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Le palmarès politico-social de Cannes 2018 : un message dans une bouteille

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Sur les marches du palais des Festivals, juste après la remise des récompenses 2018
Sur les marches du palais des Festivals, juste après la remise des récompenses 2018
© AFP - ALBERTO PIZZOLI

Du haut des marches, Sting a lancé un S.O.S. au monde en coda d’une cérémonie de clôture dont le palmarès a souvent plus tenu de la prise de position politique et de la commisération pour les maltraité.e.s que du cinéma stricto sensu. De grands films y figurent, mais pas toujours à leur juste place.

La Palme d’or récompense, 20 ans après celle remportée par Shohei Imamura (c’était en 1997 pour L’Anguille, ex-aequo avec Le Goût de la cerise d’Abbas Kiarostami), un grand cinéaste japonais, parfois inégal, et un vétéran de la compétition cannoise (ce qui relativise le renouvellement affiché lors de l’annonce de la sélection, on y reviendra). Hirokazu Kore-Eda est bien connu des spectateurs cannois depuis Distance en 2001, il avait déjà reçu un prix du jury pour Tel père, tel fils en 2013. Après une première carrière orientée vers le film de genre très formaliste, il s’est fait depuis Nobody Knows le portraitiste des dysfonctionnements de la famille, pilier traditionnel et idéologique de la société japonaise, en procédant comme à des expériences de chimiste : que se passe-t-il quand on enlève les parents (Nobody Knows), quand un fils meurt (Still Walking), quand on sépare des enfants (I Wish) ou qu’on les permute à la naissance (Tel père, tel fils), quand on sépare une famille (Après la tempête) ou qu’on la recompose (Notre petite sœur). Dans le bien nommé Une histoire de famille, Kore-Eda explore celle qu’on se réinvente, avec ce portrait d’une famille dont on met du temps à percevoir les liens de parenté, survivant dans une petite maison perdue dans des grands ensembles de petits vols et arnaques misérables. On comprend vite qu’elle est un abri pour toutes sortes d’exclus et de laissés pour compte de la société japonaise : enfants battus, abandonnés, hôtesses de bar et call girls, repris de justice et femme répudiée. "C’est mieux de choisir sa famille soi-même. Disons que ça évite d’avoir de faux espoirs", entend-on. De cette noirceur, Kore-Eda tire un film attachant, à la mise en scène élégante et discrète, souvent à la limite de la joliesse et du "kawai" ("mignon", en japonais), mais qui a le mérite de ne pas l’exploiter dans une pornographie de la misère dont tous les films primés ne sont malheureusement pas exempts.

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Pornographie de la misère

Le reste du palmarès laisse ainsi craindre que ce soient moins des considérations cinématographiques que sociales, et politiques, qui ont présidé au choix du jury, pour la Palme d’or comme pour le reste. Voir ainsi les prix d’interprétation décernés à des comédiens peu connus, tout à fait excellents par ailleurs, la Kazakh Samal Yeslyamova dans Ayka, du Russe Sergey Dvortsevoy, et l’Italien Marcello Fonte, dans Dogman de son compatriote Matteo Garrone. Les deux films se ressemblent beaucoup dans leur principe et leur sujet : deux individus en proie à la brutalité du monde dans une cité hostile, vont s’enfoncer un peu plus dans la glauque misère et faire les pires des choix moraux. Dans les deux cas, on y fait des parallèles douteux entre les chiens et les hommes, et surtout, la mise en scène ne laisse aucune échappatoire à des personnages, esclaves de l’exploitation spectaculaire de leur détresse et de leur souffrance.  Et s’il y a un peu plus d’espoir dans Capharnaüm, de Nadine Labaki, Prix du Jury, dans ce film sur l’enfance mal aimée et là encore maltraitée des bas-fonds de Beyrouth, les ficelles éculées de la résolution finale et l’artificialité de son happy end ne laissent finalement là encore aucune vraie perspective à ses personnages, sans parler des très jeunes comédiens non professionnels qui les interprètent. 

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Donald Trump et Harvey Weinstein en invités fantômes

Côté politique, l’exagéré Grand Prix du Jury décerné à Spike Lee pour sa comédie satirique Blackkklansman, souvent très drôle, mais au bout du compte répétitive et caricaturale, est trop évidemment une manière de rappeler qu’à Cannes comme à Hollywood, les vies noires comptent toujours, et que Donald Trump reste la cible préférée du monde du cinéma. Mais tant qu’à mettre en avant les grandes questions du moment, au-delà du discours très en colère d’Asia Argento, rappelant qu’il n’y a pas si longtemps sévissait sur la Croisette un redoutable prédateur sexuel, Harvey Weinstein, dont beaucoup des spectateurs de la cérémonie dans le Grand Théâtre Lumière, selon elle, avaient couvert les crimes quand ils n’en commettaient pas eux-mêmes, il aurait été judicieux, 25 ans après la demi-Palme d’or reçue par Jane Campion, seule femme à ce jour honorée par cette récompense, d’en décerner une à l’excellent film de l’Italienne Alice Rohrwacher, Heureux comme Lazzaro. Elle se contentera, elle aussi, d’un demi-prix, celui du scénario, partagé avec le non moins excellent Trois visages, de l’Iranien Jafar Panahi. Tous deux auraient mérité beaucoup mieux, d’autant que ce n’est pas tant par leur histoire, que par la force de leur mise en scène, que ces deux films ont impressionné. Mais le prix de la mise en scène remporté par le Polonais Pawel Pawlikowski pour Cold War n’en est pas moins tout à fait mérité, pour son talent notamment à filmer l’exultation, par la danse et la musique, de corps empêchés par un système totalitaire ou amoindris par l’exil.

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Grands absents

Reste le cas Godard. A film exceptionnel, un prix exceptionnel : une Palme d’or spéciale. Sans doute parce que, même si on y pense la guerre perpétuelle que vit l’humanité depuis un siècle, ou la place du monde arabe dans l’histoire et dans le présent, cette œuvre mystérieuse et géniale, aux significations inépuisables, reste irréductible à un sujet facilement identifiable et à toute récupération politique. "On n’est jamais suffisamment triste pour que le monde soit meilleur", comme slogan, on repassera… Restent les grands absents, inévitables quand la compétition, comme cette année, était d’un bon niveau général, et oblige le jury à des choix. Si les nouveaux entrants, salués lors de l’annonce de la sélection, comme un renouvellement de génération, n’ont pas convaincu (A.B. Shawky, David Robert Mitchell, le sans doute trop délicat Ryusuke Hamaguchi), on peut regretter que d’aussi grands réalisateurs que Jia Zhang-Ke (Les Eternels), Lee Chang-dong (Burning) ou Nuri Bilge Ceylan (Le Poirier sauvage) soient absents du palmarès. Mais là encore, comment réduire à un message ces longs films sinueux, mélancoliques et sans effets de manche, et pourtant si beaux ? Et puis enfin, on aura noté que la France, puissance invitante, qui présentait pas moins de 4 réalisateurs en compétition, n’aura rien remporté ce soir (sauf à faire de l’ermite de Rolle un Français d’adoption). Vu la qualité discutable de leurs films, à vrai dire, on aurait du mal à le regretter…