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Le président des États-Unis, incontournable objet de fiction au fil du 25e amendement

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Dans "House of Cards", Frank et Claire Underwood peuvent, chacun à leur tour, revendiquer l'invocation du 25e amendement de la Constitution américaine.
Dans "House of Cards", Frank et Claire Underwood peuvent, chacun à leur tour, revendiquer l'invocation du 25e amendement de la Constitution américaine.
- MRC II Distribution Company

Si l'Amérique a réellement eu peur, mercredi 6 janvier 2021 à Washington, elle cultive de longue date l'art de se faire peur. Y compris lorsqu'il s'agit du sort de son président, en scénarisant le 25e amendement, qui vise à pallier son absence ou son incapacité. Une fiction si palpable...

À moins de deux semaines de la fin de son mandat, Donald Trump se voit menacé par son propre camp d’un recours à l’alinéa 4 du 25e amendement de la constitution des États-Unis. Un texte relativement récent – il a été adopté en 1965 –, qui ouvre la possibilité d’écarter un président en exercice, même malgré lui, s’il se révèle être "dans l’incapacité d’exercer les pouvoirs et les responsabilités de sa fonction". Et au sein du camp républicain, tout comme parmi ses proches, la "prise" du Capitole, mercredi 6 janvier à Washington, par des militants pro-Trump, n’est qu’un signe de plus de l’incurie, voire de la dangerosité, du président en exercice.

Alors que Donald Trump manifestait son empathie pour ses électeurs "floués" dans une vidéo, les appelant au calme tout en répétant que le scrutin leur avait été volé, Mike Pence, qui présidait la séance de certification de la présidentielle au Congrès, s’est désolidarisé de ses propos :

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Un fait notable, quand on sait que c’est au vice-président et à la majorité de ses ministres qu’il revient d’alerter par écrit les membres du Congrès (sénateurs et représentants) de "l’incapacité [du président] d’exercer les pouvoirs et les responsabilités de sa fonction". Ce même vice-président prend alors immédiatement le pouvoir.

Mais en plus d’un demi-siècle, jamais cette disposition constitutionnelle n’a été mise en œuvre. Des présidents ont bien invoqué l’alinéa 3 du 25e amendement pour transférer ponctuellement leur charge, le temps de subir une intervention chirurgicale, comme George W. Bush (en juin 2002). Mais la section 4, elle, reste un territoire vierge pour les constitutionnalistes. Et un vaste champ d’exploration pour l’imaginaire des scénaristes américains. En témoigne une solide littérature, souvent portée au cinéma, développée à la télévision.

Depuis 1967, année de la ratification du 25e amendement, des dizaines de livres, quelques films de cinéma, et surtout des séries à succès, ont posé l’hypothèse d’un président déchu. Avec une accélération notable au tournant des années 2000, où le leader américain, qui porte les espoirs et les peurs d’une société complexe, devient un personnage central de la fiction, tous genres confondus, du soap au thriller, aux États-Unis.

Conspiration au sommet

David Palmer n’est pas seulement le premier représentant d’une minorité à accéder à la présidence. Cet élu afro-américain se pose aussi en homme intègre, affranchi des obscurs réseaux qui financent des campagnes des guerres, font et défont des rois. Alors que l’Amérique de George W. Bush repart en guerre contre l’Irak, Fox diffuse un épisode de 24 Heures Chrono (2001-2010) dans lequel le président refuse de déclarer la guerre à un pays suspecté d’avoir posé à Los Angeles une bombe nucléaire. Palmer refuse de céder à ce qu’il croit être un complot au sein même de la Maison-Blanche.

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Des forces qui le dépassent sont effectivement à l’œuvre, et elles vont avoir raison de lui. Pour résister à ceux qui veulent lui dicter des choix inacceptables, Palmer va lui-même cautionner la torture, le musellement de la presse… En dépit des efforts du héros pour mettre au jour la conspiration, contraint par son propre camp, David Palmer, jugé faible et irrationnel, est déposé par un vote à la majorité des membres de son "cabinet". Son vice-président Jim Prescott, complotiste en chef, peut déclarer sa guerre. Un écho particulièrement opportun à la "guerre à la terreur" ("War on Terror") déclenchée alors, sur des bases encore contestées, par l’administration Bush.

Si la scène ne reflète pas la réalité de la procédure – le Congrès doit être notifié avant que soit procédé au vote, le président peut contester la décision auprès des parlementaires, qui sont juges en derniers recours… –, elle illustre bien le fantasme d’une démocratie confisquée "légalement" au profit d’obscurs intérêts, au mépris de la voix du peuple souverain.

Une faiblesse humaine

Dans le texte fondamental, il n’est nullement fait mention de ce qui caractérise une incapacité à diriger. Ainsi le président Jim Marshall (Harrison Ford), pris en otage par des terroristes kazakhs dans Air Force One (1997), est-il toujours à la manœuvre comme l’assure son ministre de la Défense ou bien, comme l’affirme le procureur général, a-t-il de fait été déchargé de ses responsabilités ? Ce cas, à la frontière entre les alinéas 3 et 4 du 25e amendement, continuera d’alimenter les scénarios catastrophes, dans la mesure où le président n’a pas formulé de choix éclairé.

Dans "À la Maison-Blanche", le président Jed Barlet accède aux exigences de terroristes islamistes et renonce à ses responsabilités, au titre du 25e amendement (alinéa 3), pour sauver sa fille.
Dans "À la Maison-Blanche", le président Jed Barlet accède aux exigences de terroristes islamistes et renonce à ses responsabilités, au titre du 25e amendement (alinéa 3), pour sauver sa fille.
© Getty

À la différence de Jed Bartlet. Dans À la Maison-Blanche (The West Wing), dans un registre plus "soap", le complot ne vient pas de l’intérieur. À la fin de la saison 3 de la série, contemporaine de 24 Heures Chrono (2003-2006), le président Josiah Edward Barlet accède aux exigences de terroristes islamistes et renonce à ses responsabilités, au titre du 25e amendement (alinéa 3), pour sauver sa fille Zoe, kidnappée. Barlet a pourtant tenu son office malgré les pressions liée à sa sclérose en plaques. (De même que la cécité accidentelle du président, dans Full Disclosure, de William Safire, n’a pas justifié de l’écarter des responsabilités, comme le suggérait son ministre du Budget.)

Pour lui succéder à Jed Bartlet, l’Amérique ne saurait compter sur son vice-président, qui a démissionné quelques semaines auparavant (il n’a pas été remplacé faute de temps, les deux chambres étant appelées à voter). Un levier de dramaturgie autant qu’une rapide leçon de droit constitutionnel. Par ordre protocolaire, faute de vice-président, c’est le président de la chambre des représentants (Speaker of the House) qui prend les rênes. Quand bien même, comme c’est le cas dans la série, il serait du bord opposé.

William Safire. Dans "Full Disclosure", l'auteur décrit en 1978 un président devient aveugle après une tentative d'assassinat. Un motif suffisant pour l'écarter, estime son entourage.
William Safire. Dans "Full Disclosure", l'auteur décrit en 1978 un président devient aveugle après une tentative d'assassinat. Un motif suffisant pour l'écarter, estime son entourage.
© Getty

Présidentes malgré elles

Laura Roslin n’a jamais voulu être présidente. Si cette ancienne institutrice devenue ministre de l’Éducation a accédé à la fonction suprême, c’est parce que sa planète – et son gouvernement avec – a été détruite lors de l’offensive globale des Cylons, dans Battlestar Galactica. Pour Mackenzie Allen, dans Commander-in-Chief, le scénario est similaire : vice-présidente, elle monte une marche parce que le président Teddy Bridges est mort. Et en dépit de ses dernières volontés. Ce qui soulève moins de questions légales – l’alinéa 1 du 25e amendement dit que "En cas de destitution, décès ou démission du président, le vice-président deviendra président" – que d’enjeux de légitimité.

Des enjeux renforcés par le fait que, à la différence du premier Afro-Américain désigné président par la voix du peuple dans une fiction, ces deux femmes ne peuvent pas invoquer la voix des urnes pour appuyer leur autorité.

C’est le défi de Laura Roslin, dans la saga de science-fiction américaine, qui, pour conduire les quelques dizaines d’humains survivants sur une Terre promise, doit s’imposer face à des militaires en guerre. Plus subtilement, Mackenzie Allen doit pour sa part justifier son étiquette d’indépendante au sein d’un gouvernement républicain qui ne voulait pas d’elle pour succéder au président. La Commander-in-Chief doit résister aux pressions de celui qui se serait vu lui succéder – le Speaker of the House, si elle avait consenti à démissionner, comme le chef de cabinet de la Maison-Blanche le souhaitait – et elle travaillera sous la menace d’un 25e amendement alinéa 4.

La Méthode scientifique
58 min

Un texte maltraité

"D'une précaution constitutionnelle pragmatique à un chemin machiavélique vers le pouvoir." C'est ainsi que, dans un article de Progressive Policy, un universitaire américain, Raymond A. Smith, décrit la déformation bien particulière du 25e amendement qu'ont proposée les scénaristes de House of Cards. La saison 1 de cette série politique met en scène le "Whip" (président de groupe parlementaire) Frank Underwood (Kevin Spacey) intrigant pour pousser le vice-président à la démission, prendre sa place et, ainsi, se placer à une marche du sommet.

L'objet de la saison suivante ne fait donc pas de doute : Underwood est à la manœuvre pour faire tomber le président Walker. En instillant l'idée selon laquelle le chef de l'État est impliqué dans une affaire de blanchiment et de conflits d'intérêts, le vice-président parvient à rallier suffisamment d'élus pour que soit engagée une procédure de destitution.

Pas plus que dans la réalité – Nixon, en 1974, a démissionné avant l'issue de celle qui était engagée contre lui, tandis que Johnson, en 1868, et Clinton, en 1998, ont été blanchis par le Sénat –, cet "impeachment" n'aboutira. il n'en poussera pas moins Walker à démissionner, ouvrant la voie à Underwood.

La conclusion de Raymond A. Smith est sans appel :

En période de crise ou de confusion, la perception de l'ordre et de la légitimité pourrait avoir beaucoup d'importance. Et le fait que le plus grand nombre comprenne un mécanisme constitutionnel fondamental à travers les intrigues de Frank Underwood dans House of Cards n'aidera en rien.

À sa façon, Donald Trump pourrait écrire une nouvelle page de la jurisprudence américaine. Dès 2018, un proche anonyme évoquait, dans une tribune du New York Times, la possibilité d’invoquer à son encontre le 25e amendement. Une entreprise restée alors sans suite, faute d’un soutien suffisant dans les cercles du pouvoir. Mais à quelques jours de sa fin de règne, nombreux sont ceux qui pourraient se rallier à une procédure d’éviction. Si le jeu en valait encore la chandelle.