Publicité

Le plastique, pas si fantastique

Par

Le 5 mai prochain, l'expédition 7e continent fendra une nouvelle fois les flots, vers la Mer des Sargasses, pour lancer un projet en deux temps, à la fois scientifique et pédagogique. L'objectif : recueillir des données sur le "continent de plastique", cette gigantesque "soupe" de détritus où les déchets s'accumulent et se morcèlent lentement, mettant en danger l'écosystème marin.

Des déchets sur la côte Atlantique.
Des déchets sur la côte Atlantique.

C’est un nom qui emballe immédiatement l’imagination.** “Le Septième Continent”, une sorte d’île plastique, perdue quelque part au beau milieu de l’océan** . Un vortex de déchets flottant au gré des courants. Comme s’il existait réellement une sorte de décharge aquatique où poser pied.

Publicité

Si l’on s’imagine un continent où l’on peut planter un drapeau, ça n’est pas du tout ça , tempère Patrick Deixonne, membre de la Société des explorateurs français et skipper responsable de l’expédition chargée d’étudier ce phénomène.

Car si l’on parle de septième continent, ça n’est pas tant pour l’existence d’une île fantasmée composée de détritus, qu’en raison de l’incroyable quantité de déchets plastiques rejetée dans les océans. Environ un dixième de la production mondiale de plastique, estimée à 300 millions de tonnes par an, finirait ainsi à la dérive . Largement de quoi équivaloir, au fil des ans et en superficie, à la taille d’un continent.

Patrick Deixonne septieme continent

1 min

Cette gigantesque “soupe de plastique”, Patrick Deixonne l'a découverte pour la première fois en 2009, lors de sa traversée de l’Atlantique à la rame, de Dakar à Cayenne. Au cours des 5 000 kilomètres qu'a duré sa course en solitaire, il a pour uniques compagnons de voyage d’innombrables résidus plastiques.

Traverser l'Atlantique, c'est un peu comme traverser un désert, c'est long. Je n’ai pas pu m’empêcher de me demander où allaient tous ces déchets” , raconte-t-il. Une fois rentré, il découvre l’ampleur du problème, déjà étudié dans le Pacifique par l’océanographe américain Charles Moore.

Alerté, le skipper guyanais décide de monter une expédition pour recueillir des données scientifiques sur ce phénomène encore peu connu, dans l’espoir de sensibiliser le public à cette “catastrophe écologique”. Il monte donc la première expédition “Septième Continent” pour étudier la “Great Pacific garbage patch (“la grande plaque d’ordures du Pacifique Nord”). La mission confirme les craintes du skipper : au coeur des océans, on trouve plus de 5 kilos de plastique pour un kilo de plancton , et ces polymères s'avèrent être extrêmement toxiques pour l'environnement. Les animaux marins, peu importe leur taille, ingèrent des détritus et s'étouffent avec, ou assimilent des produits toxiques qui s'intègrent dans la chaîne alimentaire.

Des ordures flottent à la surface de l'eau.
Des ordures flottent à la surface de l'eau.
Une méduse empêtrée dans un filet.
Une méduse empêtrée dans un filet.

Il n'existe malheureusement pas qu'une seule "garbage patch ". Les chercheurs estiment qu**’il existe au minimum cinq zones susceptibles d’abriter une concentration de déchets particulièrement dense.** Afin de s’en assurer, Patrick Deixonne et son équipage vont confirmer les premières données accumulées en se rendant sous peu dans l’Atlantique Nord, dans la mer des Sargasses.

Deixonne Satellite

45 sec

UNE MISSION SCIENTIFIQUE A l’origine de ces cinq zones particulièrement polluées, il existe d’intenses courants marins, gigantesques tourbillons nommés gyres. Dus à la force de Coriolis, ils couvrent une surface de plusieurs centaines de milliers de kilomètres carrés. Là, les déchets s'accumulent, parfois après avoir voyagé pendant plus de dix ans.

En étudiant des modèles de ces courants avec le Centre français de prévisions et d’analyses océaniques Mercator Ocean, Patrick Deixonne a pu établir l’itinéraire le plus efficace pour effectuer ses recherches.

“On utilise des calculs mathématiques pour représenter l’océan. Nous n’avons pas de capteurs, nous utilisons des satellites et ce que nous avons observé in situ pour calibrer nos modèles, puis nous fournissons des données modélisées” , précise Edmée Durand, chercheuse à Mercator Ocean.

Dans un grand gyre, il va y avoir une multitude de petits tourbillons de 1 000 kilomètres , où se concentrent les déchets.

Edmée Durand Courants

1 min

“L'expédition pourra nous confirmer la localisation des tourbillons, estime Edmée Durand. Mais nous sommes surtout un support en amont, pour préparer l’itinéraire et aider à la localisation”.

Aux données de Mercator Océan s’ajoutent celle du Centre national d’études spatiales (Cnes), qui a mis à disposition certains de ses satellites pour aider l’expédition.

“On s’est dit que ça valait le coup de vérifier qu’on ne pouvait pas suivre les déchets depuis l’espace en mettant en oeuvre des technologies un peu nouvelles” , explique Danielle de Staerk, chercheuse au CNES.

Danielle de Staerk Satellites

1 min

DU MACRO-DECHET AU MICRO-DECHET

C’est là finalement tout l’enjeu de l’expédition : parvenir à détecter le type de pollution. Car les débris plastiques ne sont pas facilement repérables. Il s’agit, pour l'essentiel, non pas de macro-déchets, mais de micro-déchets, difficilement perceptibles à l’oeil nu.

*“Les déchets vont être érodés par les vagues et dégradés par le rayonnement solaire, ils vont se désagréger en tout petits morceaux, * détaille Alexandra Ter Hall, chercheuse au CNRS et membre de l’expédition. Sur le gyre la plupart des débris sont millimétriques.”

Alexandra Ter Hall Plancton

1 min

La taille ridiculement faible de ces débris ne fait qu'accroître la difficulté de la situation. En se fractionnant, les morceaux de plastiques se retrouvent un peu plus intégrés encore dans la chaîne alimentaire animale. Or, ils sont soupçonnés d’abriter des polluants extrêmements nocifs pour la santé :

Alexandra Ter Halle Polluants

47 sec

Pour détecter la pollution, l’équipe scientifique a mis en place des capteurs à base d’organogel, à l'aide desquels ils vont piéger les composés organiques présents dans l’eau. Les équipes du CNRS analyseront les résultats une fois le bâteau rentré à bon port.

Capteurs
Capteurs
Des micro-déchets récupérés par la première expédition, dans le Pacifique.
Des micro-déchets récupérés par la première expédition, dans le Pacifique.

“Il y aurait des plastiques micrométriques. Certaines études estiment qu’ils seraient 1 000 à 100 000 fois plus concentrés que les plastiques de taille millimétrique, mais pour l’instant on ne sait pas comment les mesurer. C'est d'autant plus grave que ces bouts de platiques micrométriques seraient absorbés par le zooplancton…”

En plus des capteurs destinés à étudier la teneur des plastiques, l’expédition 7e continent s’est également équipée de trois bouées dérivantes afin d’observer les courants marins, et d’une bouée gyroplastique créée par les étudiants de l’ICAM Toulouse, dans le cadre du projet pédagogique Argonautica.

“Grâce à la bouée, on va calculer le nombre de particules plastiques dans un certain intervalle de temps”, détaille Matthieu Batteja, étudiant ingénieur à l’ICAM.

Matthieu Battejat bouée gyroplastique

1 min

Avec les données ainsi récupérées, Patrick Deixonne et son équipage pourront connaître non seulement le type de plastiques qui polluent les océans, mais aussi commencer à estimer l’ampleur de leur impact sur l’environnement marin.

D'ici à 2017, Patrick Deixonne compte visiter les 5 gyres, afin d'approfondir la connaissance de ce sujet. Mais la première expédition a d'ores et déjà atteint son objectif : médiatiser le sujet. Le "continent de plastique" est d'ores et déjà une expression synonyme de catastrophe environnementale. Reste à trouver des solutions efficaces pour endiguer le problème. Une gageure, quand on imagine l'ampleur du coût d'une opération de cette envergure et que l'on se souvient que ces fameux gyres sont situés dans des eaux internationales.

Sur le sujet de la pollution par les déchets, retrouvez aussi l'émission Planète Terre de Sylvain Kahn, "Déchets : la planète de l'ombre", du mercredi 23 avril 2014.