Le phénomène Frida Kahlo : quelle place pour la "Fridosceptie" ?

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Le phénomène Frida Kahlo : quelle place pour la "Fridosceptie" ?

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T-shirts, briquets, posters, fresques... L'image de Frida Kahlo est partout dans la pop culture. Quelle marge entre l'image de cette icône et la femme qu'elle était ?
T-shirts, briquets, posters, fresques... L'image de Frida Kahlo est partout dans la pop culture. Quelle marge entre l'image de cette icône et la femme qu'elle était ?
© Getty - Robert Alexander

À l'occasion de la vente record de l'un de ses autoportraits, retour sur la femme et le phénomène Frida Kahlo, entre "Fridomanie" ou "Fridophilie" reste-il une place pour la "Fridosceptie" ?

C'est avec un coup de marteau et un chèque de 34,9 millions de dollars que Frida Kahlo revient à la une des journaux en devenant l'artiste qui a vendu le tableau le plus valorisé de l'art latino-américain, Diego et moi, mis aux enchères par Sotheby's le 16 novembre à New York. L’ancien record était jusque-là détenu par son mari Diego Rivera, pour Los Rivales, vendu à 9,76 millions de dollars chez Christie's en 2018. Avant cela, un autre tableau d'elle, Deux nus dans la forêt (La Terre même), s'était déjà vendu 8 millions de dollars dans la même maison d'enchères. Cependant, quelle serait la proportion de ces enchères par rapport à la prédominance agressive - et certainement incalculable, en raison de son caractère informel - d'un marketing construit sur son image ? Qu'en est-il de son image sur des T-shirts, des poupées, des verres de tequila, des cartes postales, des sacs, des bijoux, des tabliers, des cosmétiques, ou sur un modèle Converse

Un mythe 

Aujourd'hui, Frida Kahlo est un mythe comparable à Andy Warhol, Matisse, Van Gogh, Dalí, et un visage aussi courant que celui du Che Guevara, Marilyn Monroe, la Joconde de Léonard de Vinci,  ou même Madonna. L'exposition " Mirror, Mirror"  à la galerie Throckmorton Fine Art de Manhattan, qui présente des portraits de l'artiste dominant le champ visuel avec assurance et sagacité, comme une rock star dans le style le plus madonnaesque, en est un exemple éloquent. Sa maison, la Casa Azul à Mexico, dans la municipalité de Coyoacán, aujourd'hui musée, accueille plus de 500 000 personnes par an et est aujourd'hui un lieu de pèlerinage artistique indispensable, comme la maison de Monet à Giverny, ou celle de Neruda à Isla Negra au Chili. 

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La vérité est que le portrait de l'artiste est l'une des images les plus mondialisées et présentes dans ce que nous appelons communément la culture pop. En effet, en 2017, Pixar a fait l'éloge de l'artiste de Coyoacán en l'introduisant comme l'un de ses personnages dans le film Coco - la seule figure réelle de cette fiction animée basée sur la tradition mexicaine du Dia de los muertos. Reconnaissable même depuis le dernier rang du cinéma, l'artiste est dépeinte comme un stéréotype d'elle-même : jupe longue, fleurs sur la tête, châle drapé sur les épaules, un seul sourcil. Cependant, nous la verrons représentée comme une grande chorégraphe dans l'univers fantastique de Disney et non comme une artiste plastique. Peut-être est-ce une façon de respecter le culte de son art en encapsulant son savoir-faire comme une vanité dans l'espace cinématographique, ou une incompréhension (indifférence ?) dans la catégorisation des arts par l'industrie du conglomérat américain ? Le choix de Disney. 

En tout cas, les représentations cinématographiques de la Beauté Terrible - pour reprendre le titre de sa biographie par Gérard de Cortanze (2011, éd. Albin Michel) - de sa vie et de son art, sont nombreuses. La dernière de ces multiples représentations :   Frida. Viva la Vida, de Giovanni Troilo. Le documentaire, dans le style des Deux Fridas (F. Kahlo, 1939) où elle se montre dans un dédoublement symétrique, à gauche dans une robe en dentelle blanche avec des broderies à l'européenne et à droite dans une robe traditionnelle montrant une image plus proche de sa réalité, cherche à démystifier l'aura esthétique et iconographique acquise au fil des ans par l'artiste. Giovanni Troilo cherche à exposer la vraie femme : une artiste révolutionnaire, politique, avant-gardiste et proto-féministe pleine de contradictions intimes au cours d'une vie cloîtrée dans un corps funeste. 

