Publicité

"Le plus difficile n'était pas la guerre mais la colonisation", Bachir, ancien soldat indépendantiste algérien

Par
Bachir Hadjadj, devant des photos de sa famille sur quatre générations, son père, grand-père, son fils et son petit-fils.
Bachir Hadjadj, devant des photos de sa famille sur quatre générations, son père, grand-père, son fils et son petit-fils.
© Radio France - Ouafia Kheniche

Soixante ans après la signature des accords d’Évian se pose la question de la transmission mémorielle de ce conflit. Rencontre avec un ancien combattant indépendantiste et une jeune Française née de mère algérienne pour savoir comment cette mémoire de la guerre d'Algérie a été transmise et reçue.

Le 18 mars 1962, après deux années d’âpres négociations et onze jours de pourparlers, les accords d’Évian sont signés entre le gouvernement français et le Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA), représentant alors le Front de libération nationale (FLN).

Et ce samedi, les 60 ans de cet événement qui marque la fin de la guerre d'indépendance algérienne seront officiellement commémorés. 

Publicité
57 min

"J'avais 18 ans, C'est très dur. Il faut avoir le courage de prononcer les mots, ce n'est pas simple"

Bachir Hadjadj a combattu pendant cette guerre. D'abord par obligation comme appelé pendant son service militaire du côté français, ensuite, par choix, parmi les indépendantistes algériens. Cette guerre, il n'a pas pu en parler à ses enfants, incapable de dire ce qu'il avait vécu. Jusqu'à aujourd'hui, il évoque avec difficulté cette période. Des souvenirs pourtant vieux de 60 ans dont un l'a particulièrement marqué : 

"C'était tout au tout début de la guerre. Il y avait un jeune rebelle qui avait été abattu par les forces de l'ordre. Le capitaine n'avait pas trouvé mieux que de mettre son cadavre sur un âne. Il l'a fait circuler à travers tout le petit village. Il a obligé les villageois à venir voir le sort réservé à ceux qui se dressaient contre la France. J'avais 18 ans, C'est très dur. Il faut avoir le courage de prononcer les mots, ce n'est pas simple.

A 85 ans, Bachir a décidé de témoigner. Il se rend régulièrement dans les écoles aux côté d'anciens soldats de l'armée française. Ensemble, ils racontent ce qu'ils ont vécu.
A 85 ans, Bachir a décidé de témoigner. Il se rend régulièrement dans les écoles aux côté d'anciens soldats de l'armée française. Ensemble, ils racontent ce qu'ils ont vécu.
© Radio France - Ouafia Kheniche

"Ce qui me faisait mal, ce n'est pas tant la guerre, c'est la colonisation, ajoute-t-il_. C'est cette infériorité permanente. Cette infériorité, je l'ai vécue en Algérie et je l'ai portée comme une veste. Il y a eu des massacres en Algérie, il y a eu des tortures pendant la guerre d'Algérie et ces tortures sont des mécanismes. On a torturé des gens qu'on considéré comme des sous-hommes. S'ils avaient été considérés comme des hommes, on ne les aurait pas torturés. En filigrane, c'est ça, c'est  l'infériorisation. On a torturé, on a tué. Vous connaissez des "crevettes Bigeard". Ce sont des gens qui étaient des patriotes algériens que l'on a interrogés et amochés. Et ensuite, on ne pouvait pas les restituer, les rendre à la vie civile. On les mettait dans un hélicoptère, on mettait les pieds dans un bidon avec du ciment à prise rapide et on les jetés. Ils allaient tous au fond de l'eau et le lendemain, la mer les rejetait. Ils appelaient ça les crevettes Bigeard. Marcel Bigeard, c'était un général qui dirigeait les parachutistes pendant la guerre d' Algérie._"

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Une collecte mémorielle pour répondre aux silences et aux secrets

Chez les plus jeunes, la question de la transmission mémorielle de ce conflit se pose aussi, notamment au sein des familles algériennes qui vivent en France. Farah, étudiante en droit de 24 ans, a lancé il y a deux ans un projet de collecte de cette mémoire. " Récits d'Algérie" est un collectif qui permet aux parents et aux grands-parents de transmettre leurs souvenirs et leur histoire liés à ce conflit aux jeunes générations. La jeune femme explique pourquoi ce travail lui semblait nécessaire.

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

Farah a découvert récemment l'existence d'un membre de sa famille lors d'une conversation avec sa mère algérienne. Cette dernière parle d'un oncle disparu il y a 60 ans pendant la guerre, vraisemblablement exécuté par l'armée française. Avant cela, alors que la jeune femme passe tous ses étés dans le pays de sa mère, on ne lui a jamais parlé de la guerre au sein de sa famille, ni ici, ni là-bas. C'est de là qu'est née l'idée de collecte mémorielle pour répondre aux silences et aux secrets : 

"C'est comme si ce qui s'était passé pendant la guerre était un non-sujet ou quelque chose dont on ne parle pas pour préserver les jeunes générations. Il faut connaître cette histoire là pour comprendre les maux de la société française. Et c'est en ça, que je pense que c'est une erreur de ne pas en parler."

Un récit pour comprendre qui ils sont et qui sont leurs parents. Et découvrir parfois des épisodes inavouables de ce conflit que de rares femmes ont accepté d'évoquer auprès du collectif : "Elles m'ont décrit simplement comment les soldats de l'armée française désignaient telle femme pour être violée par tel soldat. Le viol était une véritable arme de guerre."

Farah, étudiante française d’origine algérienne, a initié sur internet "Récits d’Algérie". Photo prise pendant le recueil d'un témoignage.
Farah, étudiante française d’origine algérienne, a initié sur internet "Récits d’Algérie". Photo prise pendant le recueil d'un témoignage.
- Sarra Boussaïdi
52 min

Une récit douloureux et nécessaire

Des récits encore nécessaires pour ces enfants français nés de parents algériens mais pas forcement pour ceux nés de l'autre côté de la Méditerranée, estime Farah : 

"Là-bas, la guerre d'Algérie, c'est quelque chose dont on parle. C'est quelque chose qui est dans le passé, dans la mémoire collective. Il y a même un trop plein mémoriel en Algérie. Alors que notre projet "Récits d’Algérie", c'est un projet pour les Franco-algériens."

Ces enfants français ont encore besoin qu'on leur raconte cette histoire commune entre la France et l'Algérie, aussi douloureuse soit elle. 

Bibliographie : "Les voleurs de rêves" de Bachir Hadjadj : cent cinquante ans d'histoire d'une famille algérienne chez Albin Michel.