Le palais du facteur Cheval, un trésor d'influences

Le portrait du facteur Cheval, affiché devant son palais
Le portrait du facteur Cheval, affiché devant son palais

Le palais du facteur Cheval, un trésor d'influences

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Le palais du facteur Cheval, un trésor d'influences

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Ce palais grandiose et féerique a été bâti par un seul homme à mains nues : Ferdinand Cheval, un facteur sans connaissance de l’architecture qui collectait des pierres sur son chemin. Au total : 33 années de travail acharné qui ont abouti à un joyau de l'art naïf.

Non, ce ne sont pas les temples d’Angkor au Cambodge… Ce palais grandiose se trouve dans la Drôme, il a été bâti à mains nues par un facteur analphabète, pendant 33 ans.

Avec son "palais idéal", Ferdinand Cheval a inspiré de grands artistes, de Picasso à Niki de Saint Phalle.

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Pierre Chazaud, historien de l'art : "Il est un peu la risée du village, les gens pensent qu’il va faire une cabane pour élever des lapins. Il fait quelque chose qui ne ressemble à rien, c’est une œuvre hors du commun."

En 1879, Ferdinand Cheval est un facteur de 43 ans à l’existence tranquille. Lors d’une tournée, il bute sur une pierre de forme étrange qu’il ramène chez lui, à Hauterives, dans la Drôme.

Peu instruit, ce fils de paysan, qui parcourt chaque jour une tournée de 32 km à pied, se met à ramener des pierres chez lui.

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Pierre Chazaud : "Il n’a pas de plan dans la tête, ça va se construire peu à peu. Il commence par faire un bassin avec une fontaine. Il va tous les jours repérer des pierres intéressantes, il va les laisser sur le bord du chemin et avec une brouette le soir il va venir les chercher."

Mais au bout de quelques mois, la fontaine s’est élargie. Ferdinand Cheval est comme possédé par son chantier, empilant les pierres, consolidant les bases avec de la chaux, du ciment, taillant les blocs, ornant la façade de coquillages.

Une inspiration dans l'imagerie coloniale

Le facteur s’inspire des images du courrier qu’il distribue et qu’il feuillette à l’occasion, notamment les cartes postales coloniales montrant les merveilles architecturales lointaines : mosquées, temples hindous. Il a aussi en tête les illustrations des revues illustrées comme celle du Magasin pittoresque.

Pierre Chazaud : "Il y a beaucoup de références à la nature, mais la nature est détournée. Elle est gigantisée, il n’y a pas de symétrie, pas de ligne droite. Gaudi disait que, dans la nature, il n’y a pas de ligne droite. À partir d'un trou, il va faire une grotte. Il y a une liane qui accompagne une marche d'escalier et la liane enlace l'escalier. C’est presque un escalier végétal ou 'animalisé' car les animaux tiennent aussi une très grande place."

La construction, qu’il raconte voir en rêve, emprunte aussi à la mythologie égyptienne et à la Bible.

Le temple est achevé en 1912, après 33 ans de travaux de jour comme de nuit. Il n’est pas habitable, n’a aucune utilité particulière, mais attire les curieux. L’aspect du palais de 12 mètres de haut ressemble à une autre œuvre monumentale : la Sagrada Familia de Gaudí, bâtie à la même époque.

Les deux hommes ne se rencontrent pas, pourtant ils ont le même rapport viscéral à leur œuvre.

Pierre Chazaud : "Gaudí va vivre presque dans son œuvre, comme le facteur Cheval. Tous les deux sont absorbés par leur œuvre. Cheval aurait aimé être enterré dans son œuvre. Il y a un parallèle avec un autre artiste, Kurt Schwitters, qui aurait aimé aussi être enterré dans son œuvre, c'est l’art total, on fait bloc avec son œuvre."

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L'intérêt des surréalistes

Mais contrairement à Gaudí, Cheval est méprisé par les artistes reconnus et relégué au rang de curiosité locale.

Le facteur meurt en 1924, à 88 ans, après avoir bâti son imposant tombeau dans le cimetière communal.

Dans les années 1930, la construction suscite l’intérêt des surréalistes qui y voient un monument onirique échappant à l’art académique. André Breton mentionne le palais dans son ouvrage Les Vases communicants.

Picasso fait du palais idéal un lieu de pèlerinage et représente le facteur dans un dessin.

Le monument du facteur bouleverse Niki de Saint Phalle, qui s’identifie à lui comme profane de l’art et autodidacte.

Plusieurs œuvres de la sculptrice et de son mari Jean Tinguely sont inspirées du palais idéal : Le Jardin des Tarots, en Italie et Le Cyclop, au Sud de Paris.

Classé monument historique par André Malraux en 1969, le palais attire chaque année plus de 200 000 visiteurs.