Les éloges ne suffisent pas à décrire ce mythe de l'art méso-américain. Cependant, comme pour la construction - ou vulgarisation - d'un personnage abstrait de son temps, de son espace et de son contexte, le résultat est une fiction - pléonasme mis à part - qui s'éloigne de la réalité de sa vie. Souvent représentée dans l'imaginaire collectif par des couleurs vives et des compositions florales, la souffrance de sa propre existence est de facto oubliée. De son propre aveu, sa poliomyélite contractée très jeune combinée à un accident de transport ayant lourdement altéré sa mobilité et, même, sa capacité à porter des enfants, constitue un malheur comparable à celui issu de son mariage avec Diego Rivera : "J'ai subi deux graves accidents dans ma vie : l'un dans lequel un bus m'a renversée au sol, l'autre est Diego. Diego était de loin le pire". Elle l'a rencontré quand elle avait 15 ans, et l'a épousé à 22 ans ; Diego avait 43 ans. Ils partageaient l’amour du communisme, Frida allant jusqu'à changer sa date de naissance (1907) pour la faire coïncider avec la date de la révolution mexicaine (1910) et, dans une forme de connexion poético-astro-communiste, une admiration mutuelle alimentait l'énergie nucléaire de leur relation. Au début de leur relation, le génie encore non révélé de Kahlo demeure dans l'ombre de son mari, qui décore les bâtiments publics de la ville avec ses énormes murales, La Création au Colegio San Ildefonso de Mexico (1922), les Murales de l'industrie de Détroit au Detroit Institute of Arts (1932-1933), ou encore L'Homme au carrefour (également appelé L'Homme contrôlant l'univers) créé pour le Rockefeller Center aujourd'hui au Palacio de Bellas Artes de Mexico (1934). 

Luttes, souffrances et douleurs : à l'origine du génie créatif 

C'est à cette époque que Frida connaît le paroxysme de sa douleur, subissant 32 opérations (dont beaucoup sont infructueuses), et affronte les multiples infidélités que lui inflige son mari, notamment avec sa sœur Cristina, ce qui marque les débuts d'une libération sexuelle dans leur relation. Trompée et en souffrance, mentalement et physiquement, l'artiste a décidé de se libérer du joug encastrant de l'amour de Diego et de laisser libre cours à ses pulsions, ce qui l'a amenée à vivre une sexualité ouverte et diversifiée. Frida a ainsi notamment rencontré Trotsky lors de son exil au Mexique en 1937, enivrant de passion cette nouvelle relation idyllique et alimentant de manière posthume le folklore lié à son image de militante communiste et sexuellement libérée, comme tente de le faire Gérard de Cortanze dans sa fiction narrative Les amants de Coyoacán (2015, éd. Albin Michel).

La vie de Frida est pleine de luttes et de souffrance, qui contribue à créer une image picturale et esthétique à l'effigie de sa propre douleur, faisant écho à de nombreuses peurs ataviques enfouies chez chacun de nous : la mort, la maladie et la douleur incessante, la non-conformité de notre corps aux standards ou encore l’infidélité. Le résultat est exposé dans des œuvres telles que Unos cuantos piquetitos (1935), Lo que el agua me dio (1938) ou La venadita (1946) comme preuve du tourment de sa vie, et nous comme témoins d’une existence funèbre précoce.

Mais Frida aimait aussi être photographiée, être vue ; elle aimait que l'on parle d’elle. Narcissique, elle avait une image précise de qui elle était, et de l'univers d'une esthétique qu'elle voulait exposer aux yeux de quiconque la voyait, ou de quiconque admirait ses œuvres, comme nous le dit Martha Zamora, auteur de Frida : el pincel de la angustia (éd. Martha Zamora, 1987). Selon Norberto Rivera, directeur de la photographie à la Throckmorton Fine Art Gallery de Manhattan, "Frida ne manquait jamais une occasion d'être photographiée, quel que soit le photographe". C'est cette image de libération des dogmes sociaux dans un Mexique conservateur de la première moitié du XXe siècle, d'une femme libérale, artiste et ayant le pouvoir de décision - à juste titre - sur sa propre image qui a fait d'elle une icône des mouvements féministes de la fin du XXe siècle. Frida a alors commencé à être l'étendard des femmes libres, avec des préoccupations intellectuelles, qui n'étaient pas intimidées par les canons sociaux et qui luttaient dans la vie malgré la douleur de leurs propres existences. Elle se peint, peint d'autres femmes, peint des avortements, peint des féminicides et, finalement, dépeint l'esthétique d'une réalité crue à travers une réflexion sur le genre, sans avoir la prétention explicite d'en être une.

Les plus critiques d’entre nous trouvent que cette "fridomanie" génère une approche très contraire au féminisme lui-même, car sa prédominance dans l'art et le marketing international éclipse l'œuvre de grandes femmes artistes latino-américaines telles que Carmen Mondragón (1893-1978), Lola Álvarez Bravo (1907-1993), María Izquierdo (1902-1955), Aurora Reyes (1908-1985).... Néanmoins, la construction du mythe a été largement posthume, et c'est à nous, témoins (et coupables) de l'abus d'image, qu’il incombe de faire la médiation entre une représentation juste de son image et la nécessaire édification de son héritage monumental. "Je peux l'imaginer allant au marché, découvrant qu'il y a des sacs, des boucles d'oreilles et des T-shirts avec son visage dessus... elle serait heureuse", a déclaré Martha Zamora. 

Marcelo Velit

Sources

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