Le panoptique à l'origine de la société de surveillance
Le panoptique à l'origine de la société de surveillance

À l'origine de la société de surveillance : le panoptique - #CulturePrime

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Le panoptique à l’origine de la société de surveillance

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Faits et gestes surveillés, libertés restreintes... Aujourd’hui, on peut voir sans être vu. Une idée théorisée et appliquée dès 1791, avec le panoptique du philosophe Jeremy Bentham, conçu comme une alternative au bagne.

“Le fait est qu’on circule dans des prisons à ciel ouvert en fait.” Alain Damasio, auteur de science-fiction lors d'un entretien pour France Culture.     

Faits et gestes surveillés, libertés restreintes... "Là on se retrouve au XXIe siècle avec des technologies de reconnaissances faciales, de reconnaissance par l’iris en plus des empreintes digitales, de l’ADN. Là on a les moyens de mettre en place une surveillance et une traçabilité permanente des individus, que ce soit dans leur vie privée, dans leur vie publique grâce à leur usage de leur carte bleue, de leur téléphone mobile, d’Internet, les caméras dans la rue. Et on sait qu’un des problèmes politiques aigus de la société dans laquelle on vit, c’est le contrôle des données, qui a accès à ces données ?", relate Emmanuelle De Champs

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Aujourd’hui, on peut voir sans être vu. Une idée théorisée et appliquée dès 1791, avec le panoptique du philosophe Jeremy Bentham, conçu comme une alternative au bagne. 

"Il n’est plus possible pour la Grande Bretagne d’envoyer ses prisonniers, de les déporter dans les colonies comme on le faisait autrefois. Il ne s'agit pas seulement de punir ou de surveiller, mais aussi de permettre la réforme morale de l’individu. Il faut qu’on puisse sortir de prison et qu’on ait changé sa manière d’être, sa manière de vivre pour pouvoir se réinsérer dans la société", analyse Emmanuelle De Champs, professeure de civilisation britannique. 

Prison inspirée du panoptique de Bentham
Prison inspirée du panoptique de Bentham
© Getty

Jeremy Bentham dessine alors un bâtiment rond avec des cellules les unes à côté des autres, pour éviter les liens entre détenus. Au milieu se trouve une tour de surveillance. La lumière rentre par les cellules, ainsi le surveillant aperçoit toujours les ombres des prisonniers.

Jacques Lesage, ancien détenu devenu psychologue, se rappelle : "C’est en fait la prison où les surveillants peuvent voir sans être vus. C’est installé de façon à ce que nous, les détenus ne voyons rien du tout, nous sommes surveillés, à tout moment on pense qu’on peut nous voir. Ça nous rend un peu persécutés et même dans certains cas, franchement paranoïaques."

Jeremy Bentham pense pouvoir rendre les gens utiles en leur ôtant la pensée de faire le mal. Pour lui, le panoptique est adaptable aux écoles, aux hôpitaux et à la politique. Dans les années qui suivront, des prisons s’inspireront de l’architecture du panoptique comme à Autun et Niort. Elles ne prennent que certains aspects du panoptique, l’architecture souvent. Puis en 1975, Michel Foucault publie “Surveiller et Punir” et donne au panoptique une autre dimension. 

"Il a trouvé dans l’utilitarisme et dans la prison panoptique de Bentham, à la fois un modèle architectural mais aussi la réflexion sur un dispositif. Un dispositif comportemental, un dispositif politique. Foucault s’intéresse à l’idée que le surveillé, pensant être regardé de toute part, intègre la norme de bonne conduite", explique Emmanuelle De Champs. 

Le surveillant pourrait ne pas être là, le contrôle social est internalisé par les individus. Ce que Foucault ne relève pas, c'est l'aspect démocratique du dispositif qui est souvent oublié et mis de côté.

"Qui garde les gardiens ? Qui surveille les surveillants ? Bentham construit, au niveau de chaque étage de cellules, des corridors, des couloirs extérieurs qui permettent aux membres du public, les citoyens, la bonne société, de venir observer non seulement les prisonniers mais aussi la façon dont ils sont traités par les gouverneurs. Et cette question d’ouverture sur l’extérieur du dispositif est quelque chose auquel Bentham consacre aussi beaucoup d’énergie", analyse Emmanuelle De Champs.

Au fil des ans, le panoptique n’a pas disparu mais s’est transformé. Voir sans être vu, cela ne vous rappelle rien ? Aujourd’hui, l'idée du panoptique est reprise dans une version numérique Le panoptique d’aujourd’hui n’est pas toujours un “Big Brother” mais plutôt une “Big Mother”, elle épie tout en conseillant des nouvelles chaussures, elle écoute vos conversations mais elle vous propose aussi des destinations de vacances. Une tour de contrôle beaucoup mieux dissimulée. 

Alain Damasio pour France Culture : "Ce qu’il se passait en milieu fermé dans la prison où on était hypra surveillés, est devenu la norme d’existence aujourd’hui. Ça ne gêne personne au sens où tant qu’on n'a pas le retour de pouvoir sur nos vies, tant que quelqu’un ne s’empare pas de ça pour nous "emmerder", pour nous bloquer, pour nous refuser un job, on ne sent pas qu’on est pris dans cette nasse. Mais le fait est qu’on circule dans des prisons à ciel ouvert en fait."