Le pouvoir social de la moustache

Guy de Maupassant était un fier porteur de la moustache, au point de lui consacrer un éloge dans un de ses textes.
Guy de Maupassant était un fier porteur de la moustache, au point de lui consacrer un éloge dans un de ses textes.

Le pouvoir social de la moustache

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Le pouvoir social de la moustache

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On la porte désormais comme un attribut décalé, surtout lors du mois du Movember. Mais par le passé, la moustache était un symbole de domination sociale.

Instrument de virilité, certes. Mais la moustache fut, à partir du XIXe siècle, dotée d’un autre sens symbolique, celui d’affirmer sa position sociale.

L’homme qui est en position de force, parce qu’il est chef de famille, parce qu’il est chef d’entreprise, parce qu’il est bourgeois, aristocrate, porte une moustache pour montrer sa position dominante”, résume Lise Antunes Simoes, romancière historique passionnée du XIXe siècle.

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À l’origine, la moustache s’intègre à l’imaginaire du guerrier médiéval en Asie : les samouraïs portaient le menpō, un masque arborant des moustaches censées intimider.

En France, elle fait figure d’exception : Henri III l’arbore fine, comme Louis XIII puis Louis XIV.

Le XIXe, siècle de la moustache

Mais au XIXe siècle, tout va changer. Si les Vikings échevelés, les Gaulois hirsutes ou les princes italiens barbus avaient porté le poil comme attribut de leur masculinité, la moustache seule apparaît sur le tard.

C’est Louis-Napoléon Bonaparte, au pouvoir à partir de 1848, qui la réhabilite. Elle se diffuse au reste de la société par le corps militaire, l’aristocratie et la bourgeoisie. Elle était déjà imposée chez les militaires depuis 1832, et sa taille réglementée. Elle sera tour à tour obligatoire ou pas, au gré des va-et-vient réglementaires du XIXe. Sa présence était perçue comme un moyen pour les soldats et gendarmes de faire autorité. 

Des gendarmes français du XIXe siècle, peints par Charles Vernier.
Des gendarmes français du XIXe siècle, peints par Charles Vernier.
© Getty - Hulton Archive

À l’inverse, elle est interdite dans d’autres corps de métiers.

C’était le cas pour tous les métiers de service, comme les domestiques, explique Lise Antunes Simoes. C’était une manière de montrer leur rang social par rapport à leur maître. C’est le maître qui porte la moustache et celui qui le sert n’en porte pas”. L’appellation infantilisante de “garçon de café” prend alors tout son sens.

À réécouter : Ecrire l'histoire du poil
Les Matins
2h 36

Une grève de la moustache

Les garçons de café se mettront d’ailleurs en grève en 1907 pour réclamer un jour de congé... et le droit de porter la moustache, qu’ils finissent par obtenir.

Épaisse mais entretenue, elle est le signe d’une animalité contrôlée. Elle habille tous les visages connus de la fin du XIXe siècle, de Nadar à Aristide Briand en passant par Maupassant, qui lui consacre d’ailleurs un éloge en 1883, dans une lettre fictive : 

Vraiment, un homme sans moustache n’est plus un homme (...) La moustache, ô la moustache ! est indispensable à une physionomie virile. Guy de Maupassant, “La Moustache”, Gil Blas, 31 juillet 1883

Elle est arborée fièrement par les soldats de la Première guerre mondiale, certains boxeurs, les coureurs des premiers Tours de France.

À ce moment-là, tous les hommes de pouvoir portent des grosses moustaches et on se retrouve avec des Staline, avec des Hitler, des dictateurs sud-américains qui portent des grosses moustaches proéminentes.

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Connotée négativement, elle commence à décliner. Elle se fait plus rare, perd sa symbolique et change de forme : dans les années 1940, l’acteur Clark Gable la porte en version “stylo”, tandis qu’Errol Flynn la porte en “trait de crayon”.

Elle devient ensuite un signe de marginalité, mêlée au bouc des beatniks ou à la barbe des bikers dans les années 1970. Puis la “moustache chevron” est reprise comme marqueur d’originalité dans les années 1980, par Freddie Mercury ou Tom Selleck dans “Magnum”. Démodée, elle est reprise par la fondation Movember depuis 2003, pour attirer l’attention sur des maladies masculines. 

Sa fonction sociale résiste dans le monde arabe

Hors de l’Occident, la fonction sociale de la moustache n’a pas tout à fait disparu. En Inde, certains policiers touchent par exemple une prime s’ils se la laissent pousser, car les autorités pensent qu’elle fait autorité.

Dans le monde arabo-musulman, elle est une marque de virilité politique, dénominateur commun de nombreux chefs d’État actuels ou récents : le président syrien Bachar Al-Assad, l’émir Al-Thani du Qatar, le président turc Recep Tayyip Erdoğan ou, un peu plus loin, Saddam Hussein.

Une anecdote illustre d’ailleurs la persistance de son importance : en 2003, un assistant de Saddam Hussein avait insulté le ministre des affaires étrangères du Koweït : “Maudite soit votre moustache !