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Le nouveau roman en 5 grands principes

Par
Alain Robbe-Grillet, premier des nouveaux romanciers
Alain Robbe-Grillet, premier des nouveaux romanciers
- Jose Lara, Flickr

1971. Auteur de fictions et de textes théoriques, membre du comité de rédaction de la revue littéraire d'avant-garde Tel Quel, Jean Ricardou était venu défendre le nouveau roman sur France Culture, le 1er janvier 1971. Ecoutez-le en définir les grands principes en cinq temps, au micro de Jean Paget.

Qu'est ce que le nouveau roman, à part une expression permettant de désigner les oeuvres de ce groupe d'écrivains presque tous publiés aux Editions de Minuit (Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Claude Simon, Michel Butor...) qui, après 1950, ont souhaité casser les codes de la littérature traditionnelle balzacienne ? À l'occasion de la parution de son essai Nouveau roman : hier, aujourd'hui, Jean Ricardou, principal théoricien du nouveau roman, était venu parler de ce mouvement sur France Culture en 1971.

"Du Nouveau roman" avec Jean Ricardou, sur France Culture, 01/01/1971

29 min

Durée : 30 min

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**À lire : **Jean Ricardou, le théoricien du nouveau roman

C'est d'abord de ses précurseurs qu'il est question dans cet essai, et au début de cette émission de 1971 intitulée... "Du nouveau roman" : Edgar Allan Poe, avec sa nouvelle Le Scarabée d'or ("le texte est entendu comme un espace particulier issu d’une certaine composition et d’un certain travail du langage"), Valery, avec quelques textes à propos du roman et de la poésie, et Raymond Roussel, trop souvent oublié, pour Jean Ricardou, alors que la composition de ses textes "est à la fois extrêmement savante et élaborée et n’a aucune prétention à recopier un prétendu réel" : "Certains peuvent penser que le fait d’accrocher, d’articuler les recherches du nouveau roman à des textes passés comme ceux de Poe ou de Roussel, et sous un autre angle des textes de Valery, est une manière de montrer que le nouveau roman n’est pas si nouveau, puisqu’il s’articule si bien à des textes du passé."

"Les pratiques modernes du texte permettent de les lire autrement [les textes passés NDLR] et en quelque façon, de faire apparaître en eux certains aspects tout à fait nouveaux qui n’apparaissaient peut être pas tellement."

Auto-représentation du texte et subversion syntaxique

La première caractérisation du nouveau roman, somme toute, est qu'il se préoccupe à la fois de l’espace et du langage, phénomène présent chez Roussel, qui s'illustre par une sorte d'écriture dans l'écriture : "Il y a un autre phénomène (…) le texte étant un espace particulier composé, un travail langagier, n’a plus du tout la prétention de représenter un quelconque quotidien. Mais en même temps, cela ne veut pas dire qu’il perd dans ses textes toute fonction représentative. Sa fonction représentative est déplacée sur un autre objet, qui est en quelque façon lui-même."

C'est l'auto-représentation du texte : "_C’est sensible à la fin d’_Arthur Gordon Pym d’Egdar Poe, où des caractères d’écriture apparaissent dans ce qu’on peut considérer comme une espèce de réalité géographique. Chez Roussel, cela apparaît aussi sans arrêt : l’écriture a pour objet elle-même et ce qui est représenté dans le texte, c’est l’écriture qui est en train de produire le texte. Il y a là une espèce de redoublement et de paradoxe qui rend ce texte comme gauche, comme retors, tordu comme deux fois, qui en fait à mon avis tout l’intérêt moderne."

Découle de ce déplacement, de cette auto-représentation, une destruction de la phrase classique. Une nouvelle phrase se serait créée, faite de "fragments et de vocables producteurs", pour reprendre les mots de l'intervieweur Jean Paget. "Tout peut venir fabriquer la phrase, la remplir. Et à ce moment -là, chaque phrase fait l'objet d’un conflit extraordinaire entre tout ce qui peut venir s’y inscrire", décrypte Jean Ricardou, qui alerte néanmoins sur le fait qu'il doit y avoir des principes de sélection et d'organisation (il s'agit donc d'éviter la destruction complète de la syntaxe), sans quoi, le texte disparaîtrait.

"On peut dire que la phrase, syntaxiquement, n’est pas forcément changée. Quelquefois la syntaxe se trouve plus ou moins transformée. D’ailleurs, chez tout écrivain, il y a un jeu de subversion syntaxique."

La nécessité d'un mot générateur

Le nouveau roman s'illustre aussi par l'usage de ce que Jean Ricardou appelle "un vocable générateur".

"A partir du mot 'jaune', Claude Simon tire une infinité d’éléments que nous pourrions appeler thématiques. Il prend jaune dans toutes ses acceptions au niveau des signifiés, le sens du mot. Alors tous les jaunes du texte, qui sont innombrables, tous les dorés (… ) Tout ça donne un ensemble thématique extraordinaire, depuis la pompe à essence Shell jusqu’au soleil qui jaunit une feuille, jusqu’à de la bière, jusqu’à de l’urine."

Ce vocable peut également être travaillé à l'aune de son signifiant en linguistique (les sons et les lettres qui composent ce mot) : "On voit qu’en faisant toutes les anagrammes possibles du mot 'jaune', en supprimant des lettres, on peut obtenir le mot 'ange', ou le mot 'auge', ou toutes sortes de mots... On s’aperçoit qu’il y a encore tout un champ thématique qui s’ouvre, et on retrouve cela dans le livre de Claude Simon."

Ainsi, le mot peut être générateur de tout un texte, et il s'agit même d'un concept absolument nécessaire à partir du moment où l'on a quitté le texte représentatif ou expressif, explique le théoricien.

Et d'évoquer le vocable générateur "huit", dans Le Voyeur d'Alain Robbe-Grillet : "Le huit est pris ici comme désignant le chiffre huit, c'est-à-dire qu’il peut s’interpréter comme deux cercles accolés. Mais également, on pourrait prendre le huit comme nombre huit cette fois-ci, et à ce moment-là, on l’aurait comme générateur numérique, et non plus géométrique. Et on aurait alors des livres construits sur le nombre huit, ce qui est le cas de mes propres livres, par exemple La Prise de Constantinople est construite entièrement sur le nombre huit."

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L'intertextualité

Le nouveau roman a pour autre particularité de s'inscrire dans une fiction plus vaste, dans laquelle la plupart des écrivains veulent s’insérer. Son rapport intratextuel suppose des rapports intertextuels. Des liens avec des textes déjà écrits, du même auteur, ou non, explique Jean Ricardou, qui prend pour exemple La Mise en scène, de Claude Ollier, où se lisent certaines allusions très nettes à des romans de Flaubert : "On aurait là une espèce de fiction générale où tout le monde puiserait des éléments et où chacun arriverait à faire de nouveaux rapports."

"On a désormais une notion nouvelle, où il y a en somme une expansion de la fiction.( …) On peut peut-être grouper plusieurs livres pour en faire des fictions plus importantes, ou introduire certains éléments d’autres fictions pour comprendre les éléments peu compréhensibles ou inaperçus d’une fiction nouvelle."

La multiplication de textes cycliques

"Le fait de considérer le texte comme un espace avec ses particularités a permis de porter l’accent sur quelque chose qui était certainement déjà connu, mais que l’on peut souligner maintenant et qui est celui du rapport entre les premiers paragraphes du texte, et les derniers"

La forme cyclique n'est pas nouvelle, puisque que comme l'écrivain le rappelait lui-même, Proust, dans À la recherche du temps perdu, avait choisi pour premier mot "Longtemps", et pour dernier, "temps". Des échos similaires sont à noter chez Flaubert, dans Bouvard et Pécuchet, par exemple. Mais pour Jean Ricardou, ces phénomènes semblables dans les textes du passé, n'étaient alors pas clairement lus. À l'inverse de celui que l'on trouve chez Claude Simon par exemple, dans La Bataille de Pharsale.

La disparition des personnages

Notion tout à fait nouvelle, celle-ci. Dans le nouveau roman, le personnage est malmené, il disparaît. Une abolition qui n'a "rien à voir avec celle de la littérature, ni de l’homme", tient à préciser Jean Ricardou, avant de déplorer que "certains prennent, à propos de la disparition des personnages, des positions d’angoisse apocalyptique qui semblent hors de sujet".

"Le personnage est lié à des dispositifs représentatifs. À partir du moment où le texte cesse d’être représentatif et où il fonctionne avec des lois spécifiques, le personnage était déjà condamné à mort et devait disparaître. C’est à mon sens l’un des aspects irréversibles du texte moderne, c’est qu’il élimine peu à peu le personnage, aussi bien Claude Ollier que Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute que Claude Simon, moi-même dans mes propres travaux… et chacun à notre façon. (…) Et ces livres-là ne peuvent plus être compris par les gens qui veulent absolument qu’il y ait des personnages dans les livres, c'est-à-dire eux-mêmes. (…) Mais ces gens-là, de toute façon, n’ont jamais su lire je crois."

Quant à la revue littéraire Tel Quel, elle a approfondi l'idée, allant parfois jusqu'à transformer le personnage en personne grammaticale (un procédé affectionné par Jean-Louis Baudry) : "Le personnage n’est même plus avili de toutes sortes, détruit (…) mais complètement éliminé au profit d’un nouveau problème qui est celui des personnes grammaticales qui jouent leur rôle syntaxique sous forme de pronoms dans la phrase, sans que jamais un personnage ne puisse l’investir et s’y fixer pendant une durée très longue."

Tous ces procédés ne sont pas sans faire du nouveau roman un objet ardu à la lecture, comme le fait remarquer Jean Paget à Jean Ricardou à la fin de l'entretien : "Le Chinois aussi c’est très difficile pour nous, mais le Chinois, ça s’apprend !", rétorque ce dernier, avant d'estimer que l'une des plus grandes vertus du nouveau roman était qu'il était susceptible d'apprendre au lecteur à décrypter les signes... à lire, tout simplement.

"Ce qui est important, c’est que nous exigeons que les gens apprennent à lire, parce que lire, ce n’est pas uniquement déchiffrer. (…) L’une des fonctions de la littérature c’est d’apprendre à lire, c'est-à-dire à explorer toutes les possibilités possibles de rapports entre les signes, c'est-à-dire finalement entre les choses. (…) Dans un monde où les signes graphiques et visuels se font de plus en plus nombreux, il est temps d’apprendre véritablement à les lire jusqu’au plus loin des rapports qu’ils nous proposent."