Le philosophe Jean-Luc Nancy, penseur de la communauté et du sensible, est mort

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Le philosophe Jean-Luc Nancy, penseur de la communauté et du sensible, est mort

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Jean-Luc Nancy, en 2008.
Jean-Luc Nancy, en 2008.
© Getty - Leonardo Cendamo

Professeur de philosophie à l’université de Strasbourg et membre du Collège international de philosophie, Jean-Luc Nancy est mort à l'âge de 81 ans. Auteur d'une œuvre foisonnante traitant de métaphysique, de littérature ou de politique, il était une figure importante de la pensée contemporaine.

"Nous sortons de l’ère de la certitude. Ici, il faut comprendre la certitude comme vérité de l’Homme mathématicien et technicien. Or l’Homme s’est toujours connu comme incertain : c'est un être inachevé", déclarait Jean-Luc Nancy sur France Culture, l'été dernier. Depuis le début de la pandémie, le philosophe français était l'une de ces voix vers lesquelles on se tourne pour tenter de comprendre, en prenant du champ grâce aux outils de la philosophie, ce monde bouleversé par un "virus trop humain" comme il le décrivait dans l'un de ses derniers essais

Professeur émérite à l’université des Sciences humaines de Strasbourg et membre du Collège international de philosophie, Jean-Luc Nancy est mort hier, lundi 23 août, a-t-on appris auprès de son éditeur Galilée. Il était âgé de 81 ans et vivait, depuis 30 ans, grâce à une greffe du cœur. "C’est une sorte de cadeau qui m’a été fait d’entrer dans une expérience absolument contemporaine, résolument moderne comme dirait Rimbaud, qui est que ma vie a pu être prolongée par des possibilités techniques qui n’existaient pas dix ans avant. Cette inscription très forte dans un contexte technique m’a inspiré le mot d’écotechnie, pour exprimer qu’il n’y a pas que l’écologie pour désigner le milieu dans lequel nous vivons", racontait-il dans l'émission "Hors-Champs", en 2012. Profondément touché par cette expérience, il lui consacrait un essai proche du récit de soi : L'Intrus (Galilée, 2000).

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Auteur d'une œuvre très riche, aussi bien en quantité - on dénombre plus de deux-cents titres parus - qu'en termes de thèmes traités - allant de la métaphysique à la littérature, de la psychanalyse à la politique -, il était reconnu à l'international comme l'une des figures éminentes de la philosophie française, associé au mouvement de la "déconstruction", en compagnie de ses confrères et amis Jacques Derrida, Philippe Lacoue-Labarthe et Sarah Kofman, avec lesquels il avait fondé la collection La Philosophie en effet aux éditions Galilée.

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"Pour moi, la philosophie est comme une pulsion"

Né à Caudéran en 1940, Jean-Luc Nancy bénéficie d'une éducation religieuse au sein des Jeunesses catholiques et auprès de Georges Morel, jésuite spécialiste de Hegel. A la Sorbonne, il suit notamment les cours de Georges Canguilhem et rédige un mémoire consacré à la question de la religion dans la philosophie hégélienne, puis une thèse de doctorat sur Kant dirigée par Paul Ricœur. Au micro de Laure Adler, Jean-Luc Nancy évoquait son penchant "instinctif" pour la philosophie, ressenti dès son plus jeune âge :

Enfant, j'éprouvais ce besoin de me mettre à l'écart, d'opérer un certain retranchement. Je me retirais en moi-même pour me poser des questions. Par exemple, je me souviens que je devais avoir six ans quand à l’arrière de la voiture de mon père, pendant un trajet la nuit, je me demandais ce que devenaient les arbres quand ils disparaissaient, n’étant plus éclairés par les phares. Beaucoup plus tard, j’ai rencontré la phrase de Marx "La nature sans l’homme est pour l’homme néant". Et là, vous vous dites "Ah… !" Pour moi, la philosophie est comme une pulsion. Elle est une poussée qui vient d’un endroit illocalisable, très antérieur à chacun, et qui exprime ce besoin de faire du sens et de se demander dans quelles conditions cela a lieu, le sens. Jean-Luc Nancy 

Étudiant, Jean-Luc Nancy s'intéresse à la théologie et à la philosophie allemande, notamment la pensée de Martin Heidegger, séduit par son concept de "Destruktion" (destructuration), souvent traduit en français par le terme galvaudé de "déconstruction". "Pour moi, l’apport de Heidegger c’est essentiellement cela : premièrement, affirmer la nécessité d’abandonner le substantif 'l’être' pour le remplacer par le verbe 'être' et deuxièmement, comprendre ce verbe être comme un verbe transitif, c’est-à-dire qui exerce une action sur son complément d’objet : comprendre 'je suis existant' comme 'je prends mon stylo', expliquait-il sur France Culture. Heidegger a appelé 'destructuration' le mouvement nécessaire consistant à remettre en question ce que, depuis des siècles, nous pensions intangible : l’être considéré comme une assise solide, reposant sur lui-même et à quoi tout peut se rapporter. C’est bien cette fermeture qui s’est produite dans l’histoire de la pensée qu’il s’agit de déconstruire."

En 1968, quatre ans après avoir obtenu l'agrégation, Jean-Luc Nancy commence à enseigner la philosophie à l'université de Strasbourg. Certaines rencontres et lectures vont alors être décisives dans l'évolution de son parcours : celles de Jacques Lacan, Jacques Derrida, Gilles Deleuze, Louis Althusser… Il signe un premier essai avec son collègue et ami Philippe Lacoue-Labarthe, Le Titre de la lettre (une lecture de Lacan) (Galilée, 1973). Ensemble, ils poursuivent cette entreprise critique d'analyse du discours en théorisant "l'invention de la littérature" au début du XIXe siècle, à partir d'un corpus de textes d'auteurs du Cercle d'Iéna, traduits et commentés. 

Cette période d'enseignement est marquée par le climat politique propice aux bouleversements - Mai 68 - et les théories situationnistes auxquelles s'intéresse alors Jean-Luc Nancy :

Pour nous, 68, ça a été complètement situationniste, c'est-à-dire le refus de tout y compris de toute refondation, de toute manière on était résolument contre l'idée de faire une université critique. Pour nous, 68, c’était la suspension générale toute politique, de toute activité… C’était une période festive. Fête et en même temps chambardement généralisé. On était très convaincu d'en avoir fini avec, peut-être pas encore avec le marxisme, c'était trop tôt, mais en tout cas avec le communisme, avec le Parti. Donc, on ne savait pas où on allait, mais on ne voulait pas savoir. On était dans quelque chose qui, selon moi, non seulement est toujours d'actualité, mais qui est devenu réel. Maintenant, nous sommes conscients de ne pas avoir d'avenir devant nous. Ou plutôt, nous sommes conscients que ce qui est à venir nous est totalement inconnu. En 68, nous ne voulions pas de projection d'avenir, de futur, mais nous voulions essentiellement suspendre. Jean-Luc Nancy sur France Culture

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Penser l'être-en-commun, en politique… et en art

L'œuvre de Jean-Luc Nancy offre une large place à la question de la communauté, concept auquel il consacra plusieurs ouvrages dont la trilogie La Communauté désœuvrée (Bourgois, 1986), La Communauté affrontée (Galilée, 2001) et La Communauté désavouée (Galilée, 2014). Comment retrouver le sens du politique tout en se défaisant du fantasme de la parfaite communion des êtres ? Comment penser le commun après l'effondrement des grandes idéologies politiques ? Influencé par les réflexions de Maurice Blanchot et Georges Bataille, le philosophe propose de penser la communauté dans son désœuvrement. Mais celui-ci n'est pas un renoncement à la réalisation de la communauté, à sa promesse.  

"Politique, cela voudrait dire une communauté s'ordonnant au désœuvrement de sa communication, ou destinée à ce désœuvrement : une communauté faisant consciemment l'expérience de son partage. Atteindre à une telle signification du 'politique' ne dépend pas, ou pas simplement en tout cas, de ce qu’on appelle une 'volonté politique'. Cela implique d’être déjà engagé dans la communauté, c’est-à-dire d’en faire, en quelque manière que ce soit, l’expérience en tant que communication", écrit-il dans La communauté désœuvrée. Répondant à Adèle Van Reeth, le philosophe revenait sur la genèse de son exploration de l'idée de communauté : 

J'ai travaillé sur la communauté à l'initiative, si je peux dire, de Jean-Christophe Bailly. Et très vite, a commencé une espèce de foire d'empoigne autour de ce mot, parce que la plupart de mes amis, même philosophes, n'en voulaient pas ! (...) Ce n'est pas moi qui l'ai fait [le concept de communauté], c'est vraiment des phénomènes d'époque. C'est Jean-Christophe Bailly, avec "La communauté, le nombre" (Aléa, 1983). J'étais complètement interloqué. Or, le mot de communauté, je l'avais travaillé chez Bataille. Mais ça venait de plus loin encore. Ça venait de l'inquiétude ou de l'incertitude dans laquelle on était depuis 68 sur ce que "politique" voulait dire. Politique, c'est la cité, c'est quoi la cité ? La cité, c'est pas la société. La société, c'est en extériorité. Mais si la cité n'est pas en extériorité, est-ce qu'elle est ce que Hegel dit de l'Etat, c'est-à-dire l'idée éthique en acte ? Ça, on sentait bien que ça ne suffisait pas tout à fait... Jean-Luc Nancy

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En dépit de la dissolution des utopies et des certitudes, le philosophe continue d'explorer ce qui nous lie. Cela passe notamment via l'art, la création, des thèmes qu'il explore dans Les Muses (1994), La Beauté (2009) et de plusieurs livres en dialogue avec des artistes : Simon Hantaï, François Martin, Abbas Kiarostami ou encore Mathilde Monnier. Car le philosophe était aussi un amateur passionné de musique, de peinture et de danse. Toujours en 2012 à l'antenne de France Culture, il évoquait la proximité entre l’instinct de la philosophie, ressenti enfant, et son goût pour les arts, et même son désir de jeu :

La pulsion qui pousse vers la philosophie n’est pas unique, elle est semblable à celle qui pousse vers la littérature, vers des pratiques artistiques, vers la danse, vers le jeu. S’il y a une chose que j’ai toujours eu envie de faire c’est jouer, au théâtre ou au cinéma. Jean-Luc Nancy

Exaucé, le philosophe était notamment apparu dans le film de Claire Denis Ten minutes older : the cello : vers Nancy (2001), dans lequel il discutait de la notion de l'étranger, de l'intrus, avec l'une de ses étudiantes. Il a aussi participé au documentaire La Nudité toute nue (2007)réalisé par Olivier Nicklaus, ou encore, coupant du bois, nageant et tenant le premier rôle du documentaire de Marc Grün Le Corps du philosophe(2003)

"Philosophe n'est pas un métier"

Invité à dresser son autoportrait philosophique dans "Profession philosophe", Jean-Luc Nancy prévenait : "En bon philosophe, je dois toujours répéter avec Kant que personne n'a le droit de s'appeler philosophe. On peut seulement s'appeler étudiant en philosophie…" Le métier, c'était pour lui la transmission de la philosophie, son exercice à tout sujet auquel elle peut achopper. Cela le mena à s'adresser à des enfants (Au ciel et sur la terre (Bayard, 2004), à traiter de sujets aussi divers que la sexualité (Sexistence, Galilée, 2016) ou, récemment, le Covid-19 (Un trop humain virus, Bayard, 2020). Il y décrit comment notre parole, nos croyances comme nos savoirs ont été prises en défaut par ce virus, inédit par plusieurs aspects : 

Les pandémies de jadis pouvaient être regardées comme des châtiments divins, de même que la maladie en général fut pendant très longtemps exogène au corps social. Aujourd’hui, la plus grande partie des maladies est endogène, produite par nos conditions de vie, d’alimentation et d’intoxication. Ce qui était divin est devenu humain – trop humain comme dit Nietzsche. (...) Le coronavirus en tant que pandémie est bien à tous égards un produit de la mondialisation. Il en précise les traits et les tendances, il est un libre-échangiste actif, pugnace et efficace. Il prend part au processus par lequel une culture se défait tandis que s'affirme ce qui est moins une culture qu'une mécanique de forces inextricablement techniques, économiques, dominatrices, et le cas échéant physiologiques ou physiques ( pensons au pétrole, à l'atome). Jean-Luc Nancy 

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