Le premier cinéma en 1895, ils y étaient

Publicité

Le premier cinéma en 1895 : ils y étaient

Par

Archives | Depuis votre canapé, devant votre ordinateur, difficile de réaliser la magie provoquée par les premières images animées. Ceux et celles que vous allez entendre les ont vus, ces tout premiers films des frères Lumière, en 1895. Ils s’en souviennent comme si c’était hier.

"Il y a un train qui est rentré dans la salle", se souvient Pierre, traîné au Grand Café par son père en décembre 1895. Devant un mur qui s'écroulait dans un film, "je me souviens d’avoir eu presque un peu peur", précise Pauline, comtesse, dont le père, député, avait fait scandale boulevard des Capucines : il avait dû faire la queue pour rentrer dans le petit "salon indien", au sous-sol du café, où on projetait des "vues". Le 28 décembre 1895 exactement, les frères Lumière y donnaient la première séance publique payante de l'histoire du cinéma. Avec comme tout premier film projeté : la sortie des usines Lumière à Lyon. 

Ils sont quelques uns, 50 ou 60 ans plus tard, à témoigner de leurs impressions d'enfant, devant la merveilleuse invention. Et parfois, aussi, de leur déception ou de leur incrédulité, comme cet anonyme, en 1956 : "J’ai dit : 'Voilà, j’ai vu le 1er film'. Mais à quoi cela peut-il bien servir ?". Même Georges Méliès y était et raconte avant sa mort en 1938 cette fameuse séance qui a bouleversé sa vie. 

Publicité

Louis Lumière, vers 1940, en témoignait : "Le 28 décembre 1895, nous ouvrions une salle de projection publique dans le sous-sol du Grand Café. Et ce n’est qu’à partir de cette date que quelqu’un a pu dire : 'J’ai été au cinéma'”.

À lire aussi : L'invention du cinéma : une aventure industrielle

"La locomotive est arrivée sur nous" 

Soyez témoin, 1956 : "L’arrivée du train dans la gare Saint-Lazare. Ça alors ! c’était quelque chose de tout à fait extraordinaire. On savait bien qu’il n’y avait pas de danger. Nous étions au premier rang, quand la locomotive est arrivée sur nous…

- Vous avez poussé un cri ? 

Non, tout de même, je me tenais bien. Tous les gens ont jailli. À cette époque-là, le cinéma n’était pas assagi comme maintenant. Tout allait à un rythme du diable ! Les gens dégringolaient, les portières s’ouvraient. Pas comme maintenant ! Pas raisonnablement comme maintenant ! De sorte que les gens n’avaient pas l’air d’aller à leurs affaires. Il avaient l’air de se précipiter, de se jeter !"

Pierre Trimbach, 1970 : "Un soir, mon père est rentré à la maison. Et il nous a dit : 'Je suis stupéfait. Je viens de voir une lanterne magique dont les images marchent.' Tout le monde était d’une certaine incrédulité, et puis finalement, il a dit : 'Si vous ne voulez pas me croire, moi je vais vous emmener'. J’avais 7 ans quoi. Personne ne comprenait rien. Les uns disaient : 'Mais si, ce sont des petites plaques qui bougent les unes après les autres, vous comprenez ?' Mais en vérité, on ne savait rien. On était stupéfaits, un point c’est tout. Il y avait un bateau, ça je m’en souviens très bien, et ce qui nous avait surtout surpris, et ce qu’on avait admiré, là c’était la mer. Ah bah moi, je voulais pas en croire mes yeux."  

Pauline Thomas De Pange, 1968 : "Un jardin où on voyait le vent dans les arbres. Et ça, ça avait paru tellement joli que toute la salle a applaudi."

Georges Méliès, vers 1930 : "Le contact réel a été établi entre moi et M. Lumière par suite de circonstances tout à fait fortuites. Je le rencontrai dans l’escalier du théâtre dont j’étais le directeur à ce moment-là, au théâtre Robert-Houdin. Il me dit : “Dites donc M. Méliès, vous qui avez l’habitude, dans vos trucs, d’étonner quelque peu votre public, je serais bien heureux de vous faire venir ce soir au Grand Café.' Au début quand j’ai vu son appareil, n’est-ce pas, projeter des photographies immobiles, en commençant, comme nous le faisions chez nous dans nos projections habituelles, que nous faisions à la fin de notre spectacle, j’ai dit : 'Comment, on me dérange pour voir des projections ? Il y a près de vingt ans que j’en fais, ça n’a rien d’extraordinaire !' Il avait fait exprès de laisser son image immobile pendant quelque temps. Quand tout à coup, je vis dans la sortie des ateliers Lumière les personnages se mettre en mouvement, venir vers nous. Quelques minutes après, un train s’est lancé, et serait près de traverser la toile et de se précipiter dans l’auditoire. Nous étions tous, je dois le dire, absolument stupéfaits ! Immédiatement j’ai dit : 'Voilà mon affaire ! Un truc extraordinaire !' Cette sortie de l’usine m’avait tellement bouleversé que je tournais dans ma tête ce silence, ces images silencieuses en me disant qu’elles pouvaient peut-être mieux parler qu’avec tous les mots que nous employions à cette époque."

"Le cinéma ? Mais à quoi ça peut bien servir ?"

Soyez témoin, 1956

  • C’était de la photographie qui bougeait ! 
  • Avez-vous eu le sentiment d’un avenir pour cette découverte ? 
  • Non !

- "Et ma foi, le spectacle était quelconque et surtout on avait l’impression qu’on était dans un spectacle forain. Le public ne s’y intéressait pas énormément. Il était attiré par la curiosité. C’était un jeudi, ça je m’en souviens. Et je me promenais sur les boulevards, quand je vois un attroupement devant Le Grand Café. C’était 1 franc. Alors je descends. Comme projection, c’était très mauvais. Ça tremblait, les gens avaient l’air de courir. J’étais étonné. Et puis alors me demandant ce que ça deviendrait. Je me dis : 'A quoi ça sert ? A quoi ça peut-il servir ?' Je ne sais pas."

- "Nous étions tous déçus d’avoir attendu si longtemps pour voir ça en somme. Les ingénieurs eux-mêmes lisaient sur les visages la déception des gens. Et ils étaient très ennuyés, et ils nous donnaient des explications en nous disant que c’était un essai, et que par la suite ça prendrait des proportions." 

"Épatés" 

Soyez témoin, 1956

- "Les gens ont eu l’air, pour dire un mot boulevardien, ils ont été épatés. Et moi-même j’ai été épaté de la photographie animée. Le film ne s’appelait pas le film, ça s’appelait 'une bande pelliculaire'. Il y avait des chaises de café, des simples chaises de café ! Il y avait un écran blanc, l’appareil qui était derrière monté sur un escabeau. Ce que je peux vous dire c’est qu’il n’y avait pas de piano dans la salle. Et le programme est resté longtemps toujours le même, à peu près. Alors que la 1ère séance ne contenait que 33 personnes exactement payantes, après, on a fait la queue. Quelque temps après, au mois d’avril-mai, les Lumière ont créé une autre succursale. C’est la plus vieille salle de cinéma du monde qui soit restée tout le temps jusqu’à ce jour salle de cinéma ! Alors à partir de ce moment-là, tout le monde s’est mis à vouloir faire du cinéma, à copier tous les films Lumière. Par Pathé, par Gaumont, mais même par Méliès !"

- "Ce qui m’y plaisait surtout, c’est qu’il y avait là un bruiteur extraordinaire, c’était l’expression de l’époque, un homme qui était chargé de rendre sonores, à l’aide d’artifices plus ou moins ingénieux, les films silencieux que l’on faisait à l’époque."

1970 : "Dans certaines salles, l’aboyeur, on l’appelait comme cela, n’est-ce pas, prenait des films terriblement usés pas ses griffes. Il les découpait en petits morceaux, et il les vendait à l’entracte à son bénéfice. Les enfants étaient ravis, ils avaient un morceau du film qu’ils venaient de voir sur l’écran."

Abel Gance, 1955 : "C’est la plus grande invention, avec le feu, que l’Homme ait connue, et je dirais même avant l’imprimerie."

À voir : 

Sur le site de L'Institut Lumière, les films restaurés et en intégralité de la première séance de cinéma 

Sons : Archives Ina (documentation Hervé Evano) 

À lire aussi : Lumière : une histoire de famille

À lire aussi : L'enterrement de Victor Hugo en 1885 : ils y étaient