’est pas l’idée. L’idée du Père, c’est d’abord l’idée du maître. Celui qui enseigne. La vie, les valeurs, la religion… Donc la relation père/fils est en réalité à entendre comme une relation maître/disciple. Du coup, on sort un peu de l’idée d’une paternité mondaine. Mais l’idéal serait effectivement de trouver une formule neutre, qui manifeste que Dieu transcende la distinction homme/femme.

Nous sommes obligés de passer par le langage, mais chacun peut très bien utiliser une formule, “Notre Père”, tout en comprenant qu’elle ne signifie pas “Monsieur”. Nous sommes construits par ce langage, et nous avons aujourd'hui certainement un travail de déconstruction à faire, mais sans forcément tout envoyer aux orties